Remettre l’enfant au centre sans perdre de vue son environnent. Par Marine Schmoll

Marine Schmoll, psychologue clinicienne en crèches, membre de l’A.NA.PSY.pe, co-animatrice de l’atelier « Impacts psychologiques du contexte sanitaire sur les jeunes enfants : partage et réflexion des psychologues de l’A.NA.PSY.pe  a participé à la table ronde «  Et les  Enfants dans tout ça, comment vont-ils » lors de la Rentrée de la Petite Enfance que nous avons organisée les 26 septembre dernier. Elle a ressenti les mêmes frustrations que Pierre Moisset , mais le dit à sa façon  et en tire ses propres enseignements et conclusions.  Bref, le débat continue par tribunes libres et chroniques interposées.

 
Par ce texte, je fais suite aux débats qui ont eu lieu lors de la Rentrée des pros de la petite enfance, notamment lors de la 4 eme table ronde à laquelle j’ai pu participer. Cette table ronde s’est réunie autour du sujet suivant : « Et les enfants, dans tout ça, comment vont-ils ? » Par « dans tout ça », entendons « dans ce contexte politique, institutionnelle, de pénurie de professionnels, de crise sanitaire (post) covid... »Vaste, sujet, fondamental, mais aux contours plurifactoriels, il va sans dire.
Force est de constater que lors de cette table ronde ou de la journée, nous avons parfois eu du mal à rester (con)centrés sur l’enfant, au profit des adultes. En ce sens, Pierre Moisset, dans sa dernière chronique « piquante » a sans doute raison de nous questionner et d’inviter les professionnels à objectiver l’état de bien être ou de mal être des enfants.
Sans excuser ce décentrage, il me semble tout aussi intéressant de s’interroger sur ce qui nous a amenés à faire fausse route, et sur ce qui nous pousse très souvent, à parler des adultes, plutôt que de parler de l’enfant lui-même.

Il est plus difficile de maintenir l’enfant au centre de l’attention qu’au cœur des tensions.
D’une manière générale, en famille comme en institution, la dynamique psychique des enfants, en particulier les jeunes enfants ou tous ceux qui ne peuvent encore utiliser pleinement le langage nous pousse à (ré)agir, à exprimer ces tensions entre adultes, au point de ne plus voir l’enfant « dans tout ça ».
Ainsi, combien de couples se disputent, parfois violemment, confrontés à la fatigue, à la disponibilité psychique et physique que suppose de prendre soin jour et nuit d’un tout petit. Dans un tout autre contexte, combien de réunions en crèches tournent en réunions de crise autour des incompréhensions et conflits d’équipes plutôt qu’autour des enfants accueillis ?
Forte est alors la tentation de prêter oreille et main forte au mal-être des adultes plutôt que de regarder l’enfant et de répondre ensemble à la question : mais en fait, l’enfant, lui, comment va-t-il ? Ce peut être malgré tout un premier soin utile.

• Un bébé tout seul (sans son environnement), ça existe mais …

Dans les années 40, D.W. Winnicott, pédiatre psychanalyste,  affirmait qu’un « Un bébé (seul), ça n’existe pas », nous invitant à regarder le tout-petit en lien avec son environnement humain.
Cet adage est encore d’actualité, que ce soit en matière de psychologie, d’éducation comme en politique. Ainsi, le rapport sur les 1000 premiers jours s’intéresse au bien être du bébé mais œuvre aussi (et avant tout) en faveur du congé paternité ou de dépistage de la Dépression Maternelle.
De même, il est à noter qu’au sein de la charte nationale d’accueil du jeune enfant issue des travaux de Sylviane Giampino, « 10 grands principes pour grandir en toute confiance », chaque point, sans exception, se réfère à l’environnement avec lequel interagit le jeune enfant.

