Déconfinement et accueil du jeune enfant  : l’impact du port du masque. Par Anne Dethier et Florence Pirard, UR Enfances, Université de Liège

 La Belgique vit elle aussi à l’heure du coronavirus. Et se pose les mêmes questions que nous. Ainsi dans la perspective de la réouverture des lieux d’accueil du jeune enfant, les professionnels de la petite enfance se demandent aussi comment allier prévention avec les mesures sanitaires qui vont avec et qualité d’accueil avec tout ce que nous savons de la psychologie et du développement du jeune enfant.
C’est pourquoi nous avons décidé de publier la réflexion de  deux spécialistes de l’enfance de l’Université de Liège : Anne Dethier*, psychologue, formatrice en accueil du jeune enfant et  Florence Pirard, Professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Liège et attachée à l'unité de recherche interdisciplinaire Enfances. Elles ont titré leur contribution : Déconfinement des jeunes enfants en milieu d’accueil : impact du port du masque et questions pychopédagogiques liées.

* co-auteure de Accueillir le jeune enfant. Un cadre de référence pour les professionnels, Eres
Mesures sanitaires indispensables et bien-être des jeunes enfants
Comme en France, la question du port du masque dans les milieux d’accueil de la petite enfance fait débat dans de nombreuses instances en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Sans prétendre avoir fait le tour de la question, ni donner un avis définitif sur le sujet, ce texte se veut surtout un support à la réflexion pour de nombreux acteurs concernés : décideurs, responsables politico-administratifs, professionnel·le·s de terrain. Dans la situation actuelle faite d’incertitudes qui renvoie chacun à ses craintes, à sa vulnérabilité, faisons le pari que engagés ensemble dans une prise de recul et une réflexion partagée, des démarches créatives pourront être mises en place au bénéfice de tous et plus particulièrement des enfants.
Les questions liées au déconfinement des jeunes enfants et à leur retour dans les milieux d'accueil sont particulièrement complexes et nécessitent une prise de décision concertée qui tient compte des mesures sanitaires indispensables dans la situation actuelle sans négliger les conditions de bien-être des enfants accueillis. Sans perdre de vue non plus qu’une particularité des milieux d'accueil en France comme en FWB est d’accueillir de très jeunes enfants, à la différence d’autres pays. L'enjeu est de taille dans cette période difficile, source de stress qui n'épargne pas les enfants.

L’importance d’une relation de qualité entre enfants et adultes
Les études en psychologie ont montré le rôle essentiel de liens stables et d'interactions prévisibles de qualité entre le jeune enfant et l'adulte référent qui l’accueille en dehors de la famille. Les travaux sur l'attachement ont souligné de longue date l'importance d'échanges signifiants entre l'adulte et l'enfant dans un cadre institutionnel (Pierrehumbert, 20191). Ils ont influencé le développement de pratiques éducatives qui accordent une importance cruciale à la qualité relationnelle adultes-enfants dans les milieux d'accueil, comme le soulignent le référentiel psychopédagogique « Oser la qualité » (Manni, 20022) et les brochures repères de qualité3 de l'Office de la Naissance et de l’Enfance en FWB.

S’agissant du jeune enfant, les études ont mis l’accent sur l’importance d'une relation en synchronie avec ce qu’il vit au quotidien. Cet « accordage » a une double dimension, cognitive et affective : il s’agit pour l’adulte d’être en étroite connexion avec la situation à laquelle l’enfant est (ou vient d’être) confronté dans la réalité, mais aussi d’être réceptif et ajusté aux affects et émotions que l’enfant a pu éprouver. L’accordage de l’adulte et de l’enfant se fait de façon continue et par ajustements réciproques en intègrant leurs caractéristiques personnelles et celles de la réalité de leur environnement. On comprend que cela demande à l’adulte une attention soutenue et bienveillante à chaque enfant ainsi qu’une communication affective qu’il veille à ajuster à ce qu’exprime chacun. Cette harmonisation et ce partage émotionnel paisible fondent un lien qui apporte au jeune enfant la sécurité psychique indispensable à son bien être immédiat mais aussi à son développement psycho affectif.
    
Ainsi le lien entre l’enfant et l’adulte doit être au centre des préoccupations que soulève la conduite du déconfinement. Comment restaurer un lien sécurisant au retour du jeune enfant en milieu d’accueil après de longues semaines d’absence ? Quel sera l'effet du port d'un masque sur la qualité des interactions entre les adultes et les jeunes enfants accueillis dans un milieu d'accueil ? Comment garantir les conditions relationnelles indispensables au bien être des jeunes enfants ? Quel dialogue avec les familles autour de ces questions ?

Nombre d’émotions se lisent sur le visage et elles sont au cœur des interactions  enfants-adultes
Comme le rappelle Delavallée (2009, p. 5854) : « Les émotions sont au cœur de nos échanges sociaux. Les expressions faciales d’émotion, en particulier, fournissent des informations essentielles dans nos interactions quotidiennes avec les autres (…). La plupart des chercheurs sont d’avis que c’est essentiellement à travers les interactions avec ses proches et les séquences complexes d’actions qui sont ainsi générées que le nourrisson apprend peu à peu à reconnaître les expressions d’émotion des autres, à leur donner un sens. Les interactions face à face joueraient à cet égard un rôle crucial. Lorsqu’ils interagissent face à face avec un bébé, les adultes ont généralement tendance à accentuer leurs mouvements faciaux. » Dans la communication, l'expression faciale en situation d’accordage joue donc un rôle central.

