« Pourquoi je fais ce métier ? » Le témoignage d’une directrice de crèche

Rosa Molinero, EJE , dirige sa crèche associative « Anges de la terre » au Perreux-sur-Marne depuis plus de 20 ans. Passionnée, exigeante, elle explique ici, exemples à l’appui, le sens, la richesse, l’essence même de son métier. Un métier qu’elle aime et dont elle ne se lasse pas. Un métier centré sur l’épanouissement de l’enfant. Un témoignage réaliste mais qui donne la pêche !
Depuis 30 ans je me lève le matin et je suis heureuse de rejoindre ces collectivités de tout jeunes enfants. Il y respire une joie, une dynamique, sans cesse en évolution, en mouvement. Je ne m’y suis jamais ennuyée, je n’ai jamais eu l’impression de travailler.
10 ans de terrain auprès des enfants avec son lot quotidien de surprises, de nouveautés. Sans cesse dans l’exploration à mieux connaître chacun, à inventer des jeux, à créer des espaces, des spectacles, des ateliers.

Les enfants d’abord !
Et pourtant, j’ai démarré dans une crèche où nous n’avions pas de colle, peu de jeux, pas de pâte à modeler. Nous étions 3 professionnelles pour 24 enfants de deux ans, nous n’avions pas de couches jetables, nous devions les rincer ! Et pourtant même les jours où des soucis personnels, des drames même m’entouraient, je laissais mes problèmes au vestiaire. Les enfants avaient besoin de moi, ils avaient besoin de jeux, d’exploration, d’attention, de vigilance. Avec mes collègues de l’époque, nous avons fabriqué des jeux, de la colle, des maisons en carton, en tissu… Nous avons monté des spectacles… Nous étions passionnées.
Je me suis inscrite à des formations marionnettes, peinture, psychomotricité, éveil musical, analyse systémique… Je n’avais de cesse de connaître plus. Rallier l’équipe, organiser ensemble et voir et entendre les sourires et les rires des enfants était mon essence.
Je me sentais importante pour eux, investie d’un devoir de qualité. Ils avaient droit au meilleur. Ce sentiment continue aujourd’hui, il s’est même affiné au fil des années. Ce sentiment concerne les enfants. La satisfaction des familles me ravit, mais l’importance des enfants prime.

Beaucoup d’énergie mais quel bonheur !
Quand un jour, une évidence s’est imposée à moi : j’allais créer ma structure. Je voulais concevoir un lieu où je serai plus libre. Je ne voulais plus me heurter aux règlements institutionnels rigides comme l’heure des repas imposée et non négociable, juste pour le confort des adultes.
Aujourd’hui, voilà 22 ans que je suis en poste de direction, de moins en moins sur le terrain, mais présente dans le management avec la même ferveur. Certes avec beaucoup plus de difficultés, de problèmes à gérer, mais je garde toujours ce ressenti agréable tous les matins d’aller retrouver cette île privilégiée qu’est une structure petite enfance. Où les adultes peuvent jouer, danser, chanter, se déguiser. Où la crise n’existe pas, où les histoires d’argent n’ont qu’une importance à leur juste place.
Je reste persuadée que cette énergie est créée par les enfants principalement, que nous la percevons, nous la sentons au fond de nous et la révélons.

Bien sûr, je n’ai pas réalisé cela en claquant des doigts, je me suis révélée une gestionnaire stratégique. Diplomate, organisatrice, dirigeante j’ai appris à prendre position, à tenir le cap. J’ai évolué, appliquant avec les équipes, les mêmes valeurs définies dans notre projet pédagogique destiné aux enfants. Notre fonctionnement, de plus en plus participatif, motive et épanouit les professionnels qui jouent le jeu.
Jy ai mis beaucoup d’énergie mais quel bonheur !

Dénouer des situations avec l’aide des parents
A la question : pourquoi je fais ce métier ? Parce que…

Je vois cette petite Emma, craintive, sur la réserve, évitant les autres, jouant seule, qui encouragée et avec l’aide de sa référente, est entrée en contact progressivement avec un, puis deux enfants, pour finir à l’aise dans un groupe et se détacher de nous à l’entrée en classe maternelle.

Je vois Louis qui adoptait un comportement de peur face à tous les animaux (même les fourmis), à la cuisinière (qu’il connaissait depuis bébé), aux adultes moins connus. Nous l’avons tranquillisé sur son importance, nous lui avons appris à se déconnecter de ce comportement. Nous ne rentrions pas dans cette anxiété. La famille a coopéré, a changé son regard sur Louis qui a vite montré son vrai visage gai, rieur, joueur, aidant.

Je vois Camille qui ne mangeait rien, qui pouvait passer la semaine sans aucun aliment avalé si ce n’est un yaourt par-ci, par-là. La famille semblait résignée, nous avons collaboré pour redonner à Camille le goût des aliments. Nous avons mis en place plus d’ateliers cuisine. Sa maman l’amenait au marché, cuisinait avec elle. Nous avons tenu le même discours. En dédramatisant ce moment du repas, en le transformant en jeu, en un moment de plaisir partagé même si elle ne mangeait pas. Nous avons fixé la règle « manger un peu de tout et après le sucré, le yaourt ». En douceur, Camille a changé et s’est mise à manger. Aujourd’hui, tout se passe bien à la cantine et à la maison.

