Comment accompagner les équipes d’EAJE lors de la pandémie Covid-19 

La mission d'accueillir des familles de soignants est importante. Mais elle n'en reste pas moins inquiétante pour les professionnels pris dans la spirale des angoisses d'une société qui vit un événement sans précédent. Le risque dans la situation actuelle est de développer une forme de traumatisme vicariant :  un état proche du stress post traumatique chez les accueillants qui se trouvent confrontés à des récits anxiogènes, voire traumatiques autour du coronavirus et de ses complications. Pas facile dans ces conditions de rester serins dans l’exercice de ses fonctions. Le point de vue et les explications de Frédéric Groux, EJE et psychologue.
Un sentiment d’épuisement professionnel et d’être dépassé par les évènements
Les signes du traumatisme vicariant sont proches de ceux du burnout avec qui on le confond souvent. Nous retrouvons le sentiment d’épuisement professionnel et les difficultés à s’organiser. Toutes les modifications de planning, de pratiques entrainent une impression d'être submergés par un flot d'informations capitales et engendrent le sentiment qu'il n'y pas de droit à l'erreur car il y aura des conséquences. C'est un point important de ce traumatisme. Il correspond à une exposition indirecte aux situations anxiogènes et aux descriptions détaillées par les familles, les collègues ou les médias, qui peut avoir des conséquences sur notre vie émotionnelle.

A l’inverse, « le choc traumatique », comme c’est le cas lors d’un attentat ou d’un accident de voiture, est en lien direct avec une notion de mort imminente. Un des signes qui les dissocie est la fatigue de compassion que l'on retrouve chez les soignants et les accueillants. C’est une érosion de l’empathie. Les accueillants ont des difficultés à ressentir la souffrance de l’autre afin de ne pas souffrir plus. C'est une forme de « pare-excitation » afin de limiter les angoisses qui viennent de l'extérieur. Comme c'est un mécanisme de défense inconscient, le professionnel ne le ressent pas lors de sa pratique. Il évoquera une relativisation des événements, un détachement à la parole de l'autre. De plus, certains professionnels ressentiront un sentiment d’épuisement qui déclenche des réactions de déprime avec une fatigue excessive face à la mission qui leur semble insurmontable et possiblement dangereuse. Cela peut entrainer une remise en question du sens du métier. Dans le discours, vous aurez des phrases telles que : « on ne fait pas ce métier pour se mettre en danger », « je ne veux pas que ma profession impacte ma famille », « tout le monde est fermé sauf nous », etc. Cette notion d'injustice est importante car elle montre le positionnement de « victime » et cela doit interpeller pour mettre en place un soutien.

Des réactions individuelles différentes face à une situation inédite, pleine d’inconnu
Le contexte actuel est très anxiogène à cause des médias qui diffusent en boucle des informations sur les nouveaux cas, les décès. Nous avons sur les réseaux sociaux un afflux de rumeurs, de mauvaises informations. Cela déclenche des mouvements de panique et engendre des éléments d’insécurité envers les autres. De plus, il y a un sentiment de suspicion proche d’un sentiment de complot. Les incohérences des consignes de l’administration et du gouvernement entrainent deux réactions : le relativisme et l’exagération. Les premiers minimisent la situation et continuent leur vie comme avant l’épidémie. Les seconds, suite à des angoisses de mort, font des provisions et se cloitre chez eux. Ces derniers ont souvent un sentiment d’impuissance face à la maladie et ils cherchent par tous les moyens de la contrôler en devenant extrêmes dans les règles d’hygiène.  Ils ont l’impression de manquer de connaissances et de moyens. Les professionnels n’échappent pas à ces deux comportements et nous aurons des membres d’une équipe qui iront travailler sans crainte puis d’autres membres qui s’interrogeront sur le fait d’être au contact d’enfants et l’impossibilité de se protéger et de les protéger. Nous aurons alors un discours sur l’inquiétude de contaminer leur famille. Ces dernières personnes sont à accompagner car il est possible que leur sensibilité émotionnelle soit due à un vécu jalonné de souffrance.

