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Parents-professionnels : une relation ambivalente

On parle de co-éducation, de co-veillance, de soutien à la parentalité… Il s’agit d’accompagner « ensemble, avec, ou côte à côte » les enfants dans leurs trois premières années de vie. Les terminologies qui tentent de qualifier la relation qui lie les professionnels de la petite enfance aux parents ne cessent de se multiplier. Et pour cause, ce partenariat d'adultes autour de l’enfant est aussi primordial qu’il peut être insurmontable.
Parents-Professionnels : une relation ambivalente
Ce soir encore, Pauline, auxiliaire de puériculture appréhende le temps des transmissions avec les parents d’Hugo, l’un de ses référents. Elle s’apprête à leur annoncer que l’équipe et elle-même ont été contraintes de lui remettre la couche car trop « d’accidents » se sont enchaînés dans la journée. « Cette décision a été prise dans l’intérêt de l’enfant. La pédagogie de la crèche œuvre en faveur de l’épanouissement et du respect du rythme de l’enfant » se répète-t-elle en boucle avant l’heure fatidique. Elle sait que les parents ne sont pas du tout de cet avis car ils estiment que leur enfant est « propre » depuis le retour des vacances de Noël, et que cette décision de remettre des couches à leur fils arrange surtout les professionnels qui n’auront pas à le changer régulièrement. Chacun reste campé sur ses positions. Quant à l’enfant lui-même, difficile de deviner ce qu’il comprend de ce désaccord de grandes personnes. 
C’est précisément lorsque les points de vue divergent, ou les conflits naissent, que nous ressentons toute la complexité de cette relation entre les parents et les professionnels de la petite enfance. Pourtant, plus que jamais, nous savons à quel point le partenariat entre ces différents acteurs est précieux à l’épanouissement d’un enfant en lieu d’accueil. En quoi ce lien est-il ambivalent ? Comment interpréter les attitudes des parents ? Vont-ils toujours dans le même sens que les besoins des professionnels eux-mêmes ?

Peut-on parler de co-éducation ? 
Le terme de « co-éducation » est aussi populaire que controversé. Et son décryptage nous permet de mieux saisir les enjeux de la relation qui lie les parents aux professionnels. Deux arguments sont mis en avant. Premier argument : le terme « co » sous-entendrait que les professionnels sont à égalité avec les parents, cultivant une place toute aussi importante que ces derniers en ce qui concerne l’éducation de leur enfant. L’esprit de collaboration est accentué. Or, les parents conservent bien évidemment un rôle majeur et une place prédominants dans les choix éducatifs qui concernent leur enfant. Ce sont les premiers acteurs, non substituables, de la vie et de l’éducation de leur enfant. Deuxième argument : le terme « éducation ». Les professionnels ont-ils réellement pour rôle premier d’éduquer les enfants qu’ils accueillent au quotidien ? C’est-à-dire de leur inculquer les règles de politesse, de vie en société, comme le fait de dire « merci », « au revoir », « s’il te plaît », etc. Si, indirectement et spontanément, ces professionnels participent à leur éducation, il ne s’agit pas de leur objectif premier. Par exemple, un professionnel qui exigerait avec insistance que l’enfant lui dise « s’il te plaît » avant de lui servir de l’eau serait considéré non pas comme de l’éducation, mais comme une douce violence voire de la maltraitance émotionnelle. Le terme de co-éducation serait au final plus adapté à la relation qui lie les deux parents eux-mêmes : tous deux co-éduquent leur enfant. 

