Témoignage de Julie : « Sinon, vous comptez tomber enceinte ?»

Julie, alias Lily Myrtille, est une jeune assistante maternelle sans enfant. Pour le moment. A la recherche d’un nouvel enfant à accueillir elle vient de vivre une drôle d’aventure… où un papa-futur employeur l’a quasiment sommée de dire si elle comptait faire un bébé. Julie ne s’est pas laissée faire … et a perdu le contrat ! Voici son témoignage.
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Lily Myrtille
Un entretien qui avait bien commencé
En quête d'un nouveau contrat, j'enchaîne depuis quelques semaines les entretiens avec des familles. Pour l'instant, cela ne donne rien, on me reproche de ne pas travailler le week-end, de respecter la loi en établissant un contrat de travail, ou bien d'être trop chère... Vendredi dernier donc, entretien avec une énième famille. J'avais déjà eu la maman au téléphone : un super feeling, des horaires qui me convenaient, et ma situation géographique lui plaisait. Je décide d'accueillir les parents un vendredi soir, après une semaine de 55 heures de travail. J'ai absolument besoin d'un autre contrat, n'avoir que deux enfants en garde, c'est faire beaucoup d'heures pour toucher à peine un smic (et encore j'ai cette chance de pouvoir presque atteindre le smic...), j'espère donc vraiment que cet entretien sera positif.

Je reçois le couple avec leur enfant. Je propose de faire l'entretien dans la salle de jeux, car cette fois-ci ce n'est pas un tout petit bébé de quelques semaines mais une petite fille qui se déplace, ce sera plus plaisant pour elle de jouer pendant que nous faisons connaissance.Nous échangeons sur le rythme des journées ici, sur les autres enfants en accueil, et évidemment sur la petite, ses besoins et les attentes des parents. La petite me fait de grands sourires, qu'elle a l'air chouette ! Alors que le feeling passe vraiment bien avec la maman, comme au téléphone, le papa est présent, sourit, valide ce que dit sa femme, puis au moment où je ne m'y attendais pas : « Et sinon, vous comptez tomber enceinte ?»

La grossesse, une question recurrente et pourtant inattendue !
Coup de massue. Cette question, des directrices de crèche me l'ont déjà posée lorsque j'étais plus jeune. Je répondais toujours par la négation, en disant que mon but était de travailler (ce qui était vrai, j'avais besoin de payer mes factures !). Mais le constat était là, à 25 ans, je n'avais toujours pas décroché le moindre CDI car j'étais en couple et en âge d'avoir des enfants. J'étais toujours recalée de partout, juste bonne à remplacer mes autres collègues enceintes ou en congé parental. Je suis restée trois années dans une crèche, où ils ont fini par supprimer trois postes de CAP Petite Enfance pour créer une place en CDI à une auxiliaire de puériculture...
Est-ce que je compte tomber enceinte ? Cette question intrusive m'est tombée dessus et je ne l'attendais pas du tout. Mais les choses ont changé depuis mes 25 ans. J'ai 31 ans, et je sais que cette question est totalement illégale et comme je suis à présent sûre de moi, féministe et renseignée en droit du travail, je sais exactement quoi répondre :

« Vous savez monsieur, nous sommes en entretien professionnel et votre question est illégale. »
« Oui mais vous comprenez que si vous tombez enceinte, il faudra vous remplacer. Alors comptez-vous être enceinte ?»
« C'est illégal de me poser la question. Oui, il faudra me remplacer, mais comme tout autre salarié, tout comme pendant un arrêt de travail ou un accident de travail... comme vous ! »


La maman, gênée, écourte la discussion et passe à autre chose en acquiesçant ma réponse. Son mari ne me regarde plus et ne dira plus un seul mot de l'entretien. J'ai été sèche dans ma réponse mais... de quel droit se permet-il de me poser cette question ? Est-ce qu'il aurait apprécié que l'employeur de sa femme lui la pose ? Ou bien à lui, lors d'un entretien d’embauche ? Car oui, un homme, un père, est tout aussi libre de poser un congé parental après la naissance de son enfant... Son employeur devra donc aussi le remplacer.

Et si on demandait la même chose aux parents...
L'entretien se finit de manière positive avec la maman qui souhaite me revoir pour un engagement réciproque, je lui demande de réfléchir et n'hésite pas à lui lancer : « Prenez le temps d'y réfléchir. Je pense que votre compagnon est refroidi par ma réponse sur la grossesse. » Aucun mot, aucun regard.
Je ferme la porte. Mon conjoint qui a entendu la scène est hors de lui... Comment on peut me poser cette question et me manquer de respect ? Car oui il s'agit de manque de respect : mon corps, mes choix... apparemment pas lorsque l'on garde des enfants... Belle ironie du sort... Nous sommes employées pour garder les bébés des parents mais, nous ne devrions pas leur faire ça, faire un enfant mais quelle trahison !

Mais vous savez quoi ? Est-ce que nous, les assistantes maternelles, en entretien, demandons-nous aux parents s'ils comptent faire un second enfant et prendre un congé parental pour les garder, et donc nous licencier ? Est-ce que si j'avais été un homme, ce papa m'aurait posé cette question ?

Les mauvais côtés du métier
Voici la réalité vécue par beaucoup de femmes, et beaucoup d'assistantes maternelles. Combien sont licenciées pour un arrêt maladie ? Pour une grossesse ? Combien mettent en danger leur propre vie pour continuer à travailler le plus longtemps possible pour arranger les parents ? Combien repoussent leurs rendez-vous chez le médecin car elles font des semaines interminables de travail ? Combien sont remplacées comme des moins que rien au retour d'un congé maternité ? Beaucoup.
Aujourd'hui alors, je pose les mots sur ce que subissent réellement les assistante maternelles, les perles dévouées, toujours à sourire pour  accueillir les familles et leurs enfants, malgré leur isolement, leurs soucis financiers, la fatigue, la précarité... Voilà aussi la réalité de notre métier, qui n'est pas uniquement composé de comptines et de rires d'enfants.

Retrouvez Julie sur son blog : Lily Myrtille
Et sur son compte Instagram
Article rédigé par : Lily Myrtille
Publié le 05 février 2019
Mis à jour le 09 février 2019