Ateliers « Rien » : des crèches vides pour des bébés heureux !

Des crèches vides, sans un meuble, sans un jouet... Cela semble inimaginable ! Et pourtant, c'est depuis 10 ans l'environnement que privilégie Cécile Borel pour accompagner régulièrement des enfants à partir de 1 an dans un moment de jeu privilégié, mais un peu différent : l’atelier « Rien ».
EJE de formation, Cécile Borel a exercé une vingtaine d'années en crèches, se formant en parallèle aux sciences de l'éducation, avant de devenir adjointe de direction dans une structure genevoise (Suisse). C'est son équipe qui, un jour, a eu l'idée de faire faire le vide dans crèche où elle travaillait.

Un espace d'accueil vide... littéralement !
« A l'époque, l'équipe se demandait comment renouveler le jeu pour le groupe d'enfants de deux ans que nous accompagnions. Nous avions la sensation de leur proposer souvent la même chose. Comme nous n'avions pas de nouvelle idée, j'ai proposé... que nous ne leur proposions rien ! », explique Cécile Borel. Et par rien, la professionnelle entendait rien, littéralement ! Non seulement les jouets sont rangés, mais l'équipe s’attelle aussi à vider la pièce de ses meubles et de tous les objets constituant l'environnement des enfants. L'objectif : proposer un espace nu aux enfants et observer leurs réactions.

Et celles-ci ne sont pas faites attendre ! « Les enfants ont d'abord eu une réaction de surprise. Ils ont commencé à crier et à courir partout. Ils avaient clairement besoin d'un moment de décharge. Puis, nous avons rapidement observé des actions et des comportements que l'on voyait moins quand la pièce était très chargée : les enfants communiquaient beaucoup plus entre eux, observaient avec plus d'attention les détails du lieu, » continue-t-elle. Et chacun a évidemment vécu cette nouvelle expérience à sa manière. Ainsi, des enfants habituellement plutôt à l'aise dans des environnements très stimulants ont eu tendance à se mettre en retrait ou à aller vers l'adulte. À l'inverse, des enfants habituellement moins extravertis se sont saisis plus aisément de ce nouvel espace.

Stimuler l'imagination, aider les enfants à être plus autonomes, favoriser l'intégration
Suite à ce premier succès, Cécile Borel et son équipe ont multiplié ces ateliers « Rien », comme elle les a baptisés, avec ce même groupe, pendant près de 3 ans. Les résultats ont finalement été au-delà de leurs espérances, comme le relate la professionnelle. « Nous avons testé différentes formules de ces ateliers, parfois en laissant quelques meubles par exemple. La table que nous avions laissée dans l'espace d'accueil s'est alors transformée en cachette du loup, les enfants ont joué à des jeux symboliques (la marchande, le train) sans matériel. C'était vraiment intéressant » souligne-t-elle. D'autant plus que ces ateliers « Rien » n'ont visiblement pas seulement aider les enfants accueillis à stimuler leur imagination. Ils leur ont aussi permis aux petits de chercher plus aisément des ressources en-dehors des adultes, d'être plus en relation les uns avec les autres... Et même d'être mieux intégrés dans le groupe ! « Ces ateliers ont clairement facilité le mélange filles-garcons et ainsi d'avoir un accueil moins genré. Les enfants en situation de handicap ont aussi été mieux intégrés aux jeux des autres, » précise-t-elle tout en indiquant que ce ne sont là que des observations de terrain et non des données objectives.

Sur la base de cette pratique, Cécile Borel et ses collègues ont ensuite publié un premier article dans une revue professionnelle suisse (voir pièce-jointe), puis la professionnelle a été invitée à un colloque à Genève sur le thème «  Si on jouait à rien ? ».... Et de fil en aiguille, l'EJE a monté la formation des ateliers « Rien », qui sont aujourd'hui presque une institution en suisse romande. En effet, environ 80 % des crèches genevoises mettraient en place, à des niveaux différents, ces temps de vide avec les petits accueillis.

