Étude Label Vie : Le mal être des auxiliaires de puériculture

Dans son travail de décryptage de l’étude Label Vie sur la qualité de vie au travail des professionnels de la petite enfance, le sociologue Pierre Moisset se penche sur la situation particulière des auxiliaires de puériculture, qui exercent l’un des métiers-clefs des EAJE. Comme d’autres études plus anciennes le soulignaient, l'étude Label Vie met en évidence que les auxiliaires de puériculture souffrent plus que d’autres physiquement et psychiquement.

 
Dans un tableau d’ensemble déjà sombre (voir encadré) nous avons déjà pu identifier, par des travaux précédents, le mal-être particulier des auxiliaires de puériculture. Ces dernières sont les professionnelles les plus fréquemment stressées et les plus désenchantées dans leur travail d’accueil (le fait de travailler en équipe au sein d’un établissement) et dans leur travail d’accueil des enfants (le fait de travailler directement auprès et en interaction avec des enfants). Plus exactement, nous avions nommé « effet cuvette », le fait que les auxiliaires de puériculture « vieillissent » moins bien dans leur activité que l’ensemble des autres professionnels (puéricultrice, EJE, ensemble des professionnels dits « non diplômés ») et se montrent plus particulièrement pessimistes passés dix ans d’ancienneté dans le travail. Nous interprétions ce fait comme le ressenti d’un décalage croissant, chez les auxiliaires de puériculture, entre leurs compétences et leurs expériences acquises sur le terrain et le fait d’être maintenues -  notamment du fait de la faiblesse des possibilités de promotion via la VAE – en position d’exécutantes. Une telle situation de blocage expliquant notamment la différence avec les « non diplômés » qui tout autant voire plus exécutantes que les auxiliaires montrent – quelle que soit leur ancienneté – un niveau d’engagement et d’enthousiasme plus élevé que l’ensemble des autres professionnels.
Ce constat du mal être des auxiliaires de puériculture n’a pas qu’une importance en termes de « ressources humaines » (attractivité du métier, turn-over, évolution des professionnels). En effet, les auxiliaires de puériculture restent les professionnelles les plus fréquemment en relation directe avec les enfants accueillis au quotidien dans les EAJE ; aussi leur mal être ne peut que poser question quant à la qualité d’accueil des enfants tant leur métier est relationnel. Autrement dit, s’occuper de leur bien -être au travail est une question de qualité d’accueil du jeune enfant.     
Que nous apprend l’étude menée avec Label Vie, la CNAF et les Pros de la Petite Enfance sur cette question du mal être des auxiliaires de puériculture ? Pour tirer les enseignements de cette étude concernant les auxiliaires de puériculture, nous allons principalement comparer les réponses de ces dernières à celles des agents petite enfance (ensemble des professionnels dits « non diplômés » travaillant auprès des enfants). En effet, ces professionnels sont dans une position analogue aux auxiliaires (exécutantes travaillant directement et quasi uniquement auprès des enfants).

Les auxiliaires de puériculture : des pros plutôt stables dans leurs postes
Au sein de notre étude label Vie , 29% environ des répondants sont des auxiliaires de puériculture. Ces professionnelles sont plus fréquemment anciennes dans leur poste, que les autres professionnels répondants (57% des AP occupent cette fonction depuis plus de 10 ans contre 41% de l’ensemble des professionnels en moyenne) mais aussi plus fréquemment anciennes dans leur établissement (53% sont dans leur établissement actuel depuis plus de 5 ans contre 45% de l’ensemble des professionnels en moyenne). Les auxiliaires de puériculture se distinguent donc des autres professionnels par une plus forte ancienneté en poste et stabilité dans leur établissement. Les EJE et directrices ayant une plus forte mobilité d’un établissement à l’autre et les différents agents petite enfance étant plus fréquemment récents en poste et dans leur établissement de travail. Par ailleurs, pour maintenir la comparaison à l’échelle des professionnels de terrain, on constate que les AP entrent bien plus fréquemment tôt dans le métier que les agents petite enfance (on ne trouve que 9 à 12% d’AP âgées de 30 à 50 ans qui ont moins de  5 ans d’ancienneté dans cette fonction contre 35 à 39% des agents petite enfance dans les mêmes tranches d’âge, signe que l’entrée dans cette dernière fonction se fait à des âges bien plus variés que pour les AP). Par ailleurs, les AP répondantes travaillent plus fréquemment dans des établissements à gestion publique, de grande taille (au- dessus de 50 places à égalité avec les EJE ). Si donc, à l’échelle de notre échantillon, les auxiliaires ne sont pas des professionnelles particulièrement plus âgées que les autres professionnels, ils sont plus fréquemment entrés tôt dans leur métier pour y rester et y rester plus fréquemment dans le même établissement.
Le mal être des auxiliaires au travail est, dans l’étude menée sur la qualité de vie au travail, apparu à travers différentes dimensions que nous allons détailler ci-après. Différentes dimensions qui nous permettent de nuancer et compléter les premières analyses que nous avions eu l’occasion de faire sur leur rapport au travail d’accueil des enfants et au travail avec les enfants.