Pour aller un peu plus avant, il nous faut prendre en compte le facteur développemental. Nous savons qu’après quelques semaines, le nourisson s’oriente de façon privilégiée vers le visage humain pourvu qu’il soit souriant et en mouvement. Dès six semaines environ, le bébé se montre capable de répondre à son tour par un sourire social. Cette réponse devient ensuite plus sélective s’adressant préférentiellement aux familiers. Pour bon nombre de psychologues, cette évolution témoigne d’une évolution psychique fondamentale. Des travaux récents montrent des compétences très précoces dans cette orientation privilégiée du visage. Ainsi, Adélaïde de Heering et Bruno Rossion (2015)5 ont montré que des bébés âgés de 4 à 6 mois sont capables de distinguer très rapidement les images de visages, d'autres objets visuels tels que des outils, des animaux ou des plantes présentés dans des scènes naturelles. Il s'agit de reconnaître cette compétence discriminative sans la confondre avec la reconnaissance de la personne ou la compréhension d’une émotion. Le tout petit n’est pas encore capable à la manière d’un adulte de reconnaître la personne ou interpréter le sens de son expression. Il importe donc de ne pas minimiser l'effet du port d'un masque qui transforme l'image du visage en le réduisant aux yeux. Or on sait que le sourire de l’adulte est déterminant pour l’accrochage du regard par le tout petit. Et le masque a aussi pour effet de figer en bonne partie le visage, de réduire son caractère expressif. On peut se poser des questions sur les effets dans la communication avec les bébés ?
Tou·te·s les professionnel·le·s connaissent les épisodes de crainte, plus ou moins forte, que connaissent la plupart des enfants entre 6 et 12 mois en présence d’inconnus. On peut postuler qu’un masque qui réduit subitement le visage aux seuls yeux ne va pas faciliter la confiance face à un visage non familier.
On imagine qu’il n’en va pas tout à fait de même pour un jeune enfant de 18 mois par exemple qui a pris davantage de repères et consolidé des liens plus forts avec les accueillant·e·s. Il importe cependant de prendre en compte que la reconnaissance des visages familiers et celle des visages peu ou non familiers font appel à des processus très différents selon les spécialistes des neurosciences. Du coup, on peut penser que le port d'un masque peut vraisemblablement avoir des effets plus problématiques sur la reconnaissance de visages peu familiers. En effet, les représentations des visages peu familiers sont fragiles et peu détaillées, et donc toute perte d'information (notamment celle due au port d'un masque) va altérer la reconnaissance.

Il importe de ne pas minimiser les problèmes que pourraient rencontrer les enfants qui fréquentent de plus longue date le milieu d'accueil, qui ont des repères apparemment mieux intégrés et des acquis différents. Certes, chez les plus grands, la reconnaissance d'un visage très familier devrait moins « souffrir » de la perte d'informations due au masque, parce que les représentations de ces visages sont plus robustes, et les informations extraites des zones non couvertes pourraient s'avérer suffisantes pour permettre une reconnaissance. Toutefois, il s'agit tout de même d'un changement majeur qui risque de perturber les repères des enfants comme ont pu le démontrer des expériences vécues lors des fêtes de carnaval, de St Nicolas investies par les adultes, mais souvent pertubatrices pour beaucoup d'enfants en milieu d'accueil. Il importe donc d’être particulièrement vigilant aux conditions d’accueil mises en place : anticiper, organiser, mettre en œuvre des mesures concertées, en analyser les effets, les ajuster en prenant en compte l’ensemble des besoins de enfants.
 
Le port du masque peut nuire à la communication enfants-adultes
Le port du masque fait question : priver l’enfant des expressions faciales des adultes peut faire barrage à une communication qui s’avère essentielle pour les jeunes enfants accueillis hors de leur famille. Il ne devrait être utilisé que s’il existe réellement une nécessité sanitaire établie.
On imagine que les parents aussi seraient amenés à porter le masque pour circuler dans le milieu d’accueil… Les en écarter nous renverrait aux années 70 lorsqu’on les laissait à la porte. Gare à ce terrible manque de continuité que les crèches connaissaient au temps des guichets par lesquels passaient les bébés pour être déshabillés et confiés aux accueillantes. Au bout du compte, si elles devaient être maintenues dans la durée, de telles mesures seraient véritablement un frein aux indispensables échanges avec les parents pour permettre à l’enfant de s’épanouir sereinement dans son milieu d’accueil.

