Jardins d’enfants et école maternelle : je t’aime moi non plus !

Les derniers évènements concernant l’obligation des enfants de trois ans d’aller en école maternelle ont menacé les jardins d’enfants actuels. Leur bonne qualité pédagogique en faisait regretter la fermeture. Pour le moment une rencontre entre la FNEJE et le Sénat laisse penser qu’une perspective positive à cette situation serait possible. Bernadette Moussy, ex-jardinière d’enfants-Eje fait le point sur ces deux institutions et leurs contacts au fil de leur longue histoire.
Je me souviens, lorsque j’ai fait mes études de jardinière d’enfants dans les années 1960, de la méfiance qu’il y avait envers les écoles maternelles. Ceci ne m’a pas empêchée de faire une thèse sur Pauline Kergomard plus de 20 ans après. Inspectrice générale à la fin du XIXème siècle elle a donné le nom d’« écoles maternelles » aux institutions de cette époque. J’ai lu tous ses écrits avec un intérêt incontestable, y trouvant les belles idées qui m’ont été transmises durant ma formation et qui m’ont marquée. Alors pourquoi ce fossé entre les deux institutions et ce problème actuel. Les enfants ne sont-ils pas les mêmes ? C’est le fruit d’une longue histoire dont je me propose de partager ici certaines parties.

Au commencement, les salles d’asile
Cela a commencé par différentes créations au XIXème siècle d’institutions d’accueil de la petite enfance en France, en Angleterre et en Allemagne.
En 1826 les Hospices de Paris créent les salles d’asile pour les enfants de trois à 6 ans afin de libérer les mères. Ce sont les ancêtres des écoles maternelles. Nous sommes à une époque importante de l’industrialisation. Denys Cochin le maire du 12ème arrondissement aidé de « Dames patronnesses » s’inspire de la pédagogie des infant’s school d’Angleterre. Cette façon de gérer plusieurs dizaines d’enfants dans la même classe a des références militaires.
La méthode s’inspire aussi de l’Education mutuelle où les plus grands enfants enseignent aux plus petits, avec une organisation très programmée. Les activités des enfants sont interrompues par des coups de claquoirs qui donnent le signal de leur changement et des déplacements. Le contenu est très moraliste, les enfants apprennent à répéter des phrases toutes faites sans réfléchir. La première salle dans le 12ème arrondissement contient 1000 enfants. Peu à peu les salles d’asile vont s’étendre dans toute la France. En 1835 Le Ministère de l’Instruction publique se les approprie en laissant l’hygiène aux dames patronnesses.

Les premiers jardins d’enfants naissent en Allemagne
En 1836, en Allemagne Frédéric Fröbel crée les jardins d’enfants. Il s’inspire de la pédagogie de Johann Pestalozzi qui lui-même se réfère à Jean Jacques Rousseau. Des mères et des bébés y sont présents ainsi que des petits enfants et même des jeunes filles qui viennent y apprendre comment on s’occupe des enfants. La pédagogie y est fondamentalement différente de celle des salles d’asile. Déjà les nombre d’enfants par classe y est de 20 à 25  et surtout on y joue, les enfants observent leur environnement, dont la nature, on y écoute des contes, on y danse et les enfants cultivent si c’est possible un petit jardin personnel. Ils peuvent manipuler tout un matériel créé par Fröbel qui a pour but de développer leur intelligence et leur façon de se situer dans le monde : « les dons ».