En effet, le regard le plus neutre soit-il sur le jeune enfant ne peut se passer de questionnements et d’analyses complémentaires sur l’environnement avec lequel il est fondamentalement en lien.
Prenons l’exemple des situations de morsures en crèche. Tenter de comprendre les raisons pour lesquelles un enfant « mord » de manière répétitive suppose de l’observer  mais aussi de s’intéresser au développement normal du jeune enfant (est-ce une étape classique, est-ce que l’enfant va bien ou est-ce qu’il exprime une souffrance par ce comportement ?), et enfin de se questionner sur les raisons familiales et institutionnelles qui pourraient l’amener à utiliser ce « symptôme ».
Bien sûr, en 2022, nous savons aussi qu’un bébé ou un jeune enfant peut être regardé en tant que sujet, indépendamment de son environnement. Ainsi, nous pouvons observer des situations où l’environnement (familial ou institutionnel) est dysfonctionnel, mais l’enfant, lui,  va bien. Tandis qu’un enfant peut être en difficulté ou en souffrance, quand bien même il dispose de ressources familiales et environnementales suffisamment bonnes.

En cela, l’observation individuelle, les bilans psychologiques, les recherches psycho-sociales, psychanalytiques, neuropsychologiques et les études en santé publique sont fondamentales. Elles nous renseignent sur le jeune enfant, avec une relative objectivité qui ne peut malgré tout se faire sans interprétation. De même, poussée à l’extrême, la quête d’objectivité est un leurre, et souvent la voie royale vers la dé-subjectivation. Parler de l’environnement  ne suffit pas, mais regarder un enfant seul ne suffit pas non plus.  

• L’environnement est un des baromètres à prendre en compte concernant l’état psychique du jeune enfant…Or ce baromètre est au ROUGE.

Ce n’est un secret pour personne, les professionnels de la petite enfance sont en souffrance. Ils ou souvent elles le racontent depuis de nombreuses années, à l’intérieur et à l’extérieur des institutions. Ces professionnel(le)s tentent de se faire entendre par l’intermédiaire de collectifs tels que Pas de bébé à la consigne. Comme leurs noms l’indiquent souvent, ces collectifs mettent bien le « bébé » ou le jeune enfant et son accueil au cœur des priorités tout en parlant des professionnels.
Entre autres, les spécialistes du soin psychique ont de tout temps, et encore ces jours-ci, défendu l’importance de prendre en considération l’ensemble de la « poupée russe » : prendre soin des adultes (parents et professionnels de l’accueil), les aider à contenir des situations humainement complexes sur le plan psychique et émotionnel, pour qu’eux-mêmes puissent aider les jeunes enfants à contenir des émotions naturellement débordantes.

En effet, se situer dans des missions préventives en faveur de la protection des enfants suppose de s’assurer de la bientraitance des adultes qui s’en occupent. Et des professionnels de la périnatalité et de la petite enfance comme Bernard Golse, Patrick Ben Soussan (dans son prochain édito de la revue Spirale), Héloïse Junier nous invitent aujourd’hui à ne surtout pas détourner le regard de contextes institutionnels dysfonctionnels voire potentiellement maltraitants, aux conséquences directes et indirectes multiples pour les enfants. Les médias relaient eux-aussi aujourd’hui cet état de faits, et semblent découvrir le pot aux roses.

Lors de la Rentrée de la Petite Enfance, les conditions de travail des professionnels, forts de leur créativité, de leurs connaissances, mais pour beaucoup à bout de souffle, ont été (d)énoncées. Nous devions peut-être d’abord passer par la prise de parole collective autour de cette réalité criante pour mieux regarder de face les enfants et pouvoir, dans un second temps, les remettre au centre du débat.

Alors, comment vont les enfants, « dans tout ça » ?

