Témoignage de Céline, auxiliaire de puériculture : « Nous sommes les oubliés de la société »

Céline est auxiliaire de puériculture. Elle exerce dans une crèche associative depuis 4 ans et elle est à bout de souffle. Son corps vient de lâcher, elle est en arrêt maladie. Un témoignage poignant dans lequel elle dénonce des conditions de travail de plus en plus difficiles, un secteur au bord de l’implosion et des professionnels complétement laissés pour compte. 
 
Auxiliaire de puériculture : un métier qui a du sens
J'ai 37 ans et je suis auxiliaire de puériculture en crèche depuis 4 ans à Bordeaux. En effet, après avoir été préparatrice en pharmacie puis assistante maternelle, j'ai décidé de reprendre mes études afin de me professionnaliser dans le métier de la petite enfance. En faisant ce choix, je savais que tout ne serait pas rose. En effet, les enfants aussi mignons soient-ils demandent énormément d'énergie, de remise en question, d'adaptation, de patience... Le métier est mal payé mais cela ne m'a pas arrêté car je voulais avant tout apporter quelque chose de positif au futur adulte de demain. Je voulais me sentir utile.

Une profession invisible et pourtant essentielle et complexe
J'ai choisi de travailler pour une association de Bordeaux car je crois en ses valeurs et je ne voulais pas travailler pour un groupe privé à but lucratif. Mais voilà, au bout de quatre ans, je suis bien obligé d'accepter la réalité : Nous n'existons pas et nous avons besoin d'aide pour que l'on parle de nous. Nous sommes les oubliés de la société. En crèche, chaque famille a son histoire et a besoin d'un accueil personnalisé. C'est la moindre des choses. Nous sommes là pour aider les futurs adultes de demain à bien "grandir". Et oui, il se passe énormément de choses avant l'école. Entre 2 mois et 3 ans, le développement d'un enfant est énorme. Nous sommes confrontés à des parents qui ont besoin de conseil, d'écoute, de bienveillance. Certains ont parfois des parcours difficiles et nécessitent que l'on y soit plus attentif. L'arrivée d'un bébé chamboule une vie. Nous sommes là pour accompagner les parents qui parfois sont épuisés, un peu perdus et qui ont besoin d'être rassurés, entendus, écoutés. Ils nous arrivent d'être confrontés au problème de la langue lorsque les familles ne parlent pas français et là nous trouvons des solutions afin d'accueillir au mieux ces parents et ses enfants. La réglementation impose un encadrant pour 5 enfants qui ne marchent pas et un encadrant pour 8 enfants qui marchent. Imaginez-vous être 2 adultes au milieu de 10 bébés qui ont tous besoin de manger (toutes les 3 heures), d'être changé toutes les 2 heures (voir plus si selles), d'être rassuré, d'être bercé, d'avoir une sécurité affective... Si vous êtes parents, vous souvenez du temps que demande un bébé ? Imaginez-vous prendre soin de 16 jeunes enfants avec seulement un ou une collègue ? Il faut prendre du temps pour chacun d'eux. Toute la journée nous devons être disponibles, rassurantes, souriantes, bienveillantes, calmes, patientes, accueillantes. Nous devons les aider à gérer les émotions, les frustrations, les colères, les angoisses, les morsures. Nous veillons à leur sécurité. Nous les changeons, les aidons à manger, les aidons à s'endormir, les rassurons. Nous les accompagnons pour qu'il gagne en autonomie. Nous veillons à respecter leur développement et aussi à prendre soin d'eux quand ils sont malades... Parfois ils nous vomissent dessus, nous urinent dessus et nous restons rassurantes, souriantes et bienveillantes. 
Évidemment nous ne faisons pas que ça. Nous "jouons" avec eux le plus possible, nous lisons des livres, regardons des imagiers, chantons. Nous construisons des tours, habillons les poupées (un nombre incalculable de fois...)... Les ateliers cuisines, les jeux en pataugeoires... Tout cela ayant pour but de les aider à grandir, s'éveiller, découvrir le monde et non pas à nous amuser. Voilà mon travail. J'allais oublier, les moments de détresse du personnel lors des recherches de chaussettes, doudous perdus et des tétines cachées. Je vous épargne le passage sur l'acquisition de la propreté. Alors quand on entend le matin un parent nous dire "Amusez-vous bien", ça me donne la nausée. 

La pénurie de professionnels diplômés impacte durement les conditions de travail
A tout cela vient se greffer des difficultés de recrutement car il n'y a pas assez de personnes diplômées. Nous sommes régulièrement en effectif minimum avec la peur qu'une collègue soit absente. Il y a des problèmes de budget dus à des calculs de subvention qui me dépassent. Nous manquons cruellement de personnel. Heures supplémentaires, changements de plannings récurrents. Nous ne pouvons même plus poser de congés car nous sommes trop peu. Mes collègues tombent malades les unes après les autres (burn out, problème de dos...) ou démissionnent pour se reconvertir car elles/ils sont écœurés et épuisés de ces situations dont on ne voit pas de solution. Aujourd'hui c'est mon tour d'être dans l'incapacité de travailler car mon corps m'a lâché d'épuisement physique et psychologique. Je suis triste, en colère et je culpabilise de laisser mes collègues. Certes personne n'est irremplaçable mais qui va me remplacer ? Malgré tout cela je reviendrai travailler dès que je serai "réparée". 

Une hiérarchie impuissante
Pendant longtemps j'en ai voulu à ma hiérarchie, pensant qu'elle ne voulait rien voir. Mais je me rends compte que c'est partout pareil. Que peut faire la hiérarchie ? Pourtant on entend que l'Etat va ouvrir de nouvelles crèches, mais avec quels personnels ? Comment vont-elles fonctionner et dans quelles conditions ? L'Etat par ses décisions a créé cette situation et tout le monde subit. Faut-il attendre pour être entendu des scandales comme pour les maisons de retraites ou les foyers pour enfants placés ? Des suicides de professionnelles ? Des accidents graves dus à un manque de vigilance d'un personnel épuisé ? Qu'est-ce qui fera réagir la société ?

La qualité d’accueil en danger
J'aime mon métier. Les enfants et certains parents me le rendent bien mais avec des conditions pareilles il va devenir impossible de faire des accueils de qualité. Nous ne sommes pas des gardiennes d'enfants. Nous sommes des professionnelles de la petite enfance et nous avons besoin d'aide pour exercer correctement notre travail. Nous n'avons pas de réel syndicat. Les grèves ne donnent rien car elles ne sont pas suivies dans toute la France. Au milieu d'actualité dramatique, nous n'avons de place ni dans journaux ni à la télévision. Bref nous sommes seuls.... Je ne sais pas si mon témoignage sera lu, ni même si quelqu'un y prêtera attention mais au moins j'aurai essayé d'attirer l'attention non pas sur moi mais sur les conditions de travail des personnels de crèches en France. Vos enfants ont besoin de vous pour être accueillis dans de bonnes conditions.
Article rédigé par : Céline
Publié le 13 avril 2022
Mis à jour le 23 mai 2022