Administration, management, relations avec les familles : les trois piliers de la gouvernance dans les EAJE

Diriger un EAJE, c’est surfer en permanence entre trois écueils : les difficultés de gestion administrative et financière, le management et l’accompagnement des équipes et l’intégration optimale des familles au fonctionnement de la structure. De nombreuses directrices y ont pourtant habilement trouvé leurs marques… Enquête sur les méthodes de gouvernance qui cartonnent.
Le réseau, fer de lance de l’efficacité
« En matière de gouvernance administrative et financière, la problématique est de trouver le juste équilibre entre décharger l’équipe d’un maximum de taches qui ne sont pas son cœur de métier, tout en ne s’éloignant pas de la réalité économique d’une entreprise de crèche », pointe Elsa Hervy, Déléguée Générale de la Fédération Française des Entreprises de Crèches (FFEC).
Coordonner de manière globale, via les services municipaux, réseaux de crèches ou fédérations professionnelles, les grands domaines de la gestion (financière, administrative et RH), est la solution qui monte. « Quand le réseau dépasse deux ou trois crèches, le recours à un expert-comptable, à un chargé du recrutement et à un gestionnaire de planning s’impose », estime Elsa Hervy. Une condition, toutefois : le siège ne doit pas être trop éloigné des crèches, afin de faciliter les allers-retours.

Autre pilier d’une gestion efficace : le travail en réseau. « Les structures associatives les plus en difficulté sont les plus isolées », appuie Philippe Dupuis, directeur de l’ACCEP (Association des Collectifs Parents Enfants Professionnels). Ce maillage rime avec soutien technique et psychologique. Mais aussi avec vraie complémentarité, qui enrichit le tissu local. « Parmi nos partenaires : des mutualités, de grosses associations intervenant dans le secteur éducatif, mais aussi neuf crèches parentales et des structures associatives de quartier, comme les centres sociaux, qui vont apporter aux familles quelque chose de très différent, en lien avec leurs besoins globaux, comme de l’aide à l’insertion », détaillent Claire Topenot, directrice de l’Enfance et Juliette Descos, coordinatrice Petite Enfance, à la Ville de Lyon.

Partenariats et innovation tous azimuts
Pas d’avancée sans proactivité : une devise qui est aussi celle d’un nombre croissant d’EAJE. Beaucoup se sont engagés dans une démarche de certification Qualité. Les crèches privées, plus proches d’un schéma classique d’entreprise, sont souvent pionnières en la matière. La démarche, globale, peut toucher l’organisation interne comme les relations avec les prestataires et fournisseurs. C’est le cas, notamment, au sein du réseau Les Petits Chaperons Rouges, qui a créé un référentiel en ce sens.

Mais les municipalités prennent de plus en plus le relais, à l’instar de Strasbourg, depuis 2012. « C’est d’abord en lien avec les délégations de service public (DSP) mises en place que nous avons entraîné dans la démarche les acteurs du secteur, explique Gabriel Willinger, chef du service Petite Enfance. Mais aujourd’hui, cette culture de l’évaluation s’est développée partout - y compris dans les établissements, municipaux ou associatifs en-dehors de cette procédure - avec de nombreux effets bénéfiques. »

Par ailleurs, il est important de cultiver un esprit d’innovation et de partenariat, que ce soit avec la CAF, les professionnels du secteur ou les autres acteurs locaux. Au premier rang desquels les écoles de formation. « Pour avoir de bons professionnels, il faut aller à la source », pointe Claire Topenot.

Des salariés bien dans leur travail
« Dans une crèche, ce qui fait la qualité d’accueil, c’est 30 % les locaux et 70 % les personnels, assure Gabriel Willinger. Un dernier item soutenu par plusieurs paramètres : les qualifications de ceux-ci, leur nombre, et comment les équipes sont accompagnées, soutenues, suivies, recadrées si nécessaire. »
Ce management de proximité efficace prend nécessairement sa source dans une atmosphère globale bienveillante et attentive aux bonnes conditions de travail. Mais aussi dans une logique de décision résolument collaborative. Une idée très suivie dans le secteur associatif. « A En Jeux d’Enfance, nous avons fait le choix managérial selon lequel les idées viennent de la base, pour répondre au mieux aux besoins des familles », illustre Magali Bachelier, Directrice de En Jeux d'Enfance (association Don Bosco)
Autre pilier incontournable : des temps d’échanges de pratiques réguliers et diversifiés.

