Être pro et parent : un cadeau empoisonné ?

Contrairement aux idées reçues, être soi-même parent alors que l’on est pro de la petite enfance n’est pas toujours une partie de plaisir. Entre la difficulté à lâcher prise, la pression de l’entourage et la culpabilité de s’occuper des enfants des autres plutôt que des siens, la vie n’est pas un long fleuve tranquille ! L’enquête d’Héloïse Junier, psychologue en crèche.


NB. Tous les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat.
 
« Alors que mon grand allait à la crèche (une crèche dans laquelle j’avais travaillé pendant 4 ans), il a été très fortement mordu à la joue. Lorsque je suis venue le récupérer, l’auxiliaire m’interpelle et, avant que je le voie, me dit : « Thomas a été mordu mais on s’est dit – encore une chance que c’est Ludivine car elle va comprendre ! ». J’ai eu l’impression qu’on me coupait l’herbe sous le pied. On ne parlait pas à la maman mais à la pro… Or, la maman que j’étais avait juste envie de hurler !! » témoigne Ludivine. Etre pro et parent n’est pas toujours une mince affaire. Quiconque a cette double casquette se retrouve propulsé dans une position hybride souvent pétri d’ambivalences, de tiraillements, de non-dits, de pression. Le terme qui revient le plus souvent est… la culpabilité. Prêt pour un panorama de témoignages ?

Des témoignages qui en disent long
- Ne pas se sentir assez à la hauteur
Les multiples connaissances du métier (en psychologie de l’enfant, en pédagogie, en puériculture, en développement psychomoteur…) sont à double tranchant. « Clairement, mes connaissances pros ont nourri une forme sournoise de culpabilité sur mes épaules de maman… » confie Marie. Si elles sont de sérieux atouts à la vie de chaque parent, elles peuvent également induire une pression. Une pression de ne jamais être à la hauteur, de ne pas devenir le parent parfait que l’on avait imaginé, de ne pas éduquer son enfant dans « les règles de l’art », de ne pas faire aussi bien que dans les innombrables livres que l’on a lus.

Sonia se confie : « Devenir mère m’a complètement déstabilisée. J'avais l'impression que je devais être parfaite puisque j'étais EJE. Je me mettais tellement la pression que j'avais dû mal à me sentir mère. Je réfléchissais trop ! Je me suis remise en question quand ma fille, à deux mois, faisait plein de sourire à son père… et pas à moi. Je me suis dit que j'avais du mal à faire du lien avec elle car j'étais trop dans la réflexion et pas assez dans la relation. J'ai alors décidé de lâcher prise et ça m’a fait du bien ! ». Clara nous confie un témoignage similaire : « Il m'a fallu du temps pour prendre de la distance entre ma profession et mes affects... Ma fille s'est détendue (et n'a plus eu d’eczéma !) quand j'ai arrêté de l’observer et que j’ai commencé à être une maman imparfaite…».


- Etre très exigeant (envers soi-même et envers les autres)
Les connaissances de ce qui est « bien » ou ce qui est « mal », en termes de pratiques éducatives, viennent accroître votre niveau d’exigence parental : « La première fois que j’ai crié sur ma fille, je me suis mise à pleurer. J’avais honte, tellement honte. Je lui ai demandé pardon toute la soirée, persuadée que ça allait bousiller notre lien d’attachement… » confie Marie-Ange.
Cette exigence est valable aussi pour l’entourage : « J'ai beaucoup de mal à prendre du recul par rapport à ce que peuvent dire ou faire les membres de ma famille (les grands-parents et autres) à l’égard mon fils : je ne vois que le négatif ! » témoigne Sonia.

- Supporter la pression de l’entourage
L’entourage a tendance à se reposer sur vos connaissances de parent-pro, surestimant votre capacité à être un bon parent. « On m’a souvent dit ‘’tu es éducatrice de jeunes enfants, tu sais donc forcément comment faire avec tes enfants’’. Ben non. Je ne sais pas. J’ai appris à être éducatrice de jeunes enfants, pas maman ! D’ailleurs, à la minute où ma fille est arrivée, je ne savais plus rien… » raconte Jessica. Fanny complète : « Quelques heures après la naissance de mon fils, l’auxiliaire de puériculture est entrée dans ma chambre et m’a dit : ‘’Bon, j’ai vu que vous étiez AP, vous n’avez donc pas besoin que je vous montre comment changer une couche ? Allez, je repasse plus tard !’’. J’ai fondu en larmes, je me sentais tellement désemparée… ». Chloé : « A une période où notre fille de 2 ans se réveillait beaucoup la nuit, mon conjoint m’a dit ‘’On fait quoi pour qu’elle dorme une nuit entière ? C’est toi la psy, c’est toi qui sais !’’. Or, j’étais aussi paumée que lui. Il a oublié que j’étais psychologue mais pas SA psychologue… ».

