Jardin d’enfants pédagogique de la rue de la Solidarité : des classes avec des enfants, pas des élèves !

La rue de la Solidarité pourrait s’appeler la rue des enfants. On y trouve une école maternelle, une école élémentaire, une halte-garderie, une crèche, un foyer de l’enfance. Et un jardin d’enfants de la ville de Paris. Une exception « parisienne » qui fait rêver tant les enfants qu’il accueille semblent heureux et bien dans leurs apprentissages. Reportage.
Le jardin d’enfants pédagogique de la rue de la Solidarité - nouvelle appellation depuis que la Direction générale de la famille et de la petite enfance de Paris a repris les jardins d’enfants autrefois liés à Paris Habitat - date de 1927.  C’est une structure ancienne mais qui propose un accueil d’une grande modernité car elle tient compte de ce que l’on sait du développement et de la psychologie du jeune enfant. Et pratique une pédagogie qui leur va bien !

Des locaux système D
Certes ses locaux ne sont pas d’une première fraîcheur, ni sans doute des plus pratiques. Trois marches, une porte qui donne sur une petite entrée. Un premier, puis un deuxième vestiaire, une série de pièces en enfilade. La première classe - c’est ainsi qu’on nomme ici les salles avec une certaine fierté - se transforme en réfectoire à l’heure du déjeuner ; la deuxième, salle dédiée à la motricité, devient dortoir à l’heure de la sieste, tout comme la suivante dite la classe 2. Au fond, les toilettes et les lavabos. Par chance toutes les pièces donnent sur un une cour de récréation égayée de jeux, porteurs, draisiennes, toboggans et ballons aux couleurs vives. Mais cette sorte de vétusté (rien de délabré et tout est sécuritaire !), compensée par un système D et des astuces intelligentes (puisqu’on ne peut pousser les murs !), s’oublie dès qu’on en ressent l’ambiance.
Les enfants ont le sent, on le voit, on l’entend sont au centre de toutes les attentions. Encadrés, soutenus, accompagnés. Ici un enfant peut garder ses couches si nécessaire, son doudou et sa tétine ne sont pas jugés inconvenants. Pas de stress pour les enfants et leurs parents. Et, il n’y a pas de petits accrochés à leur doudou et tétine toute la journée ni d’accidents pipi plus qu’il n’en faut !

40 enfants répartis en deux classes aux âges mélangés
Le jardin accueille 40 enfants, âgés de 2 ans et demi à 6 ans, dont 4 en situation de handicap déclaré. C’est d’ailleurs pour cela que la structure bénéficie d’un poste supplémentaire (en l’occurrence une auxiliaire de puériculture).
Les enfants sont répartis dans deux classes. La classe 1, c’est la classe des grands, moyens et petits. La classe 2 accueille des tout-petits, petits, moyens et grands. Le choix de constituer des classes d’âges mélangés a été pensé par l’équipe. Cecilia Praino, la responsable explique : « Ce choix nous permet d’équilibrer les classes. De garder notre logique d’attention individuelle dans le collectif.  De plus, en accueillant des enfants d’âges mélangés, on peut accueillir toute l’année. S’il y a de la place, on accueille. Y compris en urgence ». Cette formation par groupe d’âges différents exige des adultes qu’ils soient vigilants, notamment dans les temps de regroupements, pour ne pas brimer les plus grands et léser les plus petits dès qu’il s’agit de prendre la parole, ou de répondre à une question. Cela nécessite une attention subtile et bienveillante. Et du métier !

