Pénurie de diplômés : les formations et les évolutions de carrière en question

Pas assez de diplômés. C’est l’un des constats de notre grande enquête sur le recrutement et le turn over dans les établissements d’accueil du jeune enfant. Un constat partagé par les gestionnaires, quels que soit leur statut et le type d’établissement qu’ils gèrent. Dans ces conditions comment créer les places d’accueil supplémentaires attendues par les familles et souhaitées par les pouvoirs publics ? C’est un peu la quadrature du cercle ! On fait le point non seulement sur le constat mais aussi sur les pistes susceptibles d’améliorer la situation.

 
La pénurie de diplômés, concerne essentiellement deux catégories  de professionnels : les auxiliaires de puériculture (AP) et les éducateurs de jeunes enfants.(EJE)  « Effectivement elle touche essentiellement les diplômés qui rentrent dans les 40% (ndlr selon le décret de 2010 : 40% de diplômés d’état  vs 60% de diplômés type CAP). Ce qui pose de sérieux problèmes. Par exemple, à Rueil-Malmaison, la maire adjointe à la petite enfance a 80 berceaux gelés parce qu’elle ne trouve pas le personnel pour pouvoir ouvrir la structure », explique Élisabeth Laitier, co-présidente du groupe petite enfance de l’AMF.

Auxiliaires de puériculture : une filière spécifique aux modes d’accueil ?
Les auxiliaires de puériculture concentrent toutes les difficultés et toutes les frustrations. On manque cruellement de ces professionnelles indispensables au bon fonctionnement de la plupart des EAJE (excepté les micro crèches).  La formation est relativement courte - moins d’un an (10 mois) - mais les écoles ne sont pas assez nombreuses et n’existent pas partout sur le territoire. Comment en est-on arrivé là. Et pourquoi ne parvient-on pas à s’en sortir ? Alors que la réingénierie de ce diplôme patine depuis plusieurs années (il est lié à celui d’aide-soignante mais aussi de façon moins directe à la réingénierie de diplôme d’infirmière-puériculture), il semblerait pourtant que chez les acteurs et spécialistes de la petite enfance il y ait un consensus pour créer une formation d’AP à deux options : l’une débouchant sur des postes en maternité ou services de pédiatrie, l’autre en modes d’accueil. Les deux filières bien sûr bénéficiant de passerelles. Voilà qui réglerait la question des 2 stages obligatoires en milieu hospitalier (en maternité et pédiatrie) dans la formation d’AP … Car il n’y a pas assez de lieux de stages . Sylvianne Giampino présidente du Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA, elle qui se bat depuis des années pour former plus de professionnels qualifiés auprès des enfants, est persuadée que c’est une solution « J’ai été auditionnée par la DGOS (Direction Générale de l’Offre de Soins) pour la réingénierie du diplôme d’AP qui est en chantier depuis trop longtemps. J’avais recommandé une formation commune pour les AP avec un module spécifique hospitalier et un module spécifique pour les modes d’accueil.»
 « Ce serait un vrai diplôme d’accueil petite enfance », souligne Edouard Carle co-président de Babilou et voce-président de la FFEC. En Allemagne par exemple ce sont des diplômes exclusifs crèches. Et cela permettrait de former plus de professionnels ! »

En attendant les écoles qui pourraient en former plus, bloquent sur cette obligation de stages en milieu hospitalier et les EAJE galèrent pour trouver les professionnels qui permettent un fonctionnement conforme aux exigences du décret de 2010.
Est-ce que cela débloquerait vraiment la situation ? Pas sûr. Monique Peuvot, directrice adjointe de l’IFAP ABC puériculture de Paris remarque : « La plupart de nos élèves choisissent ce métier pour travailler en maternité et sur les 50 que nous formons, la grande majorité s’oriente vers ce secteur. Est-ce qu'une filière accueil du jeune enfant attirerait beaucoup d’élèves … Je n’en suis pas certaine. Néanmoins c’est vrai que les lieux de stages hospitaliers sont surbookés ».

Ajoutez à cela qu’en Ile de France les auxiliaires de puériculture, fraîchement diplômées et choisissant de travailler en crèche, vont plus volontiers dans les établissements de la Ville de Paris qui leur propose un salaire supérieur (environ 300 €) à ceux pratiqués dans le secteur privé lucratif ou associatif.  Comment leur en vouloir, étant donné les grilles salariales du secteur ?