Comment limiter l’impact du masque et maintenir un lien adulte-enfant de qualité
Si la mesure du masque est incontournable, il y a certainement des dispositions à prendre pour essayer d’atténuer son impact. Il s'agit de rappeler que l'essentiel se joue dans la reconnaissance d'une personne signifiante (et pas seulement d'un visage) et le maintien d'un lien secure. Voici quelques pistes pour les milieux d’accueil quelqu’en soit le type (à domicile ou en collectivité) et quelle qu’en soit l’organisation (groupes d’âges mélangés ou groupes homogènes) :

 • Pour les personnes familières, nous savons aujourd'hui que l'être humain stocke aussi en mémoire toutes sortes d'informations relatives à la voix, à la silhouette, ou à l'odeur qui vont aussi jouer leur rôle pour permettre la reconnaissance correcte d'un individu familier. Ces éléments opérent aussi dans la relation à autrui. Il s'agit là d'éléments qui peuvent être pris en compte dans l'accueil des jeunes enfants :
- priorité absolue à la stabilité dans la prise en charge des enfants par un nombre très limité d'adultes et donc plus facilement reconnaissables avec le temps... ;
- veiller tout particulièrement à l’approche de l’enfant : capter le regard de l’enfant avant de s’approcher pour lui donner un soin ou aménager son espace (voix dans une tonalité rassurante). Intensifier l’expression émotionnelle (aussi bien au niveau du visage que dans l'intonation de la voix) pour « compenser » le manque d'informations véhiculées par la partie masquée ;
- bien qu’ils ne remplacent pas l’expression faciale dans le rôle qu’elle joue dans l’accordage affectif, il reste sans doute pertinent de veiller plus particulièrement aux autres canaux de communication apaisant et familiers (odeur, voix, gestes,…).

Priorité à une vigilance absolue dans l'accueil de très jeunes enfants, d’autant plus pour ceux qui se familiariseraient avec ce nouveau mode d’accueil, qui ont des compétences certes, mais qui nécessitent une attention toute particulière fondée sur une observation très attentive de leurs signes de bien être et de mal être ainsi qu'une réponse ajustée au plus près de leurs besoins particuliers.

Observer attentivement chaque enfant et lui garantir un maximum de repères et de soutien par la verbalisation (choix des mots, intonation, rythmicité en synchronie, etc.), par la douceur des gestes et du portage contenant, par l'échange de regards.

Aménager des conditions de travail qui donnent aux accueillant·e·s la disponibilité nécessaire pour assurer cet accueil.

PRÉPARER la situation nouvelle dans les milieux d’accueil eux-mêmes et prévoir un monitoring des dispositions prises sur un plan psychopédagogique. Dans tous les cas, l'enjeu sera de reconnaître le besoin d'une relation signifiante avec l'adulte, de prendre conscience de l'effet d'un port de masque (sans le banaliser, même après plusieurs jours de portage)... :
- mener la réflexion sur les dispositions qui peuvent / doivent être prises dans le milieu d’accueil pour atténuer l’impact psychologique possible de la situation ainsi que des mesures sanitaires incontournables qui modifient les pratiques d’accueil ;
- prévoir un dispositif de familiarisation pour chaque enfant qui revient dans le milieu d’accueil après une période de grande proximité avec les parents, en ménageant un temps suffisant pour les uns et les autres, en particulier pour un retour, qui, dans ce contexte de pandémie, ne manque pas de véhiculer toutes sortes d’inquiétudes loin d’être illégitimes ;
- aménager les conditions pour que ce dispositif soit assez souple pour faire face aux besoins différenciés des familles et surtout de l’enfant accueilli ;
- anticiper les particularités de l’accueil et du dialogue avec les parents dans ces conditions particulières ;
- dans ces situations critiques aussi pour les accueillant·e·s mettre en place un accompagnement rapproché par des professionnels outillés pour assurer le soutien des professionnel·le·s.

Cette anticipation dans les lieux d’accueil ne doit pas être minimisée. Il importe de préparer à temps que ce soit sur un plan sanitaire ou sur l’impact de la situation et des mesures prises pour préserver le bon développement des enfants. Il sera important sans tarder de mener des études qui analysent les expériences en cours et celles vécues dans les semaines, voire les mois à venir en France et dans les autres contrées.

Appels de note
 1Pierrehumbert, B. (2019). L’attachement aujourd’hui, parentalité et accueil du jeune enfant. Savigny-Sur-Orge : Philippe Duval
2 Manni, G. (dir.) (2002). Accueillir les tout-petits, oser la qualité. Bruxelles : ONE-Fonds Houtman.
3.Camus, P., Dethier, A., Marchal, L., Peirera, L., Petit, P. & Pirard, F. (2004). Repères pour des pratiques de qualité 0-3 ans, à la rencontre des familles. Bruxelles : ONE.
4.Delavallee, M-Ch. & Cossette, L. (2009). Réponses visuelles des nourrissons aux expressions faciales de leur mère lors de situations d’interaction libre face à face, L’année psychologique, p. 585-606
5. de Heering, A. & Rossion, B. (2015). Rapid categorization of natural face  images in the infant right hemisphere, elifesciences.org, http://dx.doi.org/10.7554/e
Article rédigé par : Anne Dethier et Florence Pirard
Publié le 25 avril 2020
Mis à jour le 07 mai 2020