Deux adultes pour 20 enfants et ça marche !
En cette matinée, la classe 1 ressemble à une ruche. Chacun s’affaire, sous les regards attentifs de Laurence, l’EJE, et Estelle son aide de camp (entendez par là un agent technique pour les établissements petite enfance - ATPE - qui joue le rôle des Atsem de l’école maternelle). Les enfants ont été prévenus d’une visite. Thomas et Jacob, très à l’aise, font les présentations. Nora montre fièrement l’étiquette où est inscrit son prénom, sur le tableau où chaque matin on fait l’appel et note les absents et les présents. Chaque enfant appartient à un groupe identifié par une couleur (vert, bleu, jaune) en fonction de son âge. Couleur qu’il retrouvera sur son verre, son assiette et ses couverts au moment des repas. Les uns dessinent assis autour d’une table, d’autres jouent aux lego ou regardent des livres. Une ambiance détendue, studieuse et concentrée pour certains, plus joyeuse et ludique pour d’autres. Avec un niveau sonore incroyablement faible : 20 jeunes enfants sont pourtant dans cette salle !
Dans la classe 2, c’est un temps de regroupement autour de Fathia et Aïssatou. Le bâton de parole passe de mains en mains et chacun des enfants peut s’exprimer sur les émotions, ses émotions. Aujourd’hui on parle tristesse. Qu’est ce qui les rend tristes ? Sylvain demande le bâton et raconte … C’est un moment d’attention et de langage.
Un peu plus tard dans la matinée, il y a aura un petit atelier de yoga. On fait le cygne, l’ours… Gemma et Aurore sont à fond ! Lucas, lui a plutôt envie de courir. Il fait le clown et se trémousse. Tant pis, le calme et la sérénité ce sera une autre fois pour lui. Pas la peine de le forcer à être zen !

Une continuité dans l’accueil
Les journées, mine de rien, même si on sent beaucoup de liberté et des enfants bien dans leurs rythmes, sont très organisées. Des temps de jeux, des temps de repos et de récréation, des temps d’apprentissages. Et une continuité d’accueil remarquable. Pas d’à coups, pas de ruptures, toujours les mêmes adultes qui rendent l’environnement secure pour les petits... Les EJE et les ATEP déjeunent avec les enfants. « Les repas sont propices aux échanges, un temps partagé de langage. Et parfois un moment de petites ou grandes confidences. Les enfants parlent plus volontiers de ce qui est important pour eux. Et nous adultes parlons des aliments, leurs couleurs, leurs textures, leurs goûts … tout en accueillant les confidences, » note Cecilia Praino.
Du matin à 8H15 au soir 16H45, ce sont les mêmes adultes.

Le matin : un temps pour les parents
En général les premiers enfants arrivent vers 8h15. Mais l’accueil s’échelonne sur une demi-heure. Cecilia la directrice est là pour les accueillir, attentive à ce qu’elle peut percevoir de leur humeur. Disponible pour discuter avec les parents aussi qui peuvent accompagner leurs enfants dans les classes. C’est un temps d’échange et de jeux. A partir de 8H45 et jusqu’à 9 h c’est la directrice qui emmène les enfants dans les classes. Ils quittent leurs parents dans l’entrée… Mais ce matin-là Sylvain arrive un peu plus tard, il était chez la psychologue, et Marina partira dans la matinée pour aller chez l’orthophoniste. « Nous accueillons 4 enfants en situation de handicap et quelques autres en difficulté, et si la fréquentation du jardin d’enfants est permanente et à temps plein, nous sommes évidemment très ouverts et tolérants dès lors qu’il s’agit de soins » précise Cecilia Praino.
 
Une pédagogie adaptée mais de vrais apprentissages
Quand tout est rangé, après l’appel, chaque EJE et son groupe d’enfants (on ne les nomme pas encore élèves !) les questionne : quoi de neuf ce matin ? Qu’est-ce qu’on a fait hier ? Une façon de se situer dans les temps et de donner la parole à chacun « On est là vraiment dans du pré-scolaire, explique Cecilia Praino, car l’éducatrice donne la date, rappelle ce qui a été fait hier, ce qui va se faire aujourd’hui. Combien il y a d’absents, de présents ? Elle aborde déjà les bases de la conjugaison et la logique mathématique. »
Puis pendant une heure, ce sont les ateliers qui selon les thèmes regroupent enfants du même âge ou d’âges différents. A la fin de chaque atelier, il y a toujours un regroupement autour de l’EJE pour un petit bilan.

