L’impact du Covid sur la fréquentation des crèches : l’alerte des gestionnaires

La crise sanitaire a bouleversé le quotidien des parents et fait évoluer leurs conditions de travail. Les amenant pour certains à revoir leurs besoins, à la baisse, en termes de garde de leur(s) enfant(s). Comment cela se traduit-il pour les établissements d’accueil du jeune enfant ? Dans quelles proportions ? Quelles conséquences pour eux ? On fait le point.
Baisse de fréquentation des EAJE : le constat des gestionnaires
Chômage, activité partielle, télétravail… La pandémie a chamboulé le monde de l’emploi. Depuis plusieurs mois, de nombreux parents ont dû revoir leur façon de travailler, impactant ainsi leur organisation quotidienne et, par voie de ricochet, la garde de leur(s) jeune(s) enfant(s). Certains ont ainsi dû réduire leur nombre d’heures voire même annuler leur contrat d’accueil. Une réalité malheureusement observée par de nombreux gestionnaires. « Nous avons eu des annulations de contrat, par peur du virus ou à cause d’une perte d’emploi. Nous avons aussi reçu de nombreuses demandes de modification de contrats à la baisse en septembre. Cela a été le cas des nouveaux arrivants, par rapport aux contrats prévus en juin mais pour les enfants qui étaient déjà dans la structure. Evidemment, dans le contexte particulier que nous vivons, nous avons accepté de les modifier (…) Par ailleurs, l’utilisation et l’engagement sont plus aléatoires, ils dépendent des emplois du temps des parents. Des enfants parfois ne viennent pas alors qu’ils sont attendus et vice-versa », expose Magali Bachelier, présidente d’Accent petite enfance. Dans les structures d’accueil municipales, même constat. « Nous avons remarqué de façon globale (sauf pour certaines villes) une assez forte baisse d’activité. Elles sont de deux sortes : l’une consiste en un rétrécissement des créneaux occupés par les enfants. Ils arrivent plus tard le matin et partent plus tôt le soir. Cela s’explique par le télétravail. L’autre concerne les parents qui changent le nombre de jours, en passant par exemple de 5 jours à 3. En pratique, cela libère des jours, c’est un peu plus facile pour mettre en place de l’accueil l’occasionnel mais encore faut-il que les disponibilités concordent avec la demande ainsi que les âges des enfants », constate Elisabeth Laithier, experte petite enfance pour l’Association des maires de France (AMF). Pour sa part, Philippe Dupuy, directeur de l’Acepp, est plus réservé. « La baisse de fréquentation est très difficile à mesurer. On a effectivement eu des retours sur ce point de la part de certains gestionnaires mais c’est loin d’être une généralité. Toutefois, les crèches qui proposent beaucoup de places en halte-garderie ont été touchées car il y a moins d’obligation pour les parents de faire garder leurs enfants. Et les structures situées au cœur de la vie commerçante sont elles aussi impactées. En revanche, les familles qui auraient réduit les horaires d’accueil de leur enfant, ce n’est pas flagrant de notre côté. C’est aussi le début des maladies d’hiver donc il y a aussi des absences pour cela », signale-t-il.

Une diminution de l’activité certes mais dans quelles proportions ? 
Du côté de la Fédération Française des Entreprises de Crèches (FFEC), Elsa Hervy, Déléguée générale, explique : "Nous avons demandé à nos entreprises de crèches adhérentes la différence de fréquentation entre septembre 2019 et septembre 2020. Résultat : une baisse d’activité de l’ordre de 10%, essentiellement liée au Covid, avec des réalités très diverses. Ainsi, les crèches près du lieu de travail sont les plus impactées avec une baisse de la fréquentation de l’ordre de 50% : en raison du télétravail ou de l’activité partielle, les parents ne font plus le trajet pour aller déposer les enfants. Néanmoins, depuis début novembre, on remarque une légère remontée du taux de fréquentation (moins de bouchons sur la route, donc les parents en télétravail déposent leurs enfants à la crèche et retournent chez eux travailler). Cela reste toutefois un épiphénomène, la hausse étant seulement de 10%. " Et elle poursuit : « Les crèches proches du domicile sont aussi touchées : les parents en télétravail déposent les enfants plus tard et viennent les chercher plus tôt. Cela peut entraîner une baisse d’activité de 2h par jour et par famille pour les crèches concernées. » Enfin, autre constat : peu de publicité de l’accueil occasionnel car plus difficile à mettre en œuvre avec les règles sanitaires strictes à appliquer et aussi moins de demande de la part des familles.

L’AMF quant à elle a réalisé une enquête flash. Ces résultats montrent des diminutions significatives entre septembre 2019 et septembre 2020, différentes selon les villes : Paris -14%, Nice -12%, Toulouse -20%, Vanves -11%, Issy-les-Moulineaux -15%, Versailles -12%. "Dans le secteur associatif, si l’on compare septembre 2019 et septembre 2020, la baisse se situe entre 3 et 4 %", souligne Marie Lambert-Muyard Conseillère technique Enfance, Familles, Jeunesse à l’Uniopss. « En revanche, les premiers chiffres pour octobre (pas encore consolidés) font état d’une baisse plus importante. C’est ce qui ressort du retour d’un de nos réseaux pour lequel le nombre d’enfants inscrits en octobre 2020 par rapport à 2019 est de moins 5%. Et les heures facturées baissent de plus de 10%, de même pour les heures réalisées. Ce n’est qu’un indicateur mais cela confirme nos craintes », s’inquiète-t-elle.

