Journal de la micro-crèche Bateau de papier durant la crise du Covid-19

Marie Friedelmeyer est Educatrice de Jeunes Enfants et gérante de la micro crèche Le Bateau de papier à Strasbourg. Nous avons décidé de publier le  journal de bord  qu'elle tient depuis le début de la crise sanitaire du coronavirus et l'annonce des fermetures des crèches. Tous les prénoms des enfants et des adultes ont été changés. Voici donc le récit de ces premiers 12 jours d'un accueil un peu particulier.

 
Vendredi 13 mars
Suite à l’annonce du Président hier soir, nous préparons la fermeture de la crèche, nous en parlons avec les enfants, nous vidons le frigo, rangeons ce qui doit l’être… et je pose la question à l’équipe : sont-elles prêtes à accueillir des enfants de personnels soignants et prioritaires si nous sommes réquisitionnés par la PMI ? Elles me disent toutes que oui, mesurant les risques mais disant que c’est nécessaire, et que les soignants sont sans doute encore plus prudents que les autres parents au niveau hygiène et gestes barrière.

Week-end du 14-15 mars
Nous apprenons que les micro-crèches restent ouvertes, je crée un groupe Whatsapp avec les collègues gérants de crèches du réseau et nous discutons : est-ce qu’on ouvre ou pas ? Sécurité des équipes, des familles ? Incompréhension : pourquoi les micro-crèches restent-elles ouvertes ?... ce groupe permet d’échanger, d’exprimer nos émotions, nos peurs, nos questions à plus ou moins long terme… Je tiens l’équipe et les familles du Bateau de Papier au courant au fur et à mesure et je décide de rouvrir le lundi. La PMI nous demande si nous sommes prêts à être réquisitionnés pour accueillir les enfants des soignants.

Lundi 16 mars
Ouverture presque normale, 2 familles ont choisi de garder leur enfant à la maison. La rumeur du confinement court, à l’annonce du président je décide de fermer la crèche et j’envoie un message aux parents leur conseillant de garder leur enfant à la maison.

Mardi 17 mars
Je suis à la crèche en train de revider le frigo et ranger, quand le responsable du réseau de crèches lance un appel à volontaires pour rassembler les enfants de soignants dans une crèche avec une équipe volontaire, les équipes de ses crèches étant retenues, malades ou auprès de leurs enfants.
Je réponds présents au nom de mon équipe, je fais des lessives de draps et turbulettes à la crèche, et j’organise les choses de chez moi l’après-midi : pour le lendemain : mon équipe finalement se réduit à une salariée, Laura, en plus de moi : Sophie est malade, Dora retenue à la maison par son fils et Mona a peur.  Mais Caroline, une collègue gérante, se porte volontaire et nous décidons de commencer à 3. J’appelle les familles, les collègues des crèches pour avoir des infos sur l’âge et les habitudes de vie des enfants, je couds des masques avec un tuto, en attendant d’en avoir des vrais.

Mercredi 18 mars
A 7h45, avec Caroline, nous accueillons Vincent, 1 an, et Arthur, 1 an, qui sont très insécurisés : accueil d’urgence, changement de crèche et de personnes. Le papa de Vincent part rapidement, la maman d’Arthur prend quelques minutes pour visiter et faire une transition. Mais c’est difficile et les enfants expriment leur désarroi. Nous ne sommes pas trop de 2 pour 2, et pourtant Caroline connaît Vincent qui est accueilli dans sa crèche habituellement. Les parents nous ramènent des masques. C’est bien parce que le masque cousu en tissu champignons leur fait peur !
Laura arrive vers 10h, les 2 enfants dorment- nous les avons accompagnés bien sûr dans cette étape de « se lâcher au sommeil »- et nous lui transmettons nos observations. Caroline et moi participons au conseil consultatif du réseau de crèches dans le bureau en visioconférence, pour prendre les premières décisions communes. Les enfants dorment pendant toute la réunion.
Je donne à manger à Arthur qui mange avec appétit et commence à jouer ensuite avec les gobelets, anneaux et paniers à linge mis à disposition. Caroline s’occupe de Vincent qui lui aussi mange toute son assiette. Il a plus de mal à se détacher de l’adulte ensuite, mais il sort de gastro, ce qui n’aide pas. Avant de partir en pause, j’envoie un SMS à la maman d’Arthur pour la rassurer et lui demander des précisions sur le biberon du goûter, nous n’avons pas pensé à tout, le quotidien d’un petit enfant est fait de tellement de détails !
Après ma pause, je continue de prendre soin d’Arthur qui va bien. Vincent par contre nous inquiète : il reste prostré sur les genoux de Caroline qu’il connaît pourtant, puis sur ceux de Laura qui prend le relais au départ de Caroline. Grosse journée jusque 19h. Les parents viennent chercher leurs enfants et les retrouvailles sont source d’émotion à nouveau : rappel de la séparation douloureuse du matin !
Parallèlement, je crée un groupe Whatsapp pour les familles habituelles de la crèche et l’équipe, histoire de garder le lien pendant ce confinement dont nous ne savons pas la durée : c’est très apprécié des parents.