Pendant la récréation (les enfants sortent toujours quelle que soit la météo), Estelle et Aïssatou désinfectent la classe 1 pour la transformer en réfectoire. Les repas seront livrés par la Ville de Paris tout prêts tout chauds.
Il faut les voir arriver, après la récré, les toilettes et le lavage de mains … et choisir leur verre (de la couleur de leur âge), prendre leur assiette et leurs couverts, leurs grandes serviettes et s’installer à table. Certains hésitent, d’autres essaient plusieurs places, d’autres choisissent directement leur table. La règle ? Pas de règle ! Chacun s’assoit où il veut, à côté de qui il veut. Seule obligation : que les tables soient multicolores… C’est-à-dire que les enfants ne soient pas tous du même âge. Maxime et Lucie eux, ont leur place attitrée, tout simplement parce qu’ils ont encore besoin de cette stabilité, de ce repère pour se sentir en sécurité.

Puis vient l’heure de la sieste pour les plus petits et les plus grands s’ils le souhaitent. C’est à la carte ! Les autres ? Repos ou lecture.
Au fil des réveils, les enfants retrouvent leur classe. Travail avec les plus grands et les   moyennes autour des mathématiques, de la logique, du graphisme. « Les EJE suivent le programme de la maternelle. Quand elles prennent leur poste, précise la directrice, la Ville a prévu une formation sur 9 mois avec l’éducation nationale pour interpréter les textes. Pour le reste, notre formation initiale nous prépare au développent, au comportement et à la pédagogie du jeune enfant jusqu’ à 7 ans ». Dans l’après-midi les deux classes se mélangent en fonction des activités choisies. « Quand on voit que les enfants changent facilement d’EJE, on sait qu’ils sont sécurisés » constate-t-elle.

Et la journée se termine pour les enfants entre 16h15 et 16H45. L’équipe, prendra encore du temps débriefer la journée. Avant celle du lendemain.

Une préparation en douceur au CP
Il y a quelque chose de très particulier dans un jardin d’enfant. Ce n’est pas une crèche… Ce n’est pas une école maternelle. C’est un « entre-deux » où tout semble harmonieux. Fluide. On joue, on apprend. Et bien ! Les enfants qui quittent le jardin d’enfants de la rue de la Solidarité rejoignent directement l’école élémentaire. Et suive leur CP sans problèmes. Ils sont « au niveau ». Ils sont même un certain nombre à sauter le CP ! Ce qui évidemment n’est pas le but. Mais en quittant le jardin d’enfants, la plupart savent lire et compter. Ils sont à l’aise dans les apprentissages, épanouis et surtout ils ont du plaisir à apprendre. Bien que parfois les enseignants les trouvent trop dissipés et autonomes… Mais l’idée n’est pas d’opposer école maternelle et jardin d’enfants.

Une prévention prévenante efficace
Non l’idée (ce fut une de leurs missions quand ils se sont créés dans l’entre-deux guerres), c’est d’aider les enfants le plus en difficultés (quelles qu'elles soient) à évoluer et s’épanouir. A les préparer aux apprentissages scolaires purs et durs par un accompagnement pédagogique soutenu, individualisé et bienveillant
« Quand des enfants pour qui ce n’était pas gagné arrivent au CP et que personne ne peut imaginer qu’ils étaient en difficultés cognitives, sociales ou affectives, je me dis qu’on a fait notre travail, souligne Cecilia Praino. Je pense à un petit Arthur qui quand on l’a accueilli au jardin d’enfants à 2 ans et demi marchait à quatre pattes et ne parlait guère. Il avait accumulé pas mal de retard. Et il a fait son CP comme tous les autres. Ni vu, ni connu. Personne n’aurait pu imaginer ! Pour moi le jardin d’enfants sert à gommer les retards et différences. C’est l’équité pour un départ scolaire. »
Les 22 jardins d’enfants pédagogiques de la Ville de Paris jouent donc un rôle de prévention. Les EJE, parce que c’est leur formation, prennent en compte les besoins individuels, savent observer. Il y a des classes mais pas d’élèves, des apprentissages mais pas d’évaluations ponctuelles, de la rigueur mais aussi de la souplesse, de l’exigence mais du respect des spécificités des enfants de moins de 6 ans.
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 22 février 2019
Mis à jour le 12 mars 2019