Des temps privilégiés pour mûrir sa pratique
Il faut dire que la pratique est vertueuse à la fois pour les enfants et pour les professionnels comme le rappelle Cécile Borel. « Les ateliers permettent aux professionnels de questionner leurs pratiques et leur posture, » rappelle-t-elle. Cette posture, pas toujours intuitive pour les pros, est pourtant essentielle : « Il est important qu'ils soient à la fois disponibles, mais en retrait. Ils doivent être assis, dans un endroit où ils peuvent observer le groupe, être disponibles pour sécuriser un enfant qui en aurait besoin, mais il est important de limiter les consigne et les réponses aux sollicitations des enfants, », continue-t-elle. Et de préciser qu'il n'existe lors des ateliers « Rien » que deux règles : on ne fait pas mal aux autres et on n'abîme rien ! Une fois cette posture acquise, les professionnelles en tirent souvent de nombreux fruits : « elle permet de se décentrer du matériel, de renouer avec une réflexion sur les rythmes de l'enfant, sur la stimulation, sur la créativité et sur l'imagination, mais aussi de changer de perspective sur les conflits entre enfants », analyse la formatrice.

« Les enfants trouvent souvent une réponse au conflit par eux-mêmes »
Et sur ce dernier point les résultats sont particulièrement éloquents. Pendant les ateliers « Rien », les professionnels sont invités à intervenir le plus tard possible cas de conflits : « Comme les personnels sont disponibles à ce moment-là, ils peuvent se permettre cette prise de distance, ce qui n'est pas toujours le cas au quotidien quand ils doivent se concentrer sur l'encadrement de petits groupes d'enfants ou sur le rangement. Pendant ces ateliers, ils laissent les choses évoluer, permettent aux enfants de trouver les ressources nécessaires dans cette situation et finalement gagnent en confiance car ils s'aperçoivent que les enfants trouvent souvent une réponse au conflit par eux-mêmes », souligne Cécile Borel, en rappelant que lesdits conflits sont, à la base, moins fréquents dans la mesure où il n'y a pas de jouets...

Un pas vers la Slow Crèche ?
Prendre de la hauteur, ralentir, laisser l'enfant découvrir le monde par lui-même... C'est toute la philosophie de ces ateliers qui s'inscrivent en porte à faux avec l'évolution actuelle de l'accueil collectif, mais aussi de la société. Pour Cécile Borel, les  ateliers « Rien » sont, à ce titre, des temps militants ! «  Nous évoluons dans une société où l'on veut du nouveau tout le temps, où l'on désire aller toujours vite, quitte à soumettre les enfants accueillis à des rythmes qui ne sont pas les leurs, » continue-t-elle en donnant un exemple simple. Dans sa structure, les professionnelles ont réalisé qu'en sortant les enfants deux fois dans la journée, on leur imposait de s'habiller et de se déshabiller jusqu'à huit fois par jour. « Si on vous demandait de le faire, à vous adulte, il y a de fortes chances que vous refusiez au bout d'un moment, » dit-elle avec le sourire.

Même constat pour les jouets qui sont de plus en plus nombreux mais qui ont, aux yeux de la professionnelle, perdu leur vocation originelle : « De nos jours, les jouets doivent tous avoir une vocation éducative, comme ces poupées qui apprennent aux enfants du vocabulaire. Mais en réalité, les enfants apprennent par eux-mêmes, ils n'ont pas besoin de jouets éducatifs, » continue-t-elle en rappelant que dans la crèche où elle travaille, les professionnels proposent de moins en moins de jouets, mais plutôt « de quoi jouer » (casseroles, bâtons,...). Et de conclure : « Nous sommes à un tournant dans la pédagogie, où l'on se rend compte qu'il faut plus de simplicité ». Et si ces temps de vide étaient une clé pour favoriser le bien-être des enfants ?
 

Quelques références pour aller plus loin

Revue et Article :
  • Réseau suisse d’accueil extrafamilial & Haute école des arts de Berne & Pro [éd.], Éveil esthétique et participation culturelle dès le plus jeune âge, 2020.
  • Fracheboud M.,  travail en lenteur, Critique du livre Eloge de l’éducation lente de Joan Domènech Francesch, Revue [petite]Enfance, 107, janvier 2012, pp. 54-60
Ouvrage:
  • Domènech Francesch J. (2011) Eloge de l’éducation lente, Silence et Chronique Sociale

Livres pour enfant :
  • Claude Boujon (2000/2013), La chaise bleue, Lutin poche de l’école des loisirs,  Paris 2013
  • Antoinette Portis (2011), Pas-du-tout-un-carton!, Kaléidoscope, Paris 2011

Pour en savoir plus

Article rédigé par : Véronique Deiller
Publié le 07 octobre 2022
Mis à jour le 19 octobre 2022