Je vois Regis qui à 16 mois accaparait l’adulte, hurlait s'il n’était pas dans les bras, s’il n’allait pas manger le premier, s’il n’avait pas tous les jeux pour lui. Alors que nous l’avions depuis l’âge de 3 mois et que tout semblait régulé dans cette fratrie de trois. Nous avons repéré son énergie de leader, le début du « je », son besoin d’être vu, d’être le centre. Nous avons mis en place un rituel de séparation avec sa maman : il amenait un coussin de la maison qu’il installait à côté de l’adulte au moment voulu d’où il attendait le retour de cet adulte qui s’occupait d’un change ou un biberon. Nous lui avons donné des responsabilités : il portait la bouteille d’eau à table, il fermait le store à la sieste, il installait le bonhomme qui indiquait que le toboggan était ouvert… Nous le valorisions. Après une semaine, Regis pilotait ses journées sans hurler, jouant plus avec les autres. L’année suivante dans le groupe des grands, Regis était aidant, joueur, négociateur, plutôt fondu dans le groupe.

Je vois Maeva, 22 mois, qui au passage dans le groupe des plus grands, mordait et tapait sans cesse. Sa maman en était très triste, son papa ne comprenait rien, eux si compréhensifs, si positifs. Le rappel à la règle d’arrêter de mordre, de crier à la place ou d’autres propositions ne marchaient pas. Après observation, j’ai remarqué que son grand frère intervenait systématiquement dans ses jeux de manière tranquille mais finissait par avoir le jeu. A la crèche Maeva avait pour compagnons de jeu favoris Thomas et Paul, qui étaient stimulants et surtout initiateurs voire quelquefois dirigistes. Ce trio formé depuis chez les bébés (où déjà quelques morsures étaient apparues) fonctionnait sur l’acceptation de Maeva à suivre. Là avec les énergies du « je » et du « non », elle se rebellait et mordait. Avec les parents nous avons été d’accord pour lui dire qu’elle avait raison de dire non, qu’elle était un trésor, qu’elle était si importante que nous allions tous l’aider à arrêter de mordre. Sa référente intervenait plus dans les interrelations, lui donnant les moyens de dire ce qu’elle voulait et apprenait à l’autre à entendre… Très vite ce comportement s’arrêta et Maeva jouait et négociait avec les autres Elle aurait pu devenir un problème dans le groupe si nous l’avions taxée de mordeuse, d’enfant difficile…

Les professionnels, eux aussi, évoluent
Je vois aussi cette auxiliaire, Eloïse, si timide, prendre la parole en équipe doucement et qui petit à petit prend des responsabilités. Elle a même animé une réunion cette année.
Je vois Clémentine, Rachel, Amandine, Carole, Violette, Delphine, Lucie … qui ont commencé en « contrat aidé » et qui ont fait la VAE d’éducatrice ou celle d’auxiliaire, ou encore passé un BTS de secrétariat ou un CAP petite enfance.  
Je vois ces professionnels hésitants au début et qui se révèlent si créatifs, porteurs de projet, de responsabilités et qui réapprennent à collaborer.
Bien sûr, il y en a eu d’autres qui sont partis moins contents ou dont nous nous sommes séparés, soit pour cause de fragilité émotionnelle, soit pour incompatibilité de caractère. Toujours dans le respect.

Changer des destins, agir sur l’avenir
Pourquoi je fais ce métier ? Parce que je reste persuadée que nous changeons quelque chose dans le destin de Maeva, Régis, Camille, Louis, Emma et bien d’autres. Parce que le monde de demain sera porteur de nos actions. Nous intervenons pour que ces êtres en devenir construisent des fondations solides de leur personnalité. Nous leur apportons aussi des connaissances, leur permettons de développer leur créativité et bien plus, nous leur offrons de la sécurité, de l’affection, de la confiance dans le monde et les autres. Parce qu’aujourd’hui nous rendons service aux familles leur offrant garde, bien-être, soutien, nous les accompagnons à porter un autre regard sur les difficultés avec leur enfant.

Un métier humain et essentiel
Pourquoi je fais ce métier ?  Tout n’est pas rose, ni facile, ni sans déception ou colères. Au même titre que tous les petits acteurs des métiers humains : les aides-soignants, les infirmiers, les éducateurs, les enseignants, les pompiers, les travailleurs sociaux, les cadres sociaux… Petits par leurs salaires et dans l’échelle sociale. Je me sens importante, essentielle tous les jours pour les autres, pour l’humanité. Oui les bébés sont les plus petits aujourd’hui - mais le président, l’inventeur, le boulanger … de demain.

A tous les professionnels de la petite enfance, je leur dis : sentez-vous important, la vie de demain est entre vos mains tous les jours.
Article rédigé par : Rosa Molinero, EJE, directrice de crèche
Publié le 05 juin 2019
Mis à jour le 12 juin 2019