L’insertion professionnelle, essence même de la micro-crèche « La Cour Enchantée »

A la micro-crèche « La Cour Enchantée » portée par l’association PAR Enchantement, située à Strasbourg, l’insertion n’est pas qu’un mot ou une vitrine, c’est le cœur même du projet de cette structure. Elle propose en effet un accueil d’urgence pour les enfants des parents en insertion professionnelle et, c’est là aussi toute sa particularité, une partie de son personnel est embauché en contrat Parcours emploi compétences (PEC) en vue de le former aux métiers de la Petite Enfance. Zoom sur le projet de cette structure pas comme les autres qui a fêté ses 10 ans l’année dernière.
L’ouverture de la micro-crèche, un projet de longue haleine 
C’est à Koenigshoffen, quartier prioritaire de la politique de la ville de Strasbourg, que naît en 2007 l’association PAR Enchantement, qui compte aujourd’hui 24 salariés et 116 bénévoles. « Des habitants du quartier avaient constaté qu’il manquait d’une part des activités en direction des familles et, d’autre part, une crèche », explique Marion Gaeng, directrice de l’association PAR Enchantement. Ils décident donc de créer une association et dans le même temps démarrent le projet d’une structure d’accueil collectif. « Le projet est né avec une spécificité au départ. Les habitants du quartier ne voulaient pas créer une crèche classique, ils voulaient une crèche d’urgence, réactive qui puisse offrir un mode de garde du jour au lendemain à des familles qui doivent commencer un travail très vite », précise Marion Gaeng. L’idée est là mais avant de pouvoir la concrétiser, il faudra attendre plusieurs années. Pour ouvrir cette structure, les habitantes du quartier font face en effet à de nombreuses difficultés, principalement financières. Finalement, grâce au Plan Espoir Banlieue, la micro-crèche ouvre ses portes en 2011.

Une structure qui s’adresse aux familles « invisibles »
« La Cour Enchantée » est ouverte toute l’année, sauf à Noël, de 7h à 20h, du lundi au vendredi. « Nous avons une permanence à la crèche, tous les mardis matin. Les parents peuvent venir avec leur enfant pour nous faire part de leurs besoins et on essaie de faire une place à l’enfant quand ils ont un besoin urgent », indique la directrice de l’association. Et ajoute : « on s’adresse aux parents invisibles, c’est-à-dire que ce ne sont pas forcément des parents connus de Pôle Emploi, des services sociaux… ce sont des parents qui se débrouillent et qui du jour au lendemain trouvent un petit job de remplacement, un intérim… ». Ici, il ne s’agit donc pas d’une crèche A Vocation d’Insertion Professionnelle (AVIP). On se trouve en amont du dispositif puisque les personnes en question ne sont pas inscrites à Pôle Emploi et ce n’est donc pas Pôle Emploi qui les oriente vers l’établissement. Et lorsque les parents ont besoin d’un accueil pérenne, l’association PAR Enchantement se démène pour trouver une place dans une structure classique du quartier ou auprès d’une assistante maternelle. 

100% des enfants accueillis vivent sous le seuil de pauvreté
« Sur nos 10 places, on accueille 70 enfants différents. 100% d’entre eux cette année vivent sous le seuil de pauvreté et 25% des petits ne vivent pas chez eux. Ils sont en foyer d’hébergement ou en hôtel, avec des problématiques de punaises de lit, de sommeil très dégradé. On a pas mal d’enfants dont les mamans ont été victimes de violences conjugales. C’est vraiment un public très spécifique », souligne Marion Gaeng. Et continue : « ce sont des familles en proie à une grande instabilité à la fois technique (logement précaire…) et émotionnelle. Bien souvent, c’est la première fois que l’enfant est gardé, ce n’est pas du tout dans la culture familiale. Et, au sein de la structure, une quinzaine de langues cohabitent. » Et pour les accueillir le mieux possible, car il est hors de question de faire de l’accueil au rabais, l’accent est véritablement mis sur la qualité. Pour exemple, les locaux viennent d’être refaits et la cuisinière sur place mitonne les repas avec les fruits et légumes du potager de l’association.  