L’impact financier ou le casse-tête de la PSU
Ces modifications ou ruptures de contrats ont bien sûr des conséquences sur les EAJE. Financières d’abord car comme le fait remarquer Elisabeth Laithier, « les créneaux libérés par les enfants qui arrivent plus tard et repartent plus tôt par ne sont pas occupés. C’est donc une perte sèche pour les gestionnaires avec la problématique de la PSU. » Pour rappel, la Prestation de service unique (PSU), mode de financement versé par la Cnaf aux EAJE, a été réformée en 2014. Pour s’adapter au plus près aux besoins des familles, la tarification forfaitaire a laissé place à la tarification horaire. Or, pour bénéficier d’une PSU maximale, l’écart entre les heures facturées prévues au contrat et les heures effectives doit être le plus petit possible. Et là où le bât blesse, c’est que les arrivées tardives et les départs anticipés liés au Covid-19 vont avoir un effet négatif, en creusant l’écart. Quelle solution ? Des discussions sont en cours avec la Cnaf. Si certains gestionnaires proposent de repasser au forfait à la demi-journée, la FFEC, l’Uniopss et l’AMF demandent que le taux de PSU le plus favorable entre celui de 2019 et celui de 2020 soit appliqué. « Le but est de permettre à tout gestionnaire de pouvoir continuer et d’éviter des destructions de places. Avant de penser à des créations de places, il faut penser à préserver celles existantes », justifie ainsi Elisabeth Laithier. Elle ajoute également : « A l’AMF, nous avons deux problèmes financiers : nous devons nous occuper de la gestion de nos propres structures. Et lorsqu’une association ou une structure du secteur marchand est en difficulté, elle se tourne vers la commune. Certaines villes ont voté des subventions exceptionnelles. Mais on ne pourra pas abonder de façon régulière pour supprimer le déficit des autres structures. Et si certaines ferment, il faudra trouver d’autres solutions de garde pour les enfants. Et cela veut aussi dire du personnel au chômage… » Du côté de l’Uniopss, Marie Lambert-Muyard explique : « Nous avons du mal à estimer le nombre de structures en difficultés. Celles en très grande difficulté devraient être aidées par la CAF. Nous avons des craintes pour les autres, celles entre deux, qui vont devoir piocher sur leurs fonds propres. Il faut également penser que la capacité d’investissement et d’innovation va être réduite. Et puis il y a tous les surcoûts liés à la crise sanitaire (masques, produits désinfectants…). » Si les attentes envers la Cnaf sont grandes, Vincent Mazauric, Directeur général de la Cnaf, a mis les choses au clair au cours d’une réunion avec les gestionnaires. « La branche famille ne peut pas devenir l’assureur de la perte d’exploitation et maintenir en 2020, 2021 voire 2022 les financements de 2019 », a-t-il déclaré.

Les conséquences organisationnelles et sociales
Tous ces changements demandent aussi une grande souplesse de la part des professionnels de terrain, déjà épuisés. « Normalement l’organisation de septembre est calée en début d’été. Là, tout s’est fait au dernier moment, en septembre. Et l’arrivée de tout-petits en plus, cela veut dire plus d’adaptation et plus de fatigue pour les pros. Au final, cela génère du stress supplémentaire et beaucoup de désorganisation », détaille Magali Bachelier d’Accent petite enfance. Elisabeth Laithier abonde dans ce sens. « C’est compliqué à gérer pour les professionnels. Cela entraîne notamment beaucoup d’allers et venues lorsque les enfants arrivent plus tard et impacte le démarrage des activités. Du point de vue administratif, cela amplifie aussi la tâche », confie-t-elle. Enfin, pour Marie Lambert de l’Uniopss un possible « impact social, notamment de ne plus être en lien avec les familles vulnérables qui confiaient leurs enfants » ne doit pas être négligé. En effet, la diminution des besoins touche en premier lieu les populations les plus fragiles, qui sont peut-être celles qui craignent le plus le Covid. Et malheureusement, c’est avec elles que l’on perd le fil le plus facilement… 

La baisse des besoins d’accueil : conjoncturelle ou structurelle ?
Pour l’heure, la fréquentation des EAJE est en diminution. Mais ce phénomène va-t-il ou non perdurer ? « Trop tôt pour le savoir », indique Marie Lambert-Muyard. « Cela va dépendre de la pratique du télétravail, si elle continue ou pas », estime-t-elle. Une question d’importance car selon la réponse elle va déterminer la politique à mettre en place. Comme le note Elisabeth Laithier : « est-ce que c’est conjoncturel auquel cas on attend que ça passe en accompagnant au mieux ou est-ce que cela va glisser pour devenir structurel. Dans cette hypothèse, on aurait un vrai changement de comportement des parents par rapport à la garde de leur enfant. » Et de conclure : « c’est trop tôt pour le dire mais c’est le vrai problème de fond ». Pour Elsa Hervy, en revanche, le problème principal n’est pas de savoir si la baisse d’activité est conjoncturelle ou structurelle. Le véritable sujet selon elle concerne la PSU. « Si l’on veut continuer à avoir de grandes amplitudes horaires pour les familles, il va falloir revoir le système de PSU car c’est très compliqué de remplir les places inoccupées du soir et du matin », indique-t-elle.
Article rédigé par : Caroline Feufeu
Publié le 03 décembre 2020
Mis à jour le 12 mars 2021