Une première rencontre entre les deux structures se fait en 1855
La baronne de Marenholtz enthousiasmée par la formule des jardins d’enfants parcourt toute l’Europe pour la divulguer. Elle vient en France, fait des conférences et tente d’importer la méthode de Fröbel. Elle rencontre Marie Pape Carpentier, inspectrice générale des salles d’asile qui l’accueille avec enthousiasme. Mais il y a une telle différence entre les deux méthodes qu’il est presque impossible pour les salles d’asile de s’approprier celle de Fröbel. Non seulement à cause du nombre d’enfants dans les salles, mais le peu de formation que les directrices ont, est trop imprégné des directives de la méthode utilisée. Les cubes à manipuler et l’idée de faire des jardins vont quelque peu perdurer.
L’ami de l’enfance, revue créée pour les salles d’asile qui relate les conférences de la baronne. C’est un des nombreux ancêtres des « Pros de la Petite Enfance » qui sera suivi de quelques autres. Le Moniteur du jeune âge (1880-1898) donne des conseils très hétéroclites sur la façon d’organiser les salles d’asiles et propose des exercices Froebéliens.

Les salles d’asiles deviennent des écoles maternelles
En 1881 Pauline Kergomard, devient inspectrice des écoles maternelles, nom qu’elle donne aux salles d’asile. Elle va passer toute sa vie à essayer d’en transformer la pédagogie tout en s’inspirant de celle de Fröbel. Ses références éducatives sont les même que le créateur du jardin d’enfants. Elle veut du mobilier dynamique, que les enfants jouent librement et qu’ils découvrent par eux même leur environnement. Elle demande que l’expression « maternelle » soit rattachée à celui d’école car elle y désire que l’éducatrice y ait l’attitude d’une mère « intelligente et dévouée », dit-elle. On retrouve ici la place de la mère chère à Pestalozzi et Fröbel. Elle publie: « l‘Education maternelle dans l’école » où elle transmet ses souhaits pédagogiques.

Mais la méthode rigide des salles d’asile va mettre du temps à disparaitre. Elle a par ailleurs une certaine ambivalence vis-à-vis de Fröbel et même des réticences. Une des raisons est patriotique. Il est allemand et la guerre de 1870 n’est pas loin. Elle critique l’esprit prussien de Fröbel et surtout ses directives concernant la manipulation de son matériel. Elle veut une méthode pour les petits français. Pour elle « La méthode française » est celle de la création, de la fantaisie et de l’invention.

Les premiers jardins d’enfants sont parisiens
Au cours des premières années du XXième siècle des jardins d’enfants sont créés à Paris pour accueillir les enfants d’ouvriers. Pourquoi les fondateurs ont –il préféré la méthode de Fröbel plutôt que les Maternelles ? C’est que la pédagogie utilisée dans celles-ci n’était toujours pas satisfaisante, malgré les conférences et publications de Kergomard et des autres inspectrices. Ceci est très bien relaté dans l’ouvrage : "Mon filleul au jardin d’enfants" ou l’auteur explique comment à la recherche de la meilleure institution pour son neveu, il préfère le jardin d’enfants de mademoiselle Brandt et sa pédagogie. On y apprend à l’enfant à développer sa curiosité plutôt que de le laisser ânonner des leçons auxquels il n’apprend rien comme il l’a vu le faire dans les écoles maternelles.

Certains quartiers bourgeois voient aussi des créations de jardins d’enfants. Il y a même des rencontres entre les enfants de différents quartiers. Un des buts est la réorganisation des foyers par l'enfant. C’est le même objectif que lors de la création des salles d’asiles et des maternelles. La philosophie des J.E. prend plus en considération la relation entre l’enfant et sa mère et l’influence qu’une bonne pédagogie peut avoir sur les deux partenaires. Si trois jeunes jardinières d’enfants allemandes expliquent la méthode des jardins d’enfants, les fondateurs insistent sur la nécessité “de l'adapter à la tournure d'esprit des petits français". On voit bien ici que le patriotisme influençe aussi les fondateurs des jardins d’enfants. De nombreux autres jardins d’enfants sont créés avec une dimension sociale. Toute l’enfance en plein air, ouvert dans le cadre d’un complexe d’éducation populaire va adjoindre à son jardin d’enfants un centre de formation. En 1923 les HLM ouvrent de nombreuses petites classes. Plus tard ce sera les jardins d’enfants reliés aux lycées privés qui vont augmenter le nombre de ces institutions.

