Petite enfance : le mythe du grand méchant masque !

« Le port du masque a un impact sur le développement du langage chez les jeunes enfants » ou encore « avec le masque on va créer des futures générations d’enfants qui vont avoir des retards de langage, cela va être dur à compenser ». Qui n’a jamais entendu ces phrases ces derniers mois ? Oui, la pandémie COVID-19 a radicalement changé la nature de nos interactions sociales. Les masques sont arrivés dans nos vies, celle de nos jeunes enfants, de nos bébés. Ces nouvelles interactions masquées ont créé et créent de l’incertitude, de la peur et du stress. Quels sont les réels effets des masques sur les enfants ?  En 4 grandes questions, Nawal Abboub, docteur en sciences cognitives, spécialiste du cerveau des bébés, co-directrice de l’unité d’enseignement Science Cognitive et Société à l’ENS et co-fondatrice de l’organisme de formation Rising up, apporte un point de vue qui s’appuie sur les dernières recherches scientifiques, notamment en neurosciences et bouscule quelques idées reçues mais aussi certaines inquiétudes et observations des professionnels de terrain. Une analyse à contre-courant.
Oui, le masque nous gêne, nous adultes, et nous avons tendance à imaginer que ce qui est gênant pour nous l’est encore plus les enfants ! Nous avons peur que cela les perturbe sur le plan de leur développement, notamment du langage et de la communication, et ces questions sont tout à fait légitimes. A force ne nous voir tous masqués, les bébés vont-ils perdre la capacité de parler, d’interagir avec les autres ? Et ont-ils vraiment besoin de passer par l’imitation et donc de voir la bouche pour apprendre à parler ?
En fait, c’est un peu plus complexe que cela.
Ces dernières années, nous n’avons jamais autant appris sur les capacités des bébés à apprendre à parler. Nous savons désormais de quoi leur cerveau est réellement capable et surtout qu’est-ce qui dans l’environnement est décisif pour leur apprentissage.
Et donc, données scientifiques à l’appui, nous pouvons savoir comment le port du masque peut ou non affecter leur développement, à court ou plus long terme !

Comment les bébés apprennent à parler ? Qu’est-ce qui dans l’environnement est décisif pour leur apprentissage du langage ?
• De super outils associés à des interactions
Le cerveau des bébés est bien outillé pour apprendre. Tous les professionnels de la petite enfance le savent ! Les jeunes enfants regardent et écoutent très attentivement les personnes qui interagissent avec eux, et ce dès la naissance.  
La science nous le démontre depuis ces dernières années, les bébés sont dotés d’outils très puissants, présents dès la naissance pour détecter les signaux sociaux, linguistique, émotionnels, pour leur permettre d’apprendre à découvrir le monde autour d’eux (Abboub et al. 2016 ).
Les neurosciences cognitives nous ont appris qu’ils ont des zones dédiées dans le cerveau pour traiter les visages (au sein du cortex occipito-temporal), la parole (cortex temporal) ou encore les émotions (cortex cingulaire et frontal). Toutes ces zones sont déjà bien fonctionnelles chez les très jeunes enfants !
C’est grâce à ces super outils et à des interactions de qualité pendant les premiers mois, que les bébés vont gagner en expertise et observer de manière de plus en plus fine les adultes qui s’adressent à eux : ils se spécialisent pour les visages, pour sa langue maternelle, les règles de communication etc.

• Les yeux et la bouche
Le cerveau des bébés analyse leur environnement très finement et pas à n’importe quel endroit ! Les bébés s’appuient sur des indices précis du visage lorsqu’ils apprennent à parler. Oui mais lesquels ? De nombreuses recherches ont montré que les bébés, entre la naissance et 6 mois, regardent préférentiellement les yeux, par rapport à la bouche (Lewkowicz et al.2012 ). Ils regardent jusqu’à même 10 fois plus de temps les yeux que la bouche !
Mais entre 6 et 8 mois cette stratégie change ! Quand les enfants commencent à produire des sons spontanément (aussi appelé période de babillage), on observe un changement dans la manière dont ils regardent les visages qui leurs parlent. Au lieu de se focaliser sur les yeux, ils commencent à passer beaucoup de temps sur la bouche, car ils récupèrent des informations visuelles. D’ailleurs, c’est aussi présent chez l’adulte ! Mais à partir de 12 mois, on observe qu’ils retournent sur les yeux !
Donc, le langage ne repose pas uniquement sur la lecture labiale. C’est plus complexe que cela. Les bébés ont besoin évidemment de la bouche mais aussi des yeux . Et cela peut faire la différence dans la communication masquée.