Jeudi 19 mars
J’ouvre seule aujourd’hui, mais Laura arrive à 8h pour accueillir avec moi 2 nouveaux enfants en plus de Vincent et Arthur. La séparation est déjà plus facile pour ces derniers, et les deux nouveaux venus, Stéphane, 1 an, et son frère Martin, 4 ans, arrivent tranquillement avec leur maman. Ils sont vite à l’aise et très complices tous les deux, explorent la dînette, le toboggan, font glisser des objets sur la pente en riant aux éclats.
Vincent ne va vraiment pas mieux et ne quitte pas Laura, il joue un peu mais collé à elle. Arthur joue avec les objets qu’il retrouve, répétant ou continuant ses expériences de transvasement des anneaux dans les gobelets, ses empilements de gobelets… La journée est plus animée, il faut s’adapter à Martin qui a besoin d’autres activités de son âge : dessin, train, légos, jeux de société, nous lui aménageons un espace à lui que les petits ne peuvent pas envahir. Tous les 4 trouvent un rythme : dorment, mangent, jouent, seul Vincent semble « éteint » et Caroline qui prend le relais à midi en est étonnée, elle ne le reconnaît pas.
Caroline me dit qu’elle ne pourra pas continuer à plein temps, elle a sa fille à « gérer » à la maison. Je fais appel à des renforts dans le réseau, avec l’idée que Laura, Caroline et moi assurions la base de continuité pour les enfants dans le planning à venir. Je demande aussi de l’aide pour les courses.
Nous décidons de créer un cahier pour chaque enfant, en reprenant les infos de départ et en ajoutant au fur et à mesure nos observations, pour que chaque personne intervenante puisse s’en informer en arrivant et aussi pour suivre l’évolution des enfants dans une certaine continuité.
Je passe l’après-midi à recenser les ressources humaines suite à notre appel. Au total nous sommes 4 gérantes et 4 salariées à offrir d’une journée par semaine à un plein temps, Dora de mon équipe se porte volontaire pour les vendredis par exemple, d’autre s’engagent pour 2 semaines, etc... Je leur propose de fixer un jour ou deux dans la semaine pour pouvoir faire un planning relativement stable.
Une maman médecin réquisitionnée pour le lundi suivant m’appelle, sa fille Lyna, 2 ans, est la cousine d’un enfant accueilli habituellement chez nous, l’hôpital ne lui propose pas de solution. Je la renvoie au circuit organisé par la CAF et lui dis de me rappeler si elle n’a pas de réponse.

Vendredi 20 mars
Le matin, j’organise un planning avec, selon le nombre d’enfants, 2 équipes de 2 personnes, une du matin : 7h30-14h30, et l’autre du soir : 12-19h, dont toujours Laura, Caroline ou moi avec une autre personne sur des jours les plus fixes possibles ; les jours où il n’y a que 3 enfants, nous assurons à 3, une d’ouverture, une de fermeture et une de 9h30 à 16h30. Une collègue gérante part faire les courses.
J’arrive à la crèche et nous accueillons Arthur et Vincent qui ont déjà un peu trouvé leurs marques ; Vincent est toujours « éteint » et nous faisons de notre mieux pour le rassurer. Laura et moi nous sommes formées à la pédagogie Pikler mais pas Caroline, nous discutons et trouvons des compromis. La dame d’hier me rappelle, je lui envoie les documents pour inscrire sa fille Lyna, et j’aménage un contrat sans préavis de fin.

Lundi 23 mars
Arthur est absent, nous accueillons Vincent, Stéphane et Martin, avec Laura, j’attends Lyna avec son papa pour 9h, mais à 10h30 il n’est pas là. Je contacte la maman qui me dit qu’il est retenu par des urgences et va arriver. Effectivement, il arrive après 11h, nous prenons le temps de faire connaissance avec Lyna, de recueillir des infos sur ses habitudes, et de finaliser le contrat. Puis le papa s’en va au moment où nous commençons les repas pour Vincent et Stéphane, Lyna crie et refuse tout contact, elle se débat, et je conseille à Laura de la prendre dans ses bras quand même et de la « contenir ». La petite se rassure dans ses bras… Laura s’occupe d’elle pour le repas et l’accompagnement à la sieste, à partir de là Lyna s’amuse avec Martin tout l’après-midi et ne veut plus partir avec ses parents à 16h30 !
Vincent retrouve Caroline et Léa de sa crèche, il va mieux aujourd’hui et part en exploration de la crèche : dînette, toboggan, il est à nouveau animé, ça fait plaisir !

Mardi 24 mars
Arthur est malade, la gastro. Nous accueillons les 4 autres et la journée se déroule sans encombre, Vincent retrouve une autre accueillante de sa crèche le matin, et l’après-midi, Ilona fait merveille avec Martin, elle joue avec lui à la course aux escargots, un jeu de société, et perd à toutes les parties, ce qui ravit Martin !
Le groupe Whatsapp des familles de la crèche s’anime autour de l’anniversaire de Kévin, c’est très créatif, les enfants lui souhaitent un bon anniversaire en vidéos et en chansons !

Mercredi 25 mars
J’accueille seule Vincent et Arthur, arrivée tranquille de Vincent, mais le retour à la crèche après la gastro est très difficile pour Arthur, il est inconsolable, je le berce en enroulement et finis par le coucher, au bout d’un moment il s’endort en sanglotant. J’avais installé Vincent pas très loin de la porte de la chambre, sous ma vue, et tout d’un coup je ne le vois plus : il est parti explorer la crèche !

A SUIVRE…

 
Article rédigé par : Marie Friedelmeyer
Publié le 27 mars 2020
Mis à jour le 02 avril 2020