Premières oppositions entre jardin d’enfants «  bourgeois » et école maternelle plus populaire
Une revue fondée par Fernand Nathan et Pauline Kergomard, à la fin du XIXème siècle : L’éducation enfantine contient régulièrement des articles sur Fröbel et les jardins d’enfants. Notons que Fernand Nathan fabrique le matériel de Fröbel qui va inspirer de nombreuses années ses propositions de matériel pédagogique. Cette revue reflète les rapports entre les deux institutions.
En 1907 et 1911 deux articles parlent des créations de sociétés Froebéliennes. Y assistent des universitaires et des inspectrices d’école maternelle. Un auteur, professeur à l’université de Paris, regrette qu’en France les démarches privées soient mal acceptées. Cet argument va survivre de nombreuses années : entre le privé « bourgeois » où il y a les jardins d’enfants et le public « populaire », avec les maternelles, on dirait deux camps opposés. Ceci se traduira plus politiquement lorsqu’après la guerre de 1939-45, le Ministère de la famille dont dépendront les J.E. sera à droite et l’Education nationale sera socialiste.  
Parallèlement la revue Le jardin d’enfants (1912-1919)  a dans son comité de rédaction mademoiselle Brès inspectrice générale des écoles maternelles. Ce périodique se transformera en Revue familiale d’éducation (1916-1934) Il n’y a plus de représentant des maternelles.

Et entretemps, dans l’Education enfantine, d’autres articles continuent sur la lancée critique de la méthode Fröbel qui s’adresse à l’automatisme et l’obéissance des enfants. Garcin, inspecteur primaire écrit une bonne dizaine d’articles intitulées « Etudes Froebéliennes » sur la description très détaillées des dons. Mais par ailleurs il publie aussi des critiques où il fait une comparaison entre l’école maternelle et le jardin d’enfants : « Le jardin d’enfants est une école maternelle bourgeoise, celle que fréquentent les petits rejetons en souliers vernis que la bonne vient chercher tandis que la maman fait de la dentelle. L’école maternelle est le milieu où arrivent les enfants du peuple, tout seuls, en robe de cotonnade et qui restent tandis que les bras de maman font le ménage, lavent le linge… » Une caricature… Nous voici presque en face de la lutte des classes. Il oublie les premières créations de  jardins d'enfants pour les enfants d’ouvriers, pour ceux des HLM, et les nombreuses créations en provinces n’étaient pas pour que pour les enfants de bourgeois.
Mais en même temps, toujours dans L’éducation enfantine,  il y a de la publicité pour l’enseignement des jardins d’enfants au collège Sévigné en 1910 et pour le cours de formation de l’Union familiale. Fernand Nathan ne choisit pas !

Les jardins d’enfants en Europe sont plus estimés. En Italie, en Espagne, en Allemagne et en Suisse ils sont très bien vus alors qu’en France « les meilleures institutions sont les écoles maternelles ».  En 1911 un article sur les J.E. en Autriche fait un constat positif. La même année un article sur la Pestalozzi-Fröbel-Hauss décrit une Ecole normale pour institutrices. L’auteure est impressionnée positivement.
En 1923, à nouveau la méfiance. Augusta Moll Weiss nous dit. « Laissons donc les kindergarten aux enfants du centre de l’Europe et aux enfants de France, aux enfants d’origine latine, donnons l’école maternelle. » la suite attribue la force brutale à l’Est et la vivacité de l’intelligence aux petits français. N’oublions pas que nous sommes quelques années après la guerre de 1914-18.
Les guerres avec leur patriotisme exacerbé ont des conséquences imprévisibles.