Quelles différences entre un visage masqué ou non masqué pour un enfant ?
• Des signaux dégradés
Lorsque les visages sont partiellement cachés par des masques, on pense que les enfants ne peuvent pas voir le sourire amical ou le visage familier qui les met généralement à l'aise. Car le masque en effet « dégrade » 3 types signaux :
1. les personnes et leur identité : car la forme du visage, du nez de la bouche nous indique la singularité de chaque personne.
2. les émotions : car certains muscles du visage et de la bouche véhiculent de nombreux indices émotionnels et de communication.
3. la parole : car la parole est audio-visuelle, elle contient le son de la voix mais aussi les expressions du visage.
Pour résumer, on pourrait penser que le bébé peut avoir plus de difficultés à identifier la personne, savoir ce qu’elle veut de lui ou encore comprendre ce qu’on lui dit. Mais les bébés ont beaucoup plus de cordes à leurs arcs ! Et la science ces dernières années les a révélées.

• Quels sont les effets de cette dégradation sur les jeunes enfants ?
1. Reconnaissent-ils encore les visages ? Des études montrent que des bébés âgés de moins de 5 semaines peuvent distinguer et identifier les visages de leurs parents comparés à des visages étrangers même si les yeux ou la bouche sont partiellement cachés (Gava et al., 2008,) Donc cette capacité qu’ont les bébés à reconnaitre et distinguer les visages est très puissante. Car même avec un signal dégradé ils arrivent encore à les reconnaitre !
2 . Perçoivent-ils les émotions ? Des recherches ont observé qu’ils sont aussi bons pour lire des émotions du visages quand les personnes qui leurs parlent portent un masque ou non (Roberson et al. 2012 ) ! D’autres données suggèrent que quand les enfants sont confrontés à de nombreux contextes d’ambiguïté (comme le masque), ils vont chercher et compenser avec d’autres indices présents dans leur environnement (Ruba et al. 2020 ). Donc les bébés reconnaissent et distinguent les émotions même sur les visages masqués !
3. Décodent-ils la parole ? De nombreuses recherches ont montré que les bébés sont capables de décoder la parole sans même qu’il y ait un visage derrière (Abboub et al. 2016b) ! Car les sons de parole dans la voix contiennent la prosodie encore appelée la musique du langage. C’est quand nous modulons notre voix en intensifiant, en allongeant, en montant la tonalité certains mots ou phrases. La prosodie porte non seulement du contenu linguistique (syntaxe, sémantique) mais aussi l’émotion et donc l’intention. Quand les indices prosodiques ne sont plus présents, les jeunes enfants vont avoir plus de mal à décoder la parole. Donc pour les bébés un visage masqué a finalement moins de conséquences qu’une voix sans prosodie sur sa compréhension du langage !

•  Les stratégies des bébés pour compenser le manque de signaux ?
Si les bébés s’appuient énormément sur les éléments du bas du visage, notamment la bouche pour décrypter, décoder de nombreux signaux sociaux, linguistiques, émotionnels, ce n’est pas le seul ! C’est pour cela que même si la bouche est cachée, cela ne va pas affecter leur compréhension des émotions, la reconnaissance des visages, ou encore le langage. Ce n’est pas uniquement la lecture labiale qui est importante pour les enfants car ils ont des stratégies beaucoup plus sophistiquées que nous pensons ! Leurs capacités reposent sur des mécanismes très puissants de la plasticité cérébrale sélective dépendante de l’expérience et adaptable aux environnements sociaux. Et pas simplement sur l’imitation.

D’ailleurs les enfants de parents non-voyants ont non seulement un développement social et langagier typique, mais semblent s’adapter parfaitement à leur environnement. Même si ces bébés portent moins d'attention aux yeux des adultes et à la direction du regard que les bébés de parents voyants, ils développent sans retard leur langage (Senju et al., 2015) !  Ces résultats suggèrent que les bébés ajustent leur utilisation du regard des adultes en fonction de l'expérience de communication qu’ils ont dans leur environnement !