Les parents ont besoin d’être rassurés
Beaucoup de professionnels le reconnaissent : la partie la plus périlleuse de leur métier ne consiste pas à accueillir les enfants, mais à collaborer avec leurs parents ! Nous sommes bien loin de cette époque où les parents n’étaient pas invités à mettre un seul pied dans la crèche et où le professionnel exerçait une forme de toute-puissance. Aujourd’hui, non seulement les parents sont chaleureusement invités voire contraints, à entrer dans la section, mais nous leur proposons en plus des temps d’échanges et d’activités réguliers destinés à créer du lien avec les professionnels autour de leur enfant. Tous les parents se rassemblent autour d’un besoin commun, celui d’être rassuré. Qu’on se le dise, confier son bébé à un inconnu est antinaturel pour n’importe quel mammifère. Les parents cherchent spontanément à s’assurer, à leur manière, que leur tout-petit ne sera pas oublié dans un coin, que le professionnel lui accordera suffisamment d’attention individuelle, qu’il sera apprécié, choyé, bichonné. Parfois, ces phrases assassines que les parents adressent au référent sur le temps des transmissions peuvent simplement traduire de l’anxiété, un certain stress et une culpabilité à y laisser leur bébé. Dès lors, ce n’est pas le pro que le parent rejette, mais peut-être juste l’idée d’être séparé de son enfant. D’ailleurs, de très nombreux professionnels qui connaissent la réalité d’accueil de la crèche collective confient qu’ils n’y laisseraient pas eux-mêmes leur bébé, au moins avant sa première année de vie… 
Paradoxalement, le parent tend à espérer que son enfant s’attachera au professionnel mais, en même temps, pas trop ! Cette forme discrète et implicite de compétition affective peut faire l’objet d’une mésentente entre les adultes qui entourent l’enfant. D’autant plus que, de l’autre côté du miroir, le professionnel est naturellement attaché au petit humain qu’il accompagne au quotidien. Pour certains, l’investissement dépasse clairement le champ du professionnel pour s’engouffrer dans celui de l’émotionnel, de l’affectif. En même temps, comment le leur reprocher ? Lui qui passe de 8 à 10 jours par jour à ses côtés, a fini par développer avec l’enfant une relation unique, empreinte d’affection et de complicité. Ce phénomène de compétition tend d’ailleurs à s’observer tout particulièrement dans la section des bébés. 

Les professionnels ont besoin d’être valorisés
Au même titre que les parents, les professionnels ont eux aussi des attentes et des besoins, plus ou moins revendiqués, à assouvir… Autant d’éléments qui peuvent venir brouiller cette relation aux parents. Rappelons qu’un professionnel qui exerce auprès des jeunes enfants est traversé par ses représentations parentales et infantiles issues de son histoire familiale et culturelle. Qu’il en ait conscience ou non, il garde en tête ses propres images parentales, son image du « parent idéal ». Une image qui ne correspond pas toujours au parent réel qu’il a en face de lui le soir, sur le temps des transmissions. Implicitement, le professionnel s’attend également à ce que le parent partage ses valeurs humaines, éducatives et pédagogiques (par exemple : on ne force pas un enfant à être propre ou à manger, on n’assoit pas un enfant avant qu’il soit en capacité de s’assoir seul, etc.). Ce qui, nous le savons, est loin d’être le cas de tous les parents. Mais avant tout, de nombreux professionnels reconnaissent qu’ils attendent des parents qu’ils les respectent, les valorisent, qu’ils soient « reconnaissants » du travail qu’ils effectuent auprès de leur enfant la journée. De ces multiples attentes peuvent naître des jugements de valeur, voire des accusations et de la rancœur. Notons que l’affaire se corse dans le cas des assistants maternels. Car non seulement ces pros exercent à leur domicile, dans leur intimité, mais en plus ils ne sont physiquement pas portés par une structure. Leur solitude professionnelle n’est pas toujours aisée à appréhender au quotidien. La juste distance qui est préconisée dans le cadre de ces relations avec les parents devient alors plus complexe à entretenir. 

Les trois types de parents

Accueillir un parent revient avant tout à répondre à ses attentes, et à s’y adapter. Pierre Moisset, sociologue, propose à ce titre une typologie des parents : élèves, exigeants et autonomes. Les parents-élèves, peu certains de leurs compétences parentales, n’hésitent pas à demander conseil aux professionnels, ce qui tend largement à valoriser ces derniers et à les gratifier dans leur travail. Les parents exigeants, à l’inverse, cultivent une certaine confiance en leurs compétences parentales et s’avèrent particulièrement fermes et exigeants vis-à-vis des professionnels et de la manière dont ces derniers vont accompagner leur enfant la journée. Ils attendent du lieu d’accueil une « plus-value » par rapport à leur milieu familial. Enfin, les parents autonomes sont aussi sûrs de leur savoir-faire de parents et attendent généralement que la crèche les suive dans leurs décisions.

Article rédigé par : Héloïse Junier
Modifié le 03 juin 2016