- Pister les moindres signes évocateurs d’un trouble du développement
Vous êtes devenus, de par votre expérience, un spécialiste du développement de l’enfant. La pluralité des profils d’enfants dont vous avez croisé le chemin et la multitude de trajectoires de développement que vous avez observées vous ont conditionnés à repérer instinctivement les signes d’alerte d’un développement atypique. Les choses peuvent alors se gâter quand vous devenez vous-même parent. « J’ai tellement croisé d’enfants autistes dans ma carrière que j’étais sûre que mon enfant serait autiste. J’ai eu vraiment peur. Ses premiers mois de vie, je fliquais chacun des signes d’alerte, j’en devenais folle… Un jour, je l’ai emmené voir un pédiatre qui m’a dit ‘’Madame, votre garçon va bien, vous pouvez vous détendre’’. J’en ai eu les larmes aux yeux… » se souvient Céline. Baptiste, s’il était moins anxieux, restait quand même vigilant : « Je n’ai jamais eu vraiment peur que ma fille ait un handicap. Pour autant, je restais quand même hyper-vigilant à ses différents stades de développement. A la moindre inquiétude, je consultais directement le spécialiste approprié – psychomotricien, psychologue, orthophoniste… - sans passer par la case pédiatre ! ».  

- Culpabiliser de devoir s’occuper d’autres enfants que les siens
Pour beaucoup d’entre vous demeurent en toile de fond un sentiment, empreint de culpabilité, de passer ses journées avec les enfants des autres, tandis que les vôtres sont gardés par d’autres professionnels (qui partagent probablement le même sentiment que vous s’ils ont aussi des enfants !). Patricia confie : « Depuis que je suis maman et que j’ai repris le travail, je n’ai plus la même patience auprès des enfants. J’y vais à reculons. Pour moi, c’est vraiment difficile de laisser ma fille pour aller m’occuper des enfants des autres… ».
Stéphanie raconte : « Ma fille était sur le point de marcher. Un jour, j’ai assisté dans la section aux premiers pas d’une petite fille qui avait le même âge que ma fille. Je me suis dit que je ne le dirais pas aux parents pour ne pas les ‘’déposséder’’ de ce moment-là. Aussitôt, je me suis demandé si ma fille n’était pas elle aussi en train de faire ses premiers pas, loin de moi, sous le regard d’une autre personne que moi… J’étais triste, amère. J’ai eu la sensation de passer à côté de ma vie de maman… ». Nombre d’entre vous ont d’ailleurs la sensation d’être parfois plus compétents – d’être plus patients, de faire plus d’activités – avec les enfants des autres qu’avec leurs propres enfants. Un ressenti qui peut venir alimenter ce sentiment de culpabilité latent…   

Heureusement, les avantages sont aussi multiples que variés !
Taratata, nous ne sommes pas là pour nous morfondre ! L’objectif de cet article n’est pas de vous déprimer, de vous précipiter vers une reconversion professionnelle (pour ceux qui ont déjà des enfants) ou vers une abstinence intégriste (pour ceux et celles qui n’en ont pas encore !). Non. Le but de cet article est de vous faire prendre conscience que ce que vous éprouvez, parfois au plus profond de vous-même, est commun à une majorité de pros-parents. N’est-ce pas rassurant ? Et d’ailleurs, pour finir en beauté, voici une liste non-exhaustive des avantages de cette double casquette (youpi !):

- Vos connaissances de la petite enfance vous sont très utiles pour l’éducation de vos enfants, pour l’accueil de leurs émotions, pour le choix du matériel de puériculture, pour la création d’un environnement adapté à leur développement (pas de trotteur, pas d’écrans, de la motricité libre, etc.)

- Vos connaissances des jeunes enfants vous permettent de RELATIVISER (ce qui est un réel luxe parental de nos jours, ne trouvez-vous pas ?) : vous savez que la majorité des enfants ne « font pas leurs nuits », qu’ils explosent de colère à longueur de journée, qu’ils rechignent à manger des légumes verts et qu’ils raffolent des coquillettes et du pain. Mais par-dessus tout, vous savez mieux que quiconque qu’il ne s’agit là que de phases, d’étapes de développement. Et qu’une phase qui commence finira bien par s’achever un jour (et ce avant ses 18 ans !)

- Vos connaissances sur l’éducation vous ont permis de remettre en question l’éducation que vous avez-vous-même reçue. Ce qui vous évite de tomber dans une répétition des schémas parentaux peu reluisants avec votre propre enfant

- Si votre enfant a un développement atypique, signe d’un trouble du développement ou d’une pathologie, vous serez probablement plus outillé que n’importe quel parent pour le dépister et donc favoriser une prise en charge précoce (bien sûr, le lien affectif qui vous lie à votre enfant peut aussi sérieusement vous faire manquer d’objectivité : il est alors probable que vous sur-estimiez ou sous-estimiez ses difficultés !).    

-Votre relation aux parents a profondément évolué, mûri. Depuis que vous vivez les choses « de l’intérieur », vous comprenez sans doute mieux les angoisses de certains parents, vous gagnez en indulgence, en tolérance, en empathie. Vous vous sentez également plus légitime pour les épauler et les conseiller.
Pour conclure, comme le dit parfaitement Jessica, éducatrice de jeunes enfants : « l’avantage, en devenant parent, c’est que tu sors de la catégorie ‘’vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez pas d’enfant’’ à ‘’vous devez savoir, vous qui avez des enfants !!’’ ». Bref, l’aventure continue… ;-)
Bonne parentalité à tous et toutes !
 
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 11 mai 2020
Mis à jour le 11 mai 2020