En dehors des locaux, les  auxiliaires de puériculture n’ont pas de contraintes  particulières qui rendraient leurs conditions de travail plus pénibles ou stressantes
On notera, pour commencer, que les auxiliaires de puériculture ne sont pas des professionnelles particulièrement exposées à des temps de trajet domicile-travail plus longs que ceux des autres professionnels, à des difficultés de conciliation vie professionnelle/vie familiale particulières, pas plus qu’à des changements imprévus d’horaires de travail (à égalité avec les agents petite enfance, elles répondent pour 35% d’entre elles être « rarement » exposées à ce type de changement).
De même, les AP ne sont pas plus exposées à des manipulations physiques pénibles au cours de leur activité et ne déclarent pas plus d’épisodes de travail en sous-effectif que les agents petite enfance ou les EJE.
Par contre, point notable de différences avec les autres professionnels, les AP ont plus fréquemment un avis négatif sur leurs locaux de travail (synthèse des appréciations sur l’isolation phonique et thermique, l’espace disponible, la bonne organisation de l’espace etc…). Cela est très probablement lié au fait que les AP répondantes à l’étude travaillent plus fréquemment dans des grandes crèches (plus de 50 places). Crèches qui souffrent et de leur ancienneté (allant avec une usure du bâti et des conceptions dépassées) et de leur taille (ces établissements apparaissent de plus en plus démesurés par rapport à la sensibilité actuelle). Aussi, seuls les locaux de travail semblent différencier les AP des autres professionnels en termes de conditions de travail.

Des auxiliaires de puéricultures plus fréquemment usées physiquement
Par contre, les AP sont les professionnels qui déclarent le plus fréquemment souffrir de douleurs articulaires combinées ou non avec des problèmes de peau (73% contre 69% des professionnels en moyenne) ; et les professionnels qui déclarent le plus fréquemment des problèmes de peau (seuls ou combinés avec d’autres affections 43% contre 38% en moyenne). Si l’onEn reavanche, entre 5 et 10 ans d’ancienneté, les AP déclarent plus fréquemment des lombalgies (pour 74% d’entre elles) que les agents petite enfance (environ 70%) et les EJE (50%) et un petit peu plus fréquemment des problèmes de peau. Au-dessus de 10 ans d’ancienneté, près de 82% des AP déclarent des lombalgies combinées ou non avec d’autres problèmes, contre 75% des EJE et 70% des agents petite enfance. Même chose pour les problèmes de peau, signalés alors par 33% des AP, 21% des EJE et 23% des agents petite enfance. On a donc le sentiment que les AP souffrent plus fréquemment physiquement de leur activité que les autres professionnels et que, en raisonnant à ancienneté égale dans la fonction, elles « vieillissent » moins bien à leur poste. Comment expliquer cela, sachant que les AP ne se distinguent des autres professionnels que sur l’état des locaux dans lesquels elles travaillent ? Nous avons vérifié que cet état des locaux est corrélé nettement avec une plus grande fréquence de lombalgies (à mesure que les locaux sont en mauvais état / peu pratiques) mais assez peu avec les problèmes de peau. Aussi, c’est ce qui pourrait expliquer les plus fréquentes atteintes physiques des AP (qui travaillent plus fréquemment dans des locaux en mauvais état). Aussi, quand on raisonne à appréciation des locaux égale (plus en mauvais état / mal disposés versus bon état / bien disposé), on observe que, si les AP, les EJE et les agents petite enfance déclarent alors des lombalgies avec la même fréquence ; les AP par contre déclarent toujours plus fréquemment (dans les deux contextes, avec des locaux en bon ou en mauvais état) des problèmes de peau.     
On peut donc, en bonne partie, expliquer les plus fréquentes souffrances au travail des auxiliaires de puériculture par leurs espaces de travail : des établissements plus fréquemment anciens, mal adaptés, usés et trop grands… Leur mal être ne viendrait-il que de cela ? Si c’était le cas, cela plaiderait déjà amplement pour un plan de rénovation renforcé des EAJE les plus anciens. Mais on va voir que d’autres éléments jouent.

