Lorène, assistante maternelle : « Je sortirai grandie de cette drôle de période »

Lorène Bulka est assistante maternelle depuis 11 ans à Nice. Elle a eu envie raconter la façon dont elle a vécu professionnellement cette crise sanitaire . Elle accueille  un enfant seulement mais a gardé un lien très fort avec les autres. Découvert leurs parents sous un autre jour. Aujourd’hui elle est pleine d’énergie et de confiance pour reprendre dès le 11 mai l’accueil de tous les petits. Un témoignage positif qui fait du bien !
Tout a commencé comme un coup de massue… Et il a fallu très vite se réorganiser et prendre des décisions. Qui est confiné, qui ne l’est pas ? Qui viendra, qui ne viendra pas ? Tout se décide quasiment en une journée et déjà demain arrive et plus rien n’est comme hier !
 
Un drôle de tête à tête

Un seul enfant continuera de venir ici. Et nous y voilà : tous les deux, les yeux dans les yeux.  La journée pour moi a commencé il y a longtemps avec nettoyage, désinfection, réorganisation de l’espace, choix des jouets… J’ai pensé à tout. Sauf au fait que nous serions perdus lui et moi.  Lui parce qu’en l’espace de 24h, le baromètre du stress général est à son maximum, parce que ce matin il ne retrouvera pas les copains et parce que chez moi ce sera pareil tout en étant différent.  Moi parce que tout ça m’a mis une énorme pression et une certaine angoisse je l’avoue, j’essaie de gérer mais les questions sont trop nombreuses dans ma tête…
Et pendant 2 jours, ce sera très difficile. Nous avons perdu lui et moi le rythme. La mécanique bien huilée jusque-là est comme grippée. Sa détresse ajoutant à mon angoisse, mes inquiétudes augmentant son incompréhension.
Mais « on connait la musique » tous les deux, on a appris à se connaître et à se comprendre au cours des 2 dernières années. Alors le 3ème jour, je trouve enfin les mots : nos cœurs et nos cerveaux s’apaisent, et nous inventons petit à petit des nouvelles journées. Contre toute attente, elles sont bien remplies mais elles sont aussi calmes et douces.
 
Ça fait presque 2 mois que ça dure. Et pour ma part, une forme de résilience est intervenue je crois. J’en viens à apprécier la douceur du moment. A moins que ce soit une étrange forme du syndrome de Stockholm… Je ne sais pas ! Mais peu importe ce que c’est : je me sens plutôt bien finalement et je vois tout ce qu’il y a eu de beau autour de moi et je ne rejoins pas ceux qui persistent à penser que tout cela est une catastrophe.

Des parents qui m’ont épatée !
Je me suis donnée du mal pendant 2 mois pour ne pas perdre le lien avec les enfants et leurs familles. J’ai travaillé à l’accompagnement et à la préservation (au minimum) de ce que nous avons construit ensemble ces dernières années.  
Et je suis émerveillée par ces familles qui ont inventé une nouvelle vie pour leurs enfants et qui ont rivalisé de réflexions et d’ingéniosité pour que le moment soit beau.  
Celui-là s’est transformé en véritable scientifique et a fait découvrir nombre d’expériences à ses enfants ; cet autre  est devenu artiste et a inventé un monde où l’enfant crée avec ce qu’il a sous la main ; celle-ci a fait ses séances de sport avec ses loulous et à respectivement 5 et 2 ans il apprécient le gainage sur le dos de maman et les squats en famille ; ceux-là ont inventé mille parcours à domicile pour satisfaire à des exigences de motricité… et j’en oublie tellement !  

Et cette angoisse que j’ai connue a complètement disparue : la période, par l’action incroyable de certains est devenue vraiment belle ! Les enfants ont retrouvé pendant 2 mois la fusion des premiers jours. Dans un monde où on court sans cesse après le temps, dans un monde où les parents n’appartiennent presque plus à leurs enfants, il y a eu une pause.
Et les enfants ont vécu l’extraordinaire et l’incroyable chance de récupérer leurs parents rien que pour eux. Ce ne sera pas anodin j’en suis certaine. Cette génération en sera fortement différente. Le temps nous le dira, mais je suis convaincue que tout le monde en sortira grandi !
En tous cas, moi, j’en sortirai grandie. Tant personnellement que professionnellement.  

Prête, confiante et pleine d’énergie pour la reprise
Les deux mois touchent à leur fin et il faut préparer la reprise. Elle sera forcément difficile : il faut recréer du lien, apprendre à connaître des enfants qui ont forcément énormément changé, accompagner un détachement douloureux… comme aux premiers jours !  
Je garde en tête, que les contraintes liées à la crise sanitaire sont fortes et qu’il faut trouver une nouvelle façon de travailler. Pour ma part je refuse catégoriquement le retour en arrière avec hygiène à l’excès, cloisonnement et isolement. Je refuse aussi la possibilité de tout faire comme avant. Il reste de notre responsabilité de professionnels de nous adapter. Il n’en demeure pas moins que l’hygiène n’est qu’un moyen et non une fin.
Tout ce que j’ai vu de beau ces dernières semaines m’ont donné une force et une confiance incroyable. Alors je sais qu’on va y arriver. Les idées sont nombreuses pour réaménager l’espace et le temps, pour que nos relations retrouvent leur harmonie, pour trouver une nouvelle façon d’accueillir et d’accompagner.

J’ai envie de me réinventer et j’encourage tous les professionnels de la petite enfance à le faire. Je sais que c’est un secteur où les professionnels sont investis et inventifs, à un point que peu peuvent l’imaginer.  
Je sais que j’en suis capable. Je garde en tête les mots d’ordre de l’accueil que je propose :
Bienveillance et respect. Ce sera mon fil d’or pour garder le cap. Les besoins des enfants restent ma priorité. Je vais inventer de nouvelles façons d’être en lien, de nouvelles façons de les accompagner et de les porter dans tous les sens du terme, de nouvelles façons de s’amuser et de partager. Et tout sera un peu différent tout en restant pareil !
J’ai une confiance et une envie sans limite. A l’image d’un enfant. Et je crois que c’est aussi ça être un professionnel de la petite enfance !
 
Article rédigé par : Lorène Bulka
Publié le 29 avril 2020
Mis à jour le 29 avril 2020