Hommage à Anne Sylvestre et à ses chansons. Par Béatrice Maillet

Anne Sylvestre vient de nous quitter. C’était une artiste qui bien qu’il ne faille pas la réduire à cela, a beaucoup écrit et composé pour les tout-petits. Elle a en quelque sorte « modernisé » la chanson enfantine. A son actif les fameuses « Fabulettes ».  Béatrice Maillet, musicienne, conteuse, formatrice à Enfance et Musique, autrice de disques et spectacles pour enfants a travaillé avec l’artiste. Elle lui rend ici hommage. Un joli texte qui mêle analyse professionnelle et souvenirs personnels.


 
« Je dirais bonjour Madame, je dirais bonjour Monsieur
Bonjour à l'hippopotame, bonjour le loup aux grands yeux …
 »

Te dire au revoir est bien difficile Ma très chère « Grande Dame », quand tous tes refrains, tes fabulettes, tes chansons se promènent toujours et partout.
A chaque Champignon marron, à chaque Petit sapin, à chaque Flocon papillon, chaque Petit veau qui veut jouer du piano (il y en a dans les prés autour de chez moi !), je pense à toi.
J'ai eu beaucoup de chance de te connaître. Bien avant de te rencontrer, tu étais une compagne d'armes, une grande sœur, une qui, à travers ses chansons donnait la parole aux « sans-voix ». Aux femmes, aux enfants.
Jeune maman un peu démunie dans les années 70, Madame Dolto et toi, vous m'avez maintenue hors de l'eau !  Combien de fois ai-je utilisé ta chanson « je n'en veux plus, d'abord j'en ai trop eu... » pour dédramatiser les repas compliqués d'Églantine. Oh ! Son sourire malicieux, tu étais sa complice !
Le soir, « d'ailleurs je n'ai pas sommeil » me faisait sentir moins seule. Grâce à toi, j'apprenais que d'autres parents étaient comme moi en échec face à un bout de chou qui ne veut pas dormir.

Aujourd'hui, mes filles les chantent à leur tour à leurs petits !

« Avec toi, c'est l'enfant qui parle »
Voilà ! C'est ta griffe ! Tu as donné la parole aux sans-voix, une des premières dans l'univers de la chanson pour enfants. Grâce à toi, ce ne sont plus seulement les adultes qui s'adressent à l'enfant en chanson pour lui dire amour, injonctions, ou projections. Avec toi, c'est l'enfant qui parle. Et un enfant terriblement bien observé. Oubliés les refrains rose pâle, gentiment mièvres, ou les tout-petits sont censés n'être que douceur, sourire, et obéissance.
Avec toi, une toute petite chanson apparemment anodine cache toujours une profondeur de pensée, une piste imaginaire pour aller plus loin, signe d'une grande confiance en les compétences de l'enfant à y accéder.
« Balaie l'eau », ne pourrait être qu'une petite chansonnette sur un gentil balayeur, mais elle pose un regard poétique, voire politique, sur la mise au rebut et la reconversion de façon plus large.


A chaque petite épreuve de la vie de l'enfant, à la crèche, à l'école maternelle, un petit « pont-chanson » entre le langage factuel et le langage du récit pour dédramatiser, soutenir, changer le regard, oublier l'injection si présente dans les échanges adulte/enfant.

Chantons donc « Patatras, mon anorak » .... Plutôt que de dire « mets ton anorak »
« Mon œuf est tout neuf » …. Plutôt que dire « mange ton œuf »

Distance, Profondeur, Poésie, Métaphore, Humour, Tendresse...

Tu n'aimais pas qu'on te catalogue « chanteuse pour enfants », tu disais « je chante pour les gens », je ne sais pas pour qui tu as écris « berceuse aux petits vampires », pour les parents ou pour les enfants, mais je la recommande à tous les professionnels de la petite enfance...

Merci Grande Dame ! Grande Dame de la chanson française, de la chanson pour enfants, de la chanson de femmes, de la chanson tout courte.


 
Article rédigé par : Béatrice Maillet
Publié le 04 décembre 2020
Mis à jour le 10 décembre 2020