Dès les années 40, le divorce entre jardin d’enfants et école maternelle est acté
En 1942, le Commissariat de la famille prend contact avec l’Education nationale au sujet des jardins d’enfants, ce ministère s’en désintéresse : les jardins d’enfants « ne font pas d’enseignement à proprement parler. » La Famille accepte de s’occuper des jardins d’enfants dans la mesure où cela ne lui coute rien. En 1945, l’Education nationale projette de faire passer toute l’éducation préscolaire sous sa juridiction en les assimilant à des écoles primaires privées. Le Ministère de la Santé et de la population essaie d’entrer en rapport avec l’Education nationale pour établir un diplôme d’Etat de jardinière d’enfants reconnu par l’Education nationale et les jardins d’enfants passeraient sous son autorité sauf l’hygiène qui resterait sous la juridiction de la Santé.

Ceci rappelle ce qui s’est passé en 1835. A cette époque se crée l’Association des Centres de Jardinières d’Enfants qui sera durant de longues années l’interlocuteur des différents ministères. L’ACFJE s’empresse de construire un diplôme. Les exigences portent aussi bien sur les qualités morales de la candidates que sur ses connaissances et son savoir-faire pédagogique. Mais ces échangent n’auront pas de suite. Mademoiselle Réty responsable de l’ACFJE est méfiante. Il y a plusieurs raisons : les représentants des jardins d’enfants ne sont pas assez bien organisés pour être reconnus. De plus, l’Education nationale demande de d’avoir le bac pour les candidates. Reprenant l’idée déjà émise en 1945, une majorité de directrices de centre de formation de J.E. met en avant la motivation, l’amour des enfants et les qualités maternelles et personnelles des éducatrices qui n’ont pas forcément de rapport avec la possession d’un diplôme.

Peu à peu les rapports entre les interlocuteurs vont s’étioler, chacun va rester sur ses positions, mais on peut penser que ces contacts avec l’Education Nationale ont stimulé les jardins d’enfants en vue d’une construction professionnelle et d’une formation aboutissant à une réelle compétence. Les jardins d'enfants vont quitter peu à peu le secteur de l’enseignement, comme les lycées et aller totalement vers le social. Ce n’est qu’en 1973 que le D.E. nait grâce à toutes les démarches de l’ACFJE, avec ces ouvertures vers les services de pédiatrie, les centre d’accueil à caractère social et les crèches. On connait la suite.

À partir de 1925 l’Ecole maternelle s’ouvre aux méthodes de Montessori et Decroly et plus tard de Freinet, jusqu’à la belle époque des Maternelles françaises qui a eu son apogée vers les années 1970-80. Il y a eu de fabuleuses inspectrices générales : Germaine Tortel et sa méthode de peinture, Madame Herbinière-Lebert et sa connaissance des pédagogues de la petite enfance. Mais on pourra encore lire dans L’éducation enfantine des réflexions sur les jardins d’enfants « bourgeois »…

Et si l’heure de la réconciliation était venue ?
Toutes ces périodes nous paraissent lointaines, nous sommes impressionnés par la place des guerres qui entrainent des représentations caricaturales des pédagogies et des institutions. Sans oublier l’impact des courants politiques dans les représentations fausses des institutions. Les malentendus ne manquent pas. Cela n’empêche pas que certaines réflexions sur les méthodes soient appropriées. Dans les mains des éducateurs elles peuvent se modifier et doivent se réajuster continuellement.

Actuellement je crois que ce serait bien de se connaitre mieux entre les deux institutions. Nous avons une bonne partie de notre histoire en commun, au moins les origines. Il est bon de se rencontrer. Il y a des échanges actuellement, les inventorier serait une bonne initiative, de même qu’amplifier ce qui existe déjà avec les formules de passerelles et faire des alliances même individuelles. La Présidente de l'Association générale des classes maternelles publiques, regrette le peu de formation des « professeurs des écoles maternelles ». Nous avons à nous apporter réciproquement. Les enfants le méritent.


Lire aussi nos dossiers : Les jardins d'enfants dans la tourmente et Comment et pourquoi accueillir les moins de 3 ans à l'école ?
Article rédigé par : Bernadette Moussy
Publié le 24 avril 2019
Mis à jour le 25 avril 2019