Les AP ont plus de distance avec leurs directions que d’autres pros et souhaiteraient plus de considération
Nous avons, dans notre étude, testé la qualité des relations des professionnels de terrain à leur direction sur différentes dimensions : la gestion des tensions parents/professionnels, la réponse aux interrogations sur le travail avec les enfants, les questions  d’évolution des compétences et enfin la gestion des conflits entre professionnels. Sur ces différents points, les AP se distinguent assez peu des agents petite enfance qui ont même des réponses un peu plus fréquemment négatives quant à leurs rapports avec la direction. Mais, si on se rappelle que les agents petite enfance dans notre échantillon travaillent plus fréquemment en micro-crèche et que, dans ce contexte, elles vivent plus fréquemment la direction comme étant distante (puisqu’elle est souvent itinérante sur plusieurs établissements) on peut supposer que ce contexte joue dans leurs réponses. Effectivement, si on raisonne à taille d’établissement égale (plus de 30 places et donc en excluant le cas particulier des micro-crèches), les AP déclarent plus fréquemment (50%) ressentir une disponibilité nulle ou faible de la direction que les agents petite enfance (pour 45% d’entre eux). Si l’on détaille, toujours à taille d’établissement égal sur les différentes dimensions des relations à la direction, les AP déclarent également plus fréquemment que les agents petite enfance (+11%) trouver la direction peu disponible pour évoquer les tensions entre professionnels, elles déclarent également plus fréquemment ne trouver la direction que « assez » disponible pour leurs interrogations sur le travail avec les enfants.
Enfin, les AP sont également moins positives que les agents petite enfance quant à la disponibilité de la direction pour évoquer l’évolution des compétences. Une fois contrôlé l’effet « micro-crèche » on peut donc bien dire que les auxiliaires de puériculture ont un ressenti de plus grande distance ou de plus grande frustration dans leurs attentes vis-à-vis de la direction des établissements.      Par ailleurs, nous avons interrogé les relations d’équipe sous plusieurs angles : l’entente, l’entraide et la cohérence (travailler suivant les mêmes valeurs). Sur ces différents points, la seule différence se fait entre les personnels de direction (bien plus fréquemment positifs sur ces questions) et les professionnels de terrain (AP et agents petite enfance à égalité). Les auxiliaires n’ont donc pas une évaluation plus négative de leurs relations d’équipe que leurs collègues agents petite enfance et se différencient bien uniquement sur leurs rapports à la direction.

