Lettre ouverte aux professionnels de la petite enfance. Par Sophie Marinopoulos

La psychologue, psychanalyste Sophie Marinopoulos, créatrice du concept d'accueil solidaire pour les parents " Les Pâtes au Beurre",  auteure de nombreux ouvrages sur le développement du jeune enfant, du rapport remis au ministère de la culture " Une Stratégie nationale pour la Santé Culturelle: Promouvoir et pérenniser l'éveil culturel et artistique de l'enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent ( ECA-LEP) et membre de la commission des 1000 jours, a choisi en ces temps de crise sanitaire de s’adresser aux professionnels de la petite enfance. A tous les professionnels qui oeuvrent sur le terrain pour prendre soin des enfants et de leur famille. Une sorte de contrepoint à la lettre publiée au nom de l’institut Boris Cyrulnik.

 
Chers collègues, professionnels de terrain, ami(es) de ces dernières décennies,

Nous avons bataillé ensemble pour et avec les familles, avec les enfants et leurs parents pour que chacun puisse s’épanouir et traverser les épreuves de sa vie en se sentant accompagné.
On ne choisit pas son métier au hasard et nous le savons tous. Vouloir faire de son engagement celui de l’accompagnement humain est à haut risque personnel tant celui-ci vient nous demander de puiser dans nos ressources psychiques. En cela c’est une voie difficile. Quelle que soit la place choisie, assistante maternelle, puéricultrice, auxiliaire, éducatrice(eur), sage-femme, médecin, psychologue etc.… ; quelle que soit notre institution, service associatif, crèche, PMI, RAM, CHU, maternité, nous partageons la dure tâche de soigner et de prendre soin. Quand une assistante maternelle prend un bébé dans ses bras, lui parle, le change, elle prend soin de son « grandir », elle l’inscrit dans le monde des mots, notre monde humain celui qui parle, qui raconte, qui fait de nous une « espèce fabulatrice »1 . Et j’aime savoir nos enfants dans les bras de ceux qui ont accepté d’être là pour nos tout-petits.

Quand un médecin de PMI ausculte un enfant, quand une puéricultrice donne des conseils de soin aux parents, ils exécutent les gestes simples et complexes que l’attention de la dyade, triade, parents-enfants attend. Quand un psychologue prête « son appareil à penser » pour soutenir la pensée de celui qui se sent épuisé par sa tâche de parent, il offre le temps d’un « être ensemble » où le parent se restaure pour retrouver le chemin singulier de sa parentalité. Nous pourrions passer en revue, chacun de nos métiers et les mettre à l’honneur car ce sont eux qui fondent la société. Prendre soin de nos liens, quelle que soit l’approche choisie reste vitale, centrale, c’est un vecteur d’apaisement individuel et de paix sociale.
Si je vous écris aujourd’hui, c’est que je souhaite vous rappeler nos choix communs et notre capacité de professionnels de l’enfance et de la famille à travailler main dans la main.

 La lettre récente de Boris Cyrulnik, que je condamne sur le fond et sur la forme, ne doit pas nous diviser, nous éloigner, nous faire croire qu’il y aurait les bons professionnels de l’enfance et de la famille, et des mauvais. Attaquer la PMI, c’est nous attaquer. Attaquer une de nos professions, c’est nous affaiblir. Se contenter de jeter le discrédit sur les manques d’une vieille institution publique n’est pas acceptable, particulièrement en ces temps troublés.
Les carences dans les métiers de l’humain sont réelles et ne sont pas récentes. N’est-ce pas ce que nous partageons le plus ? Nous manquons tous de moyens ce qui signifie que nous manquons tous de reconnaissance de la part indispensable de nos métiers qui préservent la qualité de notre santé relationnelle- « notre Santé Culturelle »

Alors oui conjuguons au présent le verbe déplorer : je déplore, tu déplores, elle/il déplore, nous déplorons, vous déplorez, elles/ils déplorent ce manque de moyens pour nos métiers de l’humain !
Sur cette lettre qui vous agite et me fait craindre la division, prenons du recul et choisissons de penser qu’il s’agit de maladresse de la part de Boris Cyrulnik. Qu’il aurait pu/dû alerter le Président de la République des conditions actuelles de la PMI et de ses besoins. D’autant que la mise en place en septembre 2019 de la commission des 1000 jours par notre Président, permet de penser qu’il est réceptif aux besoins que l’attention à la première enfance demandent.

Alors je vous le demande au nom du chemin parcouru ensemble, ne perdons pas notre énergie et offrons aux familles notre solidité, notre solidarité pour que nos enfants sachent qu’ils peuvent compter sur nous.
Il n’y a rien de plus facile que de provoquer le conflit. La paix est un chemin toujours difficile à conquérir. Alors restons concentré sur ce qui a motivé nos professions : aider, soigner, éduquer, prendre soin. Gagnons en maturité et dépassons collectivement cette période douloureuse que le coronavirus nous impose.

Bien à vous tous
Sophie Marinopoulos
Psychologue-Psychanalyste
Fondatrice du concept d’accueil solidaire pour les familles « Les Pâtes au Beurre »

    
1. Nancy Huston « L’espèce fabulatrice » éditions Actes-Sud 2008
 
Publié le 07 avril 2020
Mis à jour le 22 avril 2020
Entièrement en accord avec ses Propos, restons soudés.