4 personnes en insertion professionnelle au sein de la micro-crèche
Dans l’équipe de professionnels de la petite enfance de l’établissement, il y a un responsable, deux EJE et un CAP-AEPE. Ces pros ont une mission classique d’accueil du jeune enfant mais elles sont aussi en charge d’accompagner l’équipe en insertion professionnelle. Car, et c’est là la seconde particularité de la structure, elle emploie via un contrat PEC les habitants du quartier ou des quartiers à proximité intéressés par le secteur de la Petite Enfance. Les pros doivent donc « mettre en place tout un tas d’outils pour imager les protocoles, faire des photos, avoir des journées très cadrées et assez immuables dans lesquelles n’importe qui peut s’inscrire. » Et ce d’autant plus que la micro-crèche accueille des stagiaires, généralement deux en permanence. « Ce sont des stages de découverte, de personnes très éloignées de l’emploi, envoyées par nos partenaires de l’insertion », précise Marion Gaeng. Concernant le profil des salariés accueillis en insertion : « Ce sont souvent des personnes qui ont eu un parcours migratoire assez dramatique et qui, dans leur pays d’origine, avaient une formation professionnelle plutôt très supérieure. On a déjà eu au sein de la crèche, une médecin azerbaidjanaise ou encore une sage-femme et, en ce moment, nous avons une psychologue pour enfant irakienne. » S’il y a bien sûr la barrière de la langue, ce sont des femmes qui s’y mettent très vite. Et, commente à ce sujet la directrice de l’association : « Le frein de la langue, il faut voir comment on le prend, puisque comme la plupart de nos familles ne parlent pas le français non plus, finalement quelqu’un qui parle le turc, le russe, c’est plutôt pratique. » Concrètement, comment cela se passe pour les personnes en insertion au sein de la crèche : « la première année, on leur explique comment fonctionne une crèche, comment fonctionne le droit du travail en France, et on leur finance des cours de français. La deuxième année est consacrée à l’obtention du CAP-AEPE. Pour cela, nous avons deux méthodes : si la personne est suffisamment bonne en français, on va partir sur une inscription en fin de parcours chez nous en partenariat avec Pôle Emploi donc en quittant la crèche, elle intègre la formation CAP en voie directe ou il y a aussi la possibilité de le passer en candidat libre. Dans ce cas, de notre côté, on donne des cours de remise à niveau avec une équipe d’enseignants bénévoles (maths, français…) qui se déroulent sur leur temps de travail et sur leur lieu de travail », détaille Marion Gaeng. 

Une fois le CAP-AEP obtenu, les diplômées volent de leurs propres ailes
Si certaines diplômées restent travailler au sein de la crèche, avec des contrats de droit commun, cela reste toutefois limité. « Ce que nous voulons faire, c’est de l’insertion professionnelle, notre enjeu, ce n’est pas qu’elles restent, c’est que en sortant de chez nous, elles aient un travail stable », affirme Marion Gaeng. Elle précise : « et puis ce n’est pas facile de travailler dans la micro-crèche de PAR Enchantement puisque l’on accueille que des enfants en urgence donc des enfants pour lesquels on fait peu ou pas de période d’adaptation. Il y a beaucoup de pleurs, il faut rassurer les familles, les tout-petits qui ne parlent bien souvent pas notre langue. Ce sont des conditions de travail difficiles. » Dès qu’elles ont leur CAP-AEPE et la lettre de recommandation faite par l’association, le marché est tellement tendu qu’elles trouvent très facilement un emploi.

« La Cour Enchantée » financièrement dépendante de l’association
Un concept que l’on souhaiterait voir essaimer mais, comme le fait remarquer Marion Gaeng, « la crèche toute seule, d’un point de vue budgétaire, ne tient absolument pas. » En pratique, c’est un accueil qui coûte très cher – 20 à 25 % de plus pour une place - et la crèche n’est financée que sur financement de droit commun (PSU). Ils touchent aussi par la caf le bonus mixité mais, précise-t-elle, « par un jeu de vase communiquant et de prix plafond on n’en profite pas ». La micro-crèche ne doit donc sa survie qu’au fait qu’elle soit dans une association avec des financements beaucoup plus stables et solides. Par exemple, les fiches de paie du comptable de la femme de ménage ne sont pas assumées par la crèche mais par l’association. « Je ne milite pas pour qu’il y ait d’autres modèles associatifs comme cela en France tant qu’il n’y a pas une ligne budgétaire qui permet d’assumer cela, car soyons très clairs, faire ce travail-là, cela coûte très cher. Mail il faut décider où l’on veut mettre l’argent car ce sont des salariés en insertion qui par la suite trouvent du travail et qui paient leurs impôts », souligne Marion Gaeng.

Le protocole « Insertion dans l’emploi/Petite enfance » fait naître l’espoir
En mars dernier, Brigitte Klinkert, ministre déléguée à l’insertion, et Adrien Taquet, secrétaire d’Etat chargé de l’Enfance et de la Famille, signaient le protocole "Insertion dans l’emploi/Petite enfance", avec deux objectifs : soutenir l’insertion professionnelle en proposant des solutions d’accueil des enfants et valoriser les métiers de la petite enfance auprès des personnes en recherche d'emploi et celles en insertion professionnelle. A noter que la fiche 3 en annexe du protocole mettait en avant des « bonnes pratiques » dont celles de la micro-crèche « La cour enchantée ». Un protocole qui en tout cas suscite l’espoir.  « Là où je milite beaucoup c’est que quand je vais voir les financeurs, tous les ans, pour dire « la crèche est en péril car les financements ne sont pas suffisants, le projet d’insertion n’est pas reconnu, ça coûte beaucoup plus cher d’accueillir toutes ces familles-là », on me répond : « oui mais vous vous situez entre l’insertion et la petite enfance et il n’y a pas de ligne budgétaire qui existe et qui relie ces deux thématiques », explique Marion Gaeng. « Et c’est pour ça que je suis très contente de ce protocole. J’espère qu’il y aura en face une institution, un fonctionnaire ou un technicien, quelqu’un qui s’y connaisse sur les deux thématiques car on a l’impression d’être un peu une passerelle entre les deux sujets mais on n’arrive jamais à parler à un interlocuteur qui s’y connaisse aussi bien sur les deux sujets », conclut-elle.
 
Article rédigé par : Caroline Feufeu
Publié le 14 avril 2022
Mis à jour le 21 avril 2022