A supposer que des centres de formations se créent, comment attirer des vocations er renforcer l’attractivité du métier ? Car même si le diplôme d’AP est un diplôme d’état de catégorie 1, même si les professionnels qui en sont titulaires font partie des précieux 40% , que peuvent leur proposer les lieux d’accueil comme évolution de carrière ? « Rien » résume Édouard Carle. Les AP sont les seules diplômées de catégorie 1 qui ne peuvent prétendre à évoluer vers des postes à responsabilités. ». Seule possibilité pour « faire » carrière : s’engager dans une VAE d’EJE, un processus long et difficile qui exige beaucoup d’efforts et d’abnégation à un moment de leur vie personnelle où ces professionnelles sont souvent de jeunes mères. Les gestionnaires, sans remettre en cause le ratio du décret, regrettent que rien ne permette de valoriser et récompenser l’expérience professionnelle.

EJE : que changera Parcoursup ?  
Le manque d’EJE et le nombre insuffisant d’instituts de formation est tout aussi préoccupant. Voir plus, vu la double caquette des EJE (terrain et direction). Les centres de formation sont trop peu nombreux, (certaines régions sont réellement sous - dotées par rapport aux besoins) et pourtant ils ne sont pas tous pleins. En cause, le manque d’attractivité du métier peut être, mais surtout et avant tout la question du coût et du financement des études. (Voir ci-dessous).
Que va changer Parcoursup qui pour la première fois cette année concerne aussi les EJE qui jusqu’alors échappaient à ce grand mercato. Chaque centre de formation organisait ses épreuves pour recruter ses élèves.  Là,  a priori personne ne sera refusé, mais en revanche les écoles feront une liste en fonction des places ouvertes à l’agrément qu’elles soient financées ou pas. « Pour ce classement des candidats nous organiserons des entretiens oraux car désormais les  épreuves écrites sont interdites »,  précise Manuel Pélissié*, directeur général de l’IRTS paris Ile de France -Parmentier.
 C’est encore la grande inconnue et beaucoup trop tôt pour dire si cette nouvelle façon de procéder participera ou non d’une amélioration à la crise du recrutement dans le secteur. Néanmoins, pour celui qui fut aussi le président de la Commission Consultative Paritaire du travail social et de l’intervention sociale,  on peut déjà en tirer quelques enseignements. « Parcoursup nous apportera plus de volumétrie et plus de volatilité.» D’un côté effectivement les centres de formation ont enregistré un record de demandes lors des premiers vœux (chaque étudiant a droit à plusieurs vœux puis en confirme trois). Mais difficile de dire le pourcentage qui sera confirmé et surtout de savoir à quelle place se situe le vœu concernant son établissement, d’évaluer le nombre de premiers choix. Donc d’anticiper le nombre de demandes.  Comment savoir aussi si les candidats sont vraiment motivés, et connaissent réellement la voie dans laquelle ils s’engagent (ou est-ce que ce sont des vœux par défaut …). « Le risque avec Parcoursup, c’est de voir des promotions avec de nombreux abandons les premiers mois de la formation . Un peu comme ce qui se passe dans les IUT (55% d’abandon la première année).» 

Conclusion : les centres de formation essuieront les plâtres pendant au moins un ou deux ans.  Et cette période de transition l’est à double titre puisque le diplôme vient d’être rénové avec de nouveaux liens avec l’université et surtout un nouveau système de certification (sortie de ces premiers diplômes en 2021).
Mais finalement le blocage principal est ailleurs : dans le nombre de places agréées et dans leur financement.


AP et EJE : la question cruciale du financement de la formation
Quelles que soient les formations, le nerf de la guerre c’est leur financement ! Le coût des études, en formation initiale, et hors apprentissage quand elles sont dispensées dans des instituts de formation associatifs ou privés constitue un vrai frein.
 
Pour les auxiliaires de puériculture, environ 4000 € à l’IFAP ABC puériculture par exemple, 4900 € à l’école centrale de puériculture Paul Strauss. A financer sur ses deniers personnels à moins d’entreprendre ces études dans le cadre d’une réorientation ou d’une reconversion avec un financement. Là encore, Édouard Carle constate : « Dans notre école parisienne Paul Strauss, 90% des 140 élèves formés chaque année vont travailler à la Ville de Paris, puisqu'elle leur propose de financer leurs études moyennant 7 ans d’activité  dans les structures municipales parisiennes. Très bien. Mais nous entreprise privée nous n’avons pas le droit de faire la même chose ! ».

