Maître de son jeu

Deux aspects de l’activité autonome des enfants en crèche : continuité et obstacles,

Raymonde Caffari-Viallon
couverture du livre
En collectivité, que font donc les tout-petits entre deux moments de repas, de repos, de soins corporels ou de jeux proposés par les adultes ? Selon les partisans de l’approche piklerienne (du nom de la pédiatre Emmi Pikler ), pendant tous les temps intermédiaires presque inévitables dans un groupe, ils ont besoin de se sentir suffisamment libres et autonomes alors que les adultes, trop souvent, « déploient des trésors d’ingéniosité pour limiter l’activité spontanée des enfants ou tout au moins la circonscrire dans des lieux et des moments qui conviennent ». C’est ce que défend Raymonde Caffari-Viallon, pédagogue suisse, qui a contribué à diffuser les idées de ce courant d’idées au travers de l’association Emmi Pikler Suisse dont elle est membre d’honneur, après en avoir été la présidente. Dans ce livre de 116 pages complétées par un dvd, elle est entourée de co-auteurs, français et suisses, qui partagent ses convictions sur l’importance de l’activité autonome. Cette conception du jeu libre, grâce au rôle indirect des adultes, est « aux antipodes d’un laisser faire, laisser jouer ». Le livre présente le cheminement de deux études, l’une dans une crèche française pendant ce temps informel que constituent les arrivées et les départs en début et fin de journée ; l’autre dans deux crèches-garderies suisses qui accueillent les jeunes enfants jusqu’à un âge au-delà de 3 ans, pendant les temps dits de jeu libre.                                           

La première étude intitulée « Les temps de transition : temps pour se construire ? » est une recherche-action menée dans le même établissement, auprès de trois groupes d’âge homogène d’une douzaine d’enfants chacun. Elle porte sur l’activité spontanée des enfants en fonction de leur âge et de l’environnement pensé par les professionnels de la petite enfance. La méthode choisie couple deux catégories d’observations, celles fournies par des grilles quantitatives et qualitatives et celles rendues possible par des enregistrements filmés dans un cadre préalablement défini. La question initiale, à la demande de l’équipe du terrain de recherche, est de savoir si les moments d’arrivée et de départ peuvent se transformer, en « des moments de construction de soi qui ont du sens et renforcent le sentiment de continuité pour l’enfant ».
La seconde recherche « Les obstacles à l’activité autonome : nature et conséquences » porte sur les temps dédiés au jeu dans deux crèches-garderies suisses auprès d’enfants âgés entre 3 et 4 ans, à partir du constat suivant : « Jouer de façon autonome n’exempte pas l’enfant de se confronter à un certain nombre d’obstacles ». Les auteurs insistent sur le fait que les enfants observés ont déjà l’habitude d’évoluer dans un milieu qui se situe dans « l’approche éducative développée, dans sa pratique de pédiatre, par Emmi Pikler, lorsqu’elle prit, en 1946, la direction d’une pouponnière de Budapest », avec l’idée forte que « les activités exploratoires les plus fécondes sont les activités spontanées ». Les auteurs expliquent le choix d’un échantillon limité à quatre enfants, faisant l’objet chacun de 24 observations tout au long d’une année. Ils précisent les modalités d’observation en milieu naturel de « trente minutes de la vie d’un enfant livré à ses projets, ses fantaisies et ses doutes, selon un principe éducatif cher à l’approche Pikler ». Le dépouillement des observations a conduit les auteurs à définir cinq catégories d’obstacles, le but de l’étude étant de « mettre en évidence les différentes stratégies utilisées par les enfants lorsqu’ils doivent faire face à des difficultés ou à des entraves à leur activité propre ».
 
Voici un livre d’où le lecteur sort plus intelligent à propos des manifestations spontanées des jeunes enfants et de la qualité du milieu éducatif dont les professionnels de la petite enfance sont garants. Comme pour tout travail de nature scientifique, un petit effort est nécessaire mais grandement facilité par les nombreux intertitres, pour prendre des informations sur le contexte de la recherche, les outils méthodologiques choisis, le dépouillement des résultats et les conséquences à en tirer pour l’amélioration des conditions d’accueil des jeunes enfants. Le concept d’attention, développé dans la première partie et celui d’activité auto-induite, dans la seconde partie, ouvrent des perspectives de compréhension de la valeur fondamentale du jeu spontané et individuel.
Le dvd vendu avec le livre permet de se faire une idée de la crèche dans laquelle est effectuée la première étude : « Le nid des tout-petits », en région parisienne. Une fois passé l’étonnement quand on découvre pour la première fois les particularités d’un environnement piklérien, les séquences filmées donnent matière à réflexion, si l’on souhaite des enfants actifs et autonomes en collectivité.
 
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Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 04 décembre 2019
Mis à jour le 19 décembre 2019