Comme nous l’avons dit juste précédemment, il faut garder en tête que les enfants dès la naissance s’appuient sur de nombreux indices pour comprendre le monde autour d’eux, car ils ont des capacités très puissantes d’analyse. Le cerveau de nos petits bébés n’est pas si immature ou non fonctionnel. C’est bien l’inverse ! Ils ont déjà dans leur cerveau des outils très opérationnels pour leur permettre de capter un maximum d’informations et développer de nombreuses stratégies d’apprentissage.

Quelles vont-être les conséquences sur le long terme du port du masque ?
Actuellement, des recherches sont en cours pour comprendre l’effet à long terme mais, dans la littérature scientifique, des recherches ont déjà étudié l’effet du masque sur l’impact de la qualité de la communication verbale et non verbale. Et les résultats nous l’avons vu ne vont pas dans le sens que nous pouvions nous imaginer !

Le port du masque obligatoire de ces quelques mois en structure ne va pas autant que nous le pensons altérer les compétences langagières ou plus globalement cognitives des enfants. Comme nous l’avons vu, les bébés ont de nombreuses stratégies de compensation déjà présentes et très efficaces de manière automatique. Peut-être même plus efficaces que celles des adultes !

Cependant les masques nous font nous poser les bonnes questions sur nos postures pédagogiques et comprendre lesquelles sont efficaces pour les jeunes enfants que l’on soit masqué ou non. Parfois ils peuvent être bousculés par le changement, anxieux et c’est alors à nous de nous adapter en fonction de nos observations pour les accompagner au mieux pendant cette période.


Quelles postures pédagogiques mettre en place face à la communication masquée?
Nous avons tous tendance en tant qu’adulte à mettre en place des stratégies pour sécuriser au mieux nos enfants : qu’ils ne manquent de rien, qu’ils ne soient pas en difficultés.
Mais ne sous estimons pas les compétences des bébés , la bouche ou le bas du visage ne sont pas les seuls indices sur lesquels les bébés s’appuient pour communiquer et apprendre ! En prenant appui sur ces mécanismes puissants d’apprentissage, nous pouvons déployer de nouvelles stratégies aux vues des découvertes neuroscientifiques de ces dernières années :

• Même si notre sourire aux lèvres est caché par le masque, gardons en tête que nous ne sourions pas qu’avec notre bouche, nous sourions également avec notre voix !
• Il ne faut pas hésiter à amplifier et à moduler notre voix pour justement aider les bébés à mieux décoder la parole. Jouez sur les tonalités, ralentissez le rythme pour les plus jeunes et amplifiez les émotions. Vous verrez que vos bébés réagiront sensiblement de la même manière avec ou sans masque !
• N’oubliez pas aussi de jouer avec votre regard. Le regard direct est un puissant catalyseur des apprentissages et l’enfant se sert beaucoup de ces indices pour comprendre et analyser votre comportement.
• Vous pouvez aussi jouer en haussant les sourcils quand vous voulez souligner quelque chose d’important et aussi vos mains pour pointer, ou illustrer ce que vous dites !

Bref nous pouvons continuer à communiquer avec les enfants en toute sérénité, même avec ce masque ! Plus nous serons attentifs à la qualité pédagogique des interactions sociales et langagières, plus nous accompagnerons de manière efficace le bon développement de l’enfant.

Prenons également plus de temps pour observer les jeunes enfants. C’est vrai avec cette période anxiogène et les changements de protocole sanitaire, certains peuvent se retrouver plus en difficultés que d’autres. Observons si leurs comportements changent radicalement, s’ils ne nous regardent plus, s’ils ne nous sourient plus, pleurent plus souvent ou encore ne parlent plus autant que d’habitude.

Parlons-en à nos collègues, aux parents si eux aussi ont observé cela. Puis nous pouvons aussi poser des questions à l’enfant, retirer rapidement notre masque pour voir si cela l’aide à se sentir plus à l’aise. Si enfin trop de doutes persistent, que la situation ne change pas voire s’aggrave, sollicitons l’aide d’un professionnel de santé (psychologue, pédiatre ou orthophoniste).

