Le programme « Parler bambin » : enjeux et controverses

Sous la direction de Patrick Ben Soussan et Sylvie Rayna
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Le programme parler bambin : enjeux et controverses
C’est un livre à charge. Assumé et argumenté. Un livre choral qui point par point réfute tous les écrits, rapports et études (souvent anciennes et américaines) qui présentent Parler bambin comme un programme efficace et évalué pour lutter contre les inégalités langagières précoces. « Un précis de réfutation » comme l’écrit Patrick Ben Soussan dans sa préface au sens socratique du terme. « Il est le fruit d’un travail de recherche, d’argumentation, d’élaboration, tant théorique que clinique qui a réuni patriciens, chercheurs, universitaires, spécialistes de nombreux champs du langage, de l’enfance, de l’accueil, de la littérature, de la médecine, de la psychologie, de la pédagogie, de la sociologie, de la psychanalyse ». Tous - les 11 co-auteurs - ont chacun, de leur place, repéré « des contradictions majeures dans la mise en place et le développement du projet Parler bambin ».

Pourquoi ce livre, alors même que Parler bambin, labellisé par l’initiative présidentielle « La France s’engage » en 2015, semble avoir le vent en poupe ? Trois faits, qui auraient pu être anecdotiques, le prouvent. Le président de la République Emmanuel Macron, en octobre 2017 lors de la Journée mondiale de lutte contre la misère, a choisi d’aller dans une crèche* de Gennevilliers qui à travers le programme Parler bambin met l’accent sur l’apprentissage du langage. Aux Assises de la Maternelle, le président de la République, comme son ministre de l’Éducation Nationale, ont fait des références appuyées au programme censé aider les « petits parleurs à combler leur retard ». Enfin Olivier Noblecourt, le délégué interministériel à la prévention et la lutte contre la pauvreté nommé en novembre 2017, est lui-même l’auteur du premier rapport Terra Nova louant le programmée né à Grenoble en 2005 sous l’impulsion du Dr Michel Zorman.  
Depuis, Parler bambin a essaimé à Lille, Nantes (où il fut depuis abandonné) Rennes, ou Courcouronnes.

Alors pourquoi ce livre maintenant ? Justement parce que le programme semble vouloir se développer sur toute la France à vitesse grand V.  
« Pour que cessent les mensonges et les pressions. Nous avons pensé que nous avions un devoir d’information, » explique  Sylvie Rayna, qui a coordonné l’ouvrage avec Patrick Ben Soussan et en a signé l’introduction. Elle s'insurge. « Ce qui est écrit à propos de ce programme est un tissu de mensonges et de mauvaise foi. Les références aux auteurs et expériences sont datées. Il n’y a aucune étude rigoureuse scientifique. Les pseudo évaluations sont quantitatives mais pas qualitatives. » Et puis, regrette-t-elle, « c’est presque devenu un business ». Les arguments ne manquent pas : « on stigmatise les petits parleurs comme si c’était de petits sauvageons ; on est bienveillant peut-être mais n’empêche, on stigmatise sans le vouloir. Et certains professionnels sont vraiment gênés de le faire. Il n’ y a aucune richesse linguistique dans le programme et les livres et imagiers proposés sont très pauvres, » insiste encore Sylvie Rayna.  

Mais l’ouvrage se veut moins polémique que source d’informations fiable, de réflexion et de compréhension de ce qui se joue travers ce type de programmes compensatoires. Un précis de réfutation donc, pas un manuel de combat pour entretenir une petite guerre entre deux idéologies, des anciens et des modernes , des élitistes et des généreux... « L’ambition du livre est seulement, grâce à des points de vue croisés, de réunir des éléments d’information éclairants et de les diffuser, » poursuit Sylvie Rayna.
Quelle est la légitimité de de programme ?  

La seule étude vraiment sérieuse est celle menée par l’équipe d’Agnès Florin (qui signe le chapitre « Quelle plus-value du programme Parler bambin pour les enfants en multi-accueil ») et elle n’est pas vraiment probante. Le programme est stigmatisant, coûteux et aux bénéfices non durablement installés. Dès que le programme s’arrête, l’efficacité s’arrête et surtout on ne retrouve pas son bénéfice hors du lieu où il est pratiqué. Si ça marche à la crèche, ça ne marche pas forcément à la maison… Le programme par ailleurs ne prend pas en compte la complexité des compétences langagières. Comme si parler pouvait se résumer à des listes de mots et comme si apprendre à parler pouvait être déconnecté du développement global de l’enfant.
En revanche bien sûr, les professionnels qui l'utilisent sont plus attentifs, les échanges avec les enfants sont facilités et favorisés… Mais a-t-on besoin d’un programme spécifique pour cela ?

Intéressante aussi la contribution de deux éducatrices de jeunes enfants Claudine Patras Mériaux et Marie-Chantal Desrumaux, intitulée « Parler bambin » à Grenoble : point de vue de professionnelles. » Elles ont vécu le programme de l’intérieur pendant six ans. Un programme qui leur a été imposé sans concertation et que comme nombre de professionnels, elles ont subi, se sentant de simples exécutantes pour faire acquérir 200 mots de vocabulaire aux petits parleurs… de 18 mois ! Parler bambin un programme pavé de bonnes intentions … mais aux effets illusoires. Leur conclusion est sans appel : « L’expérience vécue à Grenoble montre que « Parler bambin » s’est appuyé sur une approche autoritaire qui a placé les protagonistes dans une situation d’inégalité : l’enfant est contraint par l’adulte lors des ateliers et au quotidien ; le professionnel est contrôlé par les formateurs dans une surveillance et un formatage professionnel ; le parent est soumis au professionnel qui va lui montrer comment bien faire. »

Au-delà des polémiques stériles et réductrices auxquelles certains voudraient le réduire, ce sont les points de vue circonstanciés, argumentés, mesurés  d’experts et de professionnels reconnus qui font la force de cet ouvrage. De Marie Bonnafé à Bernard Golse, de Maya Gratier à Pierre Suesser, de Pascale Garnier à Michel Vanderbtroek ces universitaires ou praticiens sont précis dans leur démonstration et unanimes dans leur scepticisme face à un programme qu’ils ne peuvent cautionner tant ils en voient les faiblesses, voire les dangers.
La lecture de ce livre est instructive et troublante surtout dans le contexte actuel. Car évidemment ce collectif d’auteurs ne met pas en cause l’utilité de se pencher sur les inégalités dès le plus jeune âge. Ils revendiquent une prévention prévenante, non stigmatisante, attachée au développement global de l’enfant, et au respect de sa famille.


Lire notre dossier : Parler Bambin

*Crèche du réseau Les petits Chaperons Rouges
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Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 19 décembre 2018
Mis à jour le 02 janvier 2019