Pierre Moisset, sociologue : « Les enfants sont perçus comme plus instables et plus performants à la fois »

Nous avons lancé cet été une enquête en ligne pour savoir comment les enfants s'en sortaient en cette période de post pandémie et sur fond de crise : des professionnels fatigués et en colère souvent et des parents souvent stressés par la situation sociale  et économique. Pierre Moisset, sociologue, décrypte et commente  les  1500 réponses des pros à qui on demandait « Et les enfants dans tout ça, comment vont-ils ? »
Les pros de la petite enfance : Au regard des résultats de l'enquête, comment les professionnels perçoivent-ils aujourd'hui  les enfants accueillis ?
Pierre Moisset : Il est important de rappeler en premier lieu qu'il s'agit bien là de la perception des professionnels, qu'il n'y a pas de mesure objective de l'état des enfants. Mais ces données sont intéressantes car elles permettent de mettre en corrélation la manière dont les professionnels perçoivent leur contexte de travail et leur observation des enfants accueillis.
Ainsi, les professionnels exerçant en collectivité, qui affirment être confrontés à des conditions de travail dégradées, ont une vision beaucoup plus pessimiste de l'état des enfants que les assistantes maternelles, qui malgré les difficultés du secteur, exercent dans un cadre moins contraint et avec plus d'autonomie (90% des assistantes maternelles ayant répondu à l'enquête exercent à domicile contre 10 % en MAM, ndlr.)

Vous parlez d'une vision pessimiste... Selon les professionnels de terrain, les enfants ne vont donc pas bien ?
En réalité, il ressort une double perception des enfants. D'abord, ils seraient plus agités, plus inquiets, plus « collés » et moins à l'écoute. Les professionnels attestent ainsi d'une certaine insécurité, d'une instabilité chez les enfants. Mais, ces derniers seraient aussi plus éveillés et plus curieux. Ce double aspect est observé aussi bien chez les professionnels de l'accueil collectif que ceux de l'accueil individuel, même si les premiers sont plus pessimistes dans leur appréciation. Ainsi, chez les professionnels des crèches, seuls 35 % des répondants estiment les enfants plus éveillés, et ce critère arrive en quatrième place après des observations plus négatives (pour 56% des répondants, les enfants sont inquiets, pour 50 %, ils sont plus collés, etc.). Les assistantes maternelles sont plus optimistes : 41 % des répondantes trouvent les enfants plus éveillés et curieux.
On retrouve ce même clivage et cette même différence de perception selon les différentes tranches d'âge des enfants. Par exemple, chez les 2-3 ans, les professionnels de l'accueil collectif estiment que les enfants sont plus violents (55% des répondants), moins confiants (50 %), plus inquiets (45 %) et ensuite seulement, plus curieux (26 %). Chez les assistantes maternelles, cette perception négative des enfants est moins prégnante avec seulement 35 % des répondantes qui estiment les 2/3 ans plus violents, 33% plus inquiets ou moins confiants, et une professionnelle sur trois qui estime, par contre, que les enfants sont plus curieux.

Comment expliquer cette observation finalement assez ambivalente de l'état des enfants ?
 Les professionnels mettent avant tout en avant le rythme de vie des parents, devenu plus compliqué, plus stressant. Les parents travailleraient plus tôt ou plus tard, auraient des horaires, changeants, atypiques, ce qui impacterait plus les enfants. Ces observations sont en phase avec d'autres travaux menés sur l'évolution des conditions de vie familiale, dont il ressort aussi que les parents sont plus contraints.
Être parents est désormais plus difficile car il y a une complexification des horaires de travail et une prise mentale plus forte du travail sur ces derniers. Résultat : d'un côté, les parents aimeraient passer plus de temps avec leurs enfants, mais doivent se consacrer à autre chose. De l'autre, ils sont plus attentifs à la qualité du temps qu'ils passent avec leurs enfants, leurs attentes sont plus grandes et ils portent une importance particulière à leur stimulation. Les parents sont donc plus demandeurs et plus exigeants face à leurs enfants. Ce qui explique que les professionnels observent des enfants désormais plus curieux, plus éveillés et donc plus performants, mais aussi plus agités.
Là encore, les professionnels de l'accueil collectif perçoivent cette incidence plus négativement que les assistantes maternelles qui ont un regard plus nuancé : pour 68 % des répondants exerçant en crèche, les enfants sont plus stressés par le rythme de vie des parents  et des familles, contre 54 % chez  les professionnelles de l'accueil individuel.  Il y a là plusieurs pistes d'explications : avec l'évolution de la PSU, les personnels de l'accueil collectif sont désormais plus exposés aux horaires atypiques des parents, là où les assistantes maternelles l'ont toujours été. Par ailleurs, les professionnels des crèches sont moins amenés à côtoyer les parents, contrairement aux assistantes maternelles, qui les connaissent mieux.

Les conditions de travail dégradées des parents sont invoquées, mais qu’en est-il de l’impact sur les enfants des conditions de travail des professionnels ?
Il y a clairement l'état des parents qui est mis en cause d'un côté, et celui des professionnels de l'autre. Comme les parents, les professionnels de la petite enfance sont confrontés à une complexification du travail. Les crèches bénéficient certes d'une grande légitimité, mais les personnels subissent de plus en plus une dégradation de leurs conditions de travail. Ces professionnels sont épuisés et extrêmement contraints au quotidien, ils travaillent à flux tendu, sont confrontés à l'absence de remplacements... Ils observent aujourd'hui que les enfants vont mal car eux-mêmes ne bénéficient pas de conditions qui leur permettent de bien faire leur travail. Et ce constat se reflète à toutes les étapes du questionnaire dans le pessimisme de leurs réponses.
Les assistantes maternelles, elles, évoluent dans un contexte différent. Même si elles manquent beaucoup de soutien, ces professionnelles jouissent d'une grande autonomie dans leur travail et ont moins de contraintes. De plus, les jeunes générations se sont pleinement emparées de leur cadre d'activité pour en faire quelque chose de porteur pour elles. Une enquête de la  Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) réalisée pour le ministère du Travail classait ainsi la profession parmi les 15 métiers les plus satisfaisants. La revendication des assistantes maternelles est aujourd'hui liée au fait que la profession doit être prise en compte à sa pleine mesure, parce qu'elle constitue le premier mode d’accueil en France, qu'elle représente un apport éducatif et qualitatif essentiel pour les enfants. Cette revendication est évidemment importante mais sur le plan des conditions de travail pour les assistantes maternelles, cela va. Ce qui explique aussi leur perception plus optimiste des enfants.
Dernier point, au-delà de la pratique, les professionnels sont plus nombreux à estimer que les enfants sont affectés par la morosité sociale. Il s'agit là d'une incertitude plus globale, un contexte de « fin du monde » avec une société qui ne sait pas où elle va ou sur quoi elle va déboucher. Pour les plus petits (0-1 an), c'est même la deuxième raison la plus citée par les assistantes maternelles (37%) et la troisième raison retenue par les professionnels travaillant en collectivité.

Voir en replay la table ronde " Et les enfants dans tout ça, comment vont-ils" organisée lors de la Rentrée de la Petite Enfance 2022
Article rédigé par : Propos recueillis par Véronique Deiller
Publié le 27 septembre 2022
Mis à jour le 28 septembre 2022