C’est vrai, les masques nous malmènent, mais ils nous font aussi nous poser des bonnes questions. De nombreuses connaissances issues de nos laboratoires peuvent nous aider à mieux comprendre les enfants afin de mieux nous adapter, utilisons-les !
 

Quelques références

- Abboub, N., Nazzi, T., & Gervain, J. (2016). Prosodic grouping at birth. Brain and Language, 162, 46–59.
- Abboub, N., Boll-Avetisyan, N., Bhatara, A., Hoehle, B., & Nazzi, T. (2016). An exploration of rhytmic grouping of speech sequences by French- and German-learning infants. Frontiers in Human Neuroscience.
- Gava, L., Valenza, E., Turati, C., & Schonen, S. D. (2008). Effect of partial occlusion on newborns’ face preference and recognition. Developmental Science, 11(4), 563-574.
- Lewkowicz, D. J., & Hansen-Tift, A. M. (2012). Infants deploy selective attention to the mouth of a talking face when learning speech. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 109(5), 1431–1436.
- Roberson, D., Kikutani, M., Döge, P., Whitaker, L., & Majid, A. (2012). Shades of emotion: What the addition of sunglasses or masks to faces reveals about the development of facial expression processing. Cognition, 125(2), 195–206.
- Ruba, A. L., & Pollak, S. D. (2020). Children’s emotion inferences from masked faces: Implications for social interactions during COVID-19. PLoS ONE, 15(12 December), 1–12.
- Senju, A., Vernetti, A., Ganea, N., Hudry, K., Tucker, L., Charman, T., & Johnson, M. H. (2015). Early social experience affects the development of eye gaze processing. Current Biology, 25(23), 3086–3091.

Article rédigé par : Nawal Abboub
Publié le 13 avril 2021
Mis à jour le 21 avril 2021

3 commentaires sur cet article

Bonjour, Mille merci pour cet article qui me réjouit ! J'avais l'impression d'être pour ainsi dire, un "monstre" auprès de certaines collègues quand je disais que je voyais des bébés épanouis à la crèche et qui ne semblaient pas être impactés par le port du masque . J'invite mes professionnels à majorer leurs expressions de visage , à faire passer des émotions dans leurs yeux, à moduler le ton de leur voix, etc. Je n'ai pas cette merveilleuse expertise du docteur Abboub mais voilà qui a mis des mots et explications scientifiques sur mes constats. Merci de cet éclairage ! Véronique CAMARA
Je suis habituellement une adepte de vos articles. Je les utilise avec les assistantes maternelles que je reçois comme appui à des échanges autour du développement de l'enfant, de la pédagogie... Mais permettez moi de vous dire à quel point cet article, certes s'il pose des questions pertinentes, me choque énormément. Et je ne parlerais que de la photo que vous avez sélectionnée pour illustrer vos propos. J'imagine qu'il faut le prendre au troisième degré!! Mais on sait le poids de l'image.. Un bébé qui tient à peine assis... Coincé avec un gros nounours masqué. Et du gel hydroalcoolique.. Bref... Nous avons du faire tout un travail pour expliquer qu'il ne faut pas utiliser le gel avec les jeunes enfants.... SI je montrais cet article à des assistantes maternelles, je sais de suite leurs réactions. Et pour moi, cet article est inutilisable du fait de cette photo...Demander son avis à Monique BUSQUET qui écrit régulièrement des articles sur le respect du rythme de l'enfant, de la motricité libre ce qu'elle pense de cette photo!!! Belle journée à vous. Et merci pour tous les précieux articles que vous avez pu proposer.
Bonsoir j'ai lu attentivement l'article mais, alors qu'il se réfère beaucoup aux neurosciences, il manque pour moi un élément important pour la réflexion ! à aucun moment les neurones-miroirs ne sont évoqués alors qu'ils sont très importants pour le décryptage des émotions et pour l'imitation... comment repérer les variations d'humeur ? comment imiter les mimiques puis les paroles s'il manque une partie du visage à imiter ? oui les bébés et les enfants s'adaptent ! oui les bébés et les enfants vont développer d'autres stratégies ! mais je ne sais pas à quel prix ? et je ne suis pas certaine d'avoir envie que cette aberration qu'est le masque dans notre relation à l'enfant, trouve des justifications jusque dans les pages de votre blog :(