Toutes les personnes ayant déjà des antécédents de fragilités émotionnelles seront à risque dans des périodes aussi perturbées. Il faudra prendre en compte également la réalité de la personne et la confrontation directe ou indirecte avec des décès dans les familles accueillies, son entourage ou sa propre famille. Nous ne savons pas comment les collègues réagiront sur une longue période de stress en lien avec la situation. Nous sommes donc dans une période où la notion d’inconnu touche plusieurs domaines tels que la durée de cette période difficile qui a, en plus, chamboulé tous les repères de la vie quotidienne. Ces repères sont notre base de sécurité lors des temps difficiles et cette insécurité s’ajoute aux angoisses déjà énumérées. Il n’y a pas eu de préparation à un ou des évènements similaires. Les références se feront alors sur des films hollywoodiens avec des scénarios proches de notre situation actuelle, voire sur les rumeurs des réseaux sociaux. La confrontation avec une souffrance prolongée est peu habituelle pour la majorité des personnes vivant en France. C’est une période aiguë de souffrance émotionnelle dans un contexte différent des guerres ou l’insécurité est omniprésente ainsi que le manque de nourriture mais les déplacements et les regroupements des familles sont un lien qui permet de surmonter cette souffrance. 
La population de France vient de réaliser que le contact humain est indispensable pour se sécuriser et que la parole ne suffit pas. Les accueillants connaissent déjà cette vérité et les bras sont un remède aux angoisses de séparation les plus intenses. De plus, la France est très attachée à la notion de libre choix et la situation a fait perdre la possibilité de circuler librement. C’est cette notion de liberté que notre pays a placée en première place de sa constitution.
Tous ces changements dans la vie quotidienne mais aussi dans les directives d'accueil affectent l’organisation du travail des professionnels et les insécurisent. Les multiples adaptations à une pratique différente créent la peur de la faute : contaminer ses proches, enfants et collègues. Cela développe une inquiétude pour leur propre famille, généralement sécurité de base et lieu de ressource pour les pros qui ont l'impression d'être dans une place similaire que les victimes du virus.

La mise en place d’un accompagnement de proximité
La cohésion d’équipe est un point important pour supporter les événements qui déclenchent des angoisses. Une équipe absorbe mieux un choc qu’un individu seul. La cohérence commence dans les décisions prises au sein de l'établissement où chaque personne pourra apporter son avis. Il est préférable d'éviter les afflux d’informations ou les changements de pratique quotidienne. Les clivages seront présents et engendreront des tensions au sein de l'équipe. Il existe des techniques pour les désamorcer car ces conflits sont souvent en lien avec des valeurs personnelles. C'est là où la solidarité et l'ambiance d'équipe sont importantes car elles permettent d'affronter plus facilement ces divergences d'opinion afin de trouver des compromis temporaires sur une pratique.
Il est important de proposer des espaces pour faire circuler la parole en groupe, comme des débriefings courts. Cela permet de soutenir et de construire à plusieurs la situation vécue et de mieux comprendre la réaction de chacun.

Vous pouvez mettre en place, par exemple, une cotation des journées. Une échelle de 0 à 10 vous indiquerait comment vous avez ressenti la charge de travail.  Vous évaluerez aussi le vécu de la journée de travail mais sur le versant bien-être de l'accueillant.  Le but est de comparer les deux afin de comprendre pourquoi il y a un écart entre les deux et d'ajuster alors la pratique ou le fonctionnement de l'équipe. Cela permet également de prendre conscience, au niveau de l'équipe, des difficultés de certains et donc de proposer des aides telles que :
- Entretien individuel pour le soutien avec la directrice ou avec des groupes de soutien qui se sont constitués un peu partout et par téléphone ou avec le ou la psychologue de l'institution ou du travail.
- L’organisation de temps de détente dans la journée comme des exercices de relaxation (petit Bambou), pratique de méditation dans la journée afin d’apaiser les angoisses. Le prendre soin de soi est une mesure importante de soutien dans les évènements difficiles. Dans la situation actuelle, où la vie de famille peut être aussi source de tension, il est impératif de trouver des temps pour soi qui permettent de ne pas se sentir vampirisé par les autres personnes. Donner aux autres est une bonne idée mais il faut se garder de tout donner pour affronter la durée de la période difficile et ne pas se vider de toute son énergie physique et psychique.

Ces signes qui doivent alerter
Il y a plusieurs signes à surveiller chez les pros qui sont réquisitionnés comme la dégradation de l’état psychique (changement de comportement, d’humeur), ou les manifestations émotionnelles qui sont discordantes avec le travail (par exemple, si la journée est calme et que la personne évoque une journée infernale), ou encore si un professionnel est dans un discours répétitif anxiogène et des scénarios catastrophiques. Enfin, il est aussi important de prendre en compte les personnes qui sont dans l’évitement des situations inquiétantes ou en lien avec le Covid-19.

Bien évidement ce qui vient d’être décrit n'est pas un protocole à appliquer dans chaque établissement. Il est important d'élaborer selon la sensibilité de l'équipe ou de l'institution pour surmonter cet évènement. Il est important de « créer », de faire fonctionner « l'appareil à penser des professionnels » qui sera la meilleure arme pour lutter contre les souffrances et les angoisses. Il y aura des équipes qui devront affronter cet événement seules et j'espère que cet article leur permettra de trouver une aide dans la période difficile.
 
Article rédigé par : Frédérix Groux
Publié le 30 mars 2020
Mis à jour le 14 mai 2020