Pour la filière EJE -formation en 3 ans - la question est encore plus « touchy ». « La marge de manœuvre des écoles est faible souligne Manuel Pélissié, car le problème est financier. Nous pourrions former deux fois plus de professionnels. Mais ce sont les Conseils Régionaux qui déterminent le nombre de places financées. ». Ce qui est essentiel quand on sait que la formation d’EJE revient à 18 000 € sur 3 ans environ.  Un coût que Manuel Pélissié souhaite relativiser,  en comparaison avec les frais d’inscription universitaire et surtout il met en avant qu'à l' issue de leur formation, les étudiants trouvent un emploi facilement.
Néanmoins pour Elisabeth Laithier ce n'est pas acceptable : «  On en est à des niveaux de prix dignes de formations d’écoles de commerce sans in fine avoir un emploi au même salaire. On ne peut demander 3000 € à la charge des étudiants. »

Pour sortir de l’impasse : quelles pistes imaginer ?
 Faut-il baisser la garde ? C’est-à-dire bouger le décret qui fixe les normes d’encadrement et le fameux ratio 40%-/60% ?  Faire rentrer dans les 40% d’autres diplômes ? Ouvrir les crèches à de nouveaux diplômes moins spécifiques, moins qualifiés « petite enfance » ?  Créer des certifications où l’expérience serait plus valorisée ? Accepter des titres professionnels (délivrés par les ministères) ou des certificats de qualification professionnelles (délivrés par les branches mais inscrites au registre national des certifications) ? Cela pourrait -il atténuer cette crise de recrutement sans altérer l'essentiel : un accueil de qualité pour les jeunes enfants de moins de trois ans, conforme à leur rythme de développement et à leurs besoins ?  Sur ce point les avis divergent.

Certains regrettent ce culte du diplôme, d’autres pensent qu’on ne peut faire l’économie de personnel vraiment formé et qualifié pour s’occuper de jeunes enfants. C’est le cas de l’ AMF  qui « n’est pas favorable à une déqualification du personnel qui est auprès des enfants. ». Ou de Sylvianne Giampino, présidente du Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA  pour qui vouloir « baisser en exigence de qualifications c’est signifier que ce n’est pas un travail de pro que de s’occuper d’enfants. C’est renoncer à avoir des personnes compétentes pour s’en occuper. »
Des questions sensibles qui sont des objets de crispations pour tous les acteurs du secteur qui espèrent ou redoutent  selon leur positionnement ce que, dans ce domaine, les futures ordonnances de la loi ESSOC pourraient instituer. Chez les gestionnaires il y a consensus pour ne bouger le ratio 40%-60%. Chez les professionnels, le Collectif pas de bébés à la consigne par exemple souhaiteraient un retour à 50%-50%.

En revanche, les gestionnaires – notamment ceux des entreprises privées réunies au sein de la FFEC - verraient d’un bon œil une ouverture vers d’autres diplômes notamment européens et  la reconnaissance de certifications. Mais surtout ils militent pour la mise en place d'un CAP bonifié qui permettrait d’endiguer la pénurie d’auxiliaires de puériculture, encore une fois désignées par le décret comme pivots dans le fonctionnement opérationnel des crèches. L’idée ? Faire évoluer certains CAP AEPE. « Évidemment cela ne concernerait pas tous les titulaires de CAP, mais celles et ceux que nous identifions comme étant susceptibles d’évoluer vers des postes réservés aux diplômes de catégorie 1 précise Édouard Carle. Dans ce secteur, on ne reconnaît pas assez l’expérience ». Ces CAP évolutifs (il faudrait qu’ils aient au mois 3 à 4 ans d’expérience dans leur poste) pourraient bénéficier d’un programme de formation en alternance (des formations modulaires avec maintien dans l’emploi et donc du salaire) qui déboucherait  sur un  super CAP, un CAP bonifié  qui deviendrait un diplôme de catégorie 1. Donc entrant dans les 40% de diplômés selon le décret.
Outre palier dans une certaine mesure la pénurie d’AP et la crise de recrutement, cela ouvrirait aussi des perspectives d'évolution à des professionnels qui jusque-là étaient bloqués sur des postes sans responsabilités. Pour Édouard Carle, « cette formation d’un an environ aboutirait à une certification bénéficiant d’une reconnaissance nationale. Un nouveau diplôme en quelque sorte ». Une réponse aussi au manque de reconnaissance de l’expérience moins contraignante qu’une VAE difficilement conciliable avec une vie professionnelle et familiale. Une VAE accélérée en quelque sorte destinée exclusivement aux professionnels de catégorie 2.

*Manuel Pélissié est aussi président de la 20éme CPC
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 18 mai 2019
Mis à jour le 19 mai 2019