Néanmoins elles ont, elles aussi, le sentiment de maitriser leur travail
Intéressons-nous maintenant à tout ce qui renvoie à ce que l’on peut appeler « la maîtrise de l’activité » : pouvoir faire des propositions d’amélioration, être autonome dans son travail, maîtriser (relativement) le rythme et la continuité de son activité... Parmi l’ensemble de ces points, les auxiliaires ne se différencient des agents petite enfance que sur la question de l’autonomie : elles se déclarent bien moins fréquemment autonomes dans leur travail que les agents petite enfance (16 contre 26%). C’est étrange, alors que l’on aurait pu penser que ces agents, considérés comme moins formés et responsables auraient logiquement dû se sentir moins autonomes… On pourrait faire l’hypothèse qu’une telle différence est dû au fait que les agents petite enfance travaillent bien plus fréquemment en micro-crèche que les AP. Or, dans ces petits établissements, la direction plus lointaine et le sentiment d’autonomie peut être plus fort. Et bien non… Si on raisonne à taille d’établissement égale (au-dessus de 30 places, en excluant les micro-crèches) les AP se sentent toujours bien moins fréquemment autonomes que les agents petite enfance. Le mystère demeure donc…      Qu’en est-il maintenant sur le sentiment des auxiliaires de puériculture de faire du « bon travail » que ce soit avec les enfants ou les parents ? Nous avons posé la question de manière globale aux répondants « Au sein de votre établissement, avez-vous le sentiment de faire du bon travail » afin qu’ils ne se sentent pas interpellés sur la qualité de leur travail personnel mais sur leur contexte de travail (locaux, organisation, moyens matériels, relations d’équipe et managériales etc…). Puis nous avions détaillé cette question du bon travail sur tout un ensemble de dimensions : la qualité des relations, l’individualisation, l’animation du collectif d’enfants etc… Même chose pour le « bon travail » avec les parents. Et de tout cela il ressort que… les auxiliaires n’ont pas une estimation plus pessimiste de la qualité de leur travail que ce soit auprès des enfants ou des parents… Ces professionnels se sentent donc moins autonomes, moins entendues de la direction, souffrent plus dans leur activité, sans que cela n’impacte le sentiment de qualité de leur travail.  

La dureté du plafond de verre ?
Que conclure de tout cela ? Avons-nous pu éclairer, un tant soit peu, le mal être des auxiliaires de puériculture ? En plusieurs points oui. En effet, nos travaux précédents portaient sur les vécus et les ressentis des différents professionnels dans leur activité d’accueil et leur activité auprès des enfants. Sous cet angle, les auxiliaires de puériculture apparaissaient particulièrement malheureuses. Cela ne nous disait pas grand-chose de la relation de ces ressentis avec le bien être des professionnels en équipe et dans une organisation ainsi qu’avec leur sentiment de parvenir, plus ou moins, à faire du bon travail. L’étude menée avec Label Vie nous renseigne sur ces derniers points et nous permet de préciser « l’orientation » du malaise des auxiliaires. On l’a vu, ces professionnels se sentent tout aussi intégrées en équipe que les autres et ont le même sentiment de qualité du travail réalisé. Par contre, là où le bât blesse pour elles, c’est dans les rapports à la direction et le sentiment d’autonomie. On a, à nouveau, très nettement le sentiment que les auxiliaires de puériculture souffrent d’un manque de reconnaissance de leurs expériences et compétences de la part de la direction (d’où le sentiment de distance) ; quant à leur sentiment de moindre autonomie, on peut le voir comme la manifestation d’un désir supplémentaire d’autonomie, motivé là encore par le sentiment de mériter plus d’autonomie du fait de leurs expériences et compétences.   
  Par ailleurs, l’étude Label Vie nous permet de préciser un élément que nos études précédentes nous faisaient pressentir : les auxiliaires de puériculture souffrent également de leur espace de travail : travaillant  plus souvent dans des grands établissements, assez anciens, mal pratiques, elles pâtissent de leurs défauts. Mais ce dernier point ne fait que plaider pour une rénovation du parc d’EAJE, bien au-delà du cas des auxiliaires de puériculture. Pour ce qui concerne plus précisément la qualité de l’accueil du jeune enfant et l’évolution des professionnalités de cet accueil, on ne peut que faire à nouveau l’hypothèse que les auxiliaires se heurte à un plafond de verre particulièrement dur. Le plafond de verre de leur évolution professionnelle possible et de la reconnaissance des compétences qu’elles peuvent développer dans leurs pratiques. Là aussi, pour aller au-delà des seules auxiliaires, un chantier de recherche reste à développer sur ces compétences effectives, mises en œuvre au quotidien sans être pensées et diffusées par la formation initiale et continue. Des compétences qu’il s’agirait de reconnaître par des salaires, des évolutions de postes, des possibilités accrues de participation à la définition du cadre d’accueil pour les professionnels de terrain.  

 
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 25 janvier 2022
Mis à jour le 23 février 2022