Lors de la Rentrée des Pros de la petite enfance,  nous sommes partis desnous indiquant que « les professionnels de l’accueil trouvaient les enfant plus agités, inquiets, insécures, mais également plus éveillés, curieux, explorateurs ». Ce sont des résultats intéressants et qui doivent nous interpeller.
Nous avons déjà commenté ces résultats. Mais avec quelques jours de recul, j’ajouterais :
- que les enfants vont tant bien que mal, selon les ressources individuelles et environnementales dont ils disposent.
- que, lorsque les conditions familiales et institutionnelles le favorisent, les jeunes enfants semblent évoluer avec une relative sérénité et liberté, dans leur découverte psychomotrice et affective du monde qui les entoure, avec l’appétence qui les caractérise.
- que plus les enfants accueillis le sont en petit nombre, portés par un adulte disponible, physiquement et psychiquement, mieux ils se (com)portent à leur tour. Mais que ces temps-ci, il est loin d’être facile pour les professionnels(le)s de tenir cette posture.
- que les jeunes enfants se s’adaptent et compensent comme ils peuvent dans un monde qui va toujours plus vite et s’attache aux budgets plus qu’aux figures d’attachement : tandis que les adultes tirent sur la corde, les enfants, eux, tirent sur la synapse et mobilisent leur défenses…ainsi, certains enfants s’éveillent, s’agitent, se font remarquer, quand d’autres s’éteignent et se mettent en veille.
- que certains jeunes enfants sont pré-diagnostiqués HPI par leurs parents voire par des professionnels, mais semblent surtout en état d’ Hyper Préoccupation Incessante.
- que certains jeunes enfants connaissent les nombres, les couleurs et les mots anglais comme jamais grâce aux applications, mais qu’ils peinent à communiquer de manière ajustée avec leur entourage.
 Et aussi :
- qu’après deux ans et demi de (semi) confinements, de non brassage, de figures masquées et d’injonctions paradoxales autour des écrans,  je ne m’étonne pas vraiment que les enfants (accueillis en collectivité) soient perçus comme plus « agités ».
- qu’après le premier confinement, certains tout-petits ont retrouvé le sourire, boostés par la chaleur du cocon familial.
- qu’après le premier confinement, certains enfants ont bénéficié d’un retour à la crèche, en plus petit nombre.
- qu’après le premier confinement, certains tout-petits accueillis ont été perdus de vue.
- qu’au cours des deux années et demi de pandémie, des enfants ont été nouvellement accueillis en collectivité.  Certains ont présenté des modalités de familiarisation classiques. D’autres se sont montrés méfiants de la relation pendant un temps, puis ont retrouvé confiance dans le lien social. D’autres encore ont manifesté de profonds troubles de la relation, sans que ce soit uniquement « la faute au Covid » et de la politique du « sans contact ».
- que dans certaines crèches, les jeunes enfants sourient et chantent davantage depuis que les protocoles sanitaires se sont assouplis, pour le plus grand plaisir de tous !
- que si la vie sanitaire reprend son cours, les parents ressortent rincés de deux ans demi, coincés entre charge virale et charge mentale…
- que l’économico-éco-anxiété ambiante qui s’ajoute impacte plus ou moins la capacité de rêverie autour du bébé, en fonction des personnes et des situations psycho-sociales.
- que malgré ce contexte global anxiogène, la pulsion de vie des bébés et des jeunes enfants est en grande majorité toujours à l’œuvre. En cela, ils sont encore des guides précieux pour les adultes que nous sommes !

In fine…
Ce n’est que mon regard, par un tout petit bout de la lorgnette. Je crois (parce que je l’ai expérimenté professionnellement), à la croisée des points de vue autour du jeune enfant. Ce n’est qu’en tenant compte de cette complémentarité des visions que les adultes peuvent se faire porte-paroles de l’infans et constituent des miroirs réfléchissants plutôt que déformants.
Que le débat continue donc…en s’appuyant sur des chiffres objectifs mais aussi sur les paroles de professionnels et de parents. Qu’il ne nous éloigne pas trop du sujet. Puisse-t-il déboucher enfin sur des actions concrètes, en faveur du jeune enfant et de son environnement.



 


















 

Article rédigé par : Marine Schmoll
Publié le 12 octobre 2022
Mis à jour le 13 octobre 2022