L’analyse des pratiques professionnelles devrait encore se développer avec la loi ESSOC (Etat au service d’une société de confiance) du 10 août 2018, selon Julie Marty Pichon, co-Présidente de la Fédération nationale des Educateurs de jeunes enfants (FNEJE). Aux deux journées pédagogiques mensuelles financées par la CAF et quasi-réglementaires, viennent se greffer un nombre croissant de rencontres entre professionnels, à des moments divers : pendant le temps de sieste des enfants, une fin de journée par mois, animées par la directrice ou par le psychologue de la crèche. « Il est essentiel que les gens se rencontrent, se parlent, se connaissent, afin d’apaiser les tensions », appuie Élisabeth Laithier, co-Présidente du groupe Petite Enfance de l’Association des Maires de France et adjointe Petite Enfance à la Mairie de Nancy.
Pour Marta Martins, directrice d’une crèche Keep School et de la crèche Les Tilleuls (Babilou), à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), ces réunions donnent du sens au travail des professionnels, immergées dans un quotidien pas toujours simple, et valorise celui-ci. « Elles peuvent aussi les motiver à évoluer dans leur carrière », pointe t-elle.

Des personnels de direction mieux formés et accompagnés
Qu’il s’agisse de profils EJE ou puéricultrices, les directrices sont insuffisamment préparées par leur formation initiale. D’où la nécessité de mettre en place une solide politique de formation tout au long de la vie. « Nous proposons que, quel que soit le poste de direction pris, une formation complémentaire soit proposée en continu, pour leur permettre de conjuguer sereinement leurs fonctions d’accueillants et de gestionnaires », informe Julie Marty Pichon. Une proposition reprise, notamment, et de longue date, par l’AMF.
En attendant, un nombre croissant d’entreprises de crèches développent des modules d’accompagnement de leurs directrices sur des compétences en gestion des conflits, du stress ou financière. « Ces initiatives sont indispensables pour la réussite de tous, car un mauvais manager est en souffrance, qu’il transmet toute l’équipe », résume Elsa Hervy.
Le secteur associatif l’a bien compris, qui invite les établissements à se professionnaliser. C’est notamment le cas à l’ACCEP. « Nous préconisons de plus en plus que les associations se dotent d’outils plus pointus en gestion financière », explique Philippe Dupuis.

Des personnels « volants » pour pallier les absences
L’une des grosses difficultés des gestionnaires est d’organiser, de la manière la plus réactive possible, les effectifs et le planning des équipes. Une solution en plein essor est celle des personnels « volants », pour le remplacement des absences de courte durée, que ce soit pour l’accueil ou les services techniques (entretien, restauration…). Autre avantage de cette réserve de personnels : dans les entreprises de crèches privées notamment, en forte croissance, cela permet d’avoir un pool de professionnels à tester sur différents postes.

La coéducation, réaffirmée dans les référentiels
« Partout, il est impératif d’intégrer davantage les parents dans l’organisation et le fonctionnement des structures, comme le préconise très justement la CNAF depuis plusieurs années », déclare Julie Marty Pichon. Une opinion largement partagée par Gabriel Willinger. « La coéducation constitue un engagement très fort de notre Charte Qualité », appuie-t-il. Cette coopération passe notamment par l’élection de Parents-Relais, élus par leurs pairs et qui répercutent les questions et / ou doléances de ceux-ci auprès des professionnels, dans le cadre d’une instance consultative collégiale, le Conseil de crèche. « Chez nous, les mandats sont de deux ans, car c’est généralement la durée que reste une famille, précise Élisabeth Laithier. Au terme de ces deux années, un Conseil de crèche plénier réunit en Mairie parents élus et professionnels des différentes structures, autour d’un fil rouge commun (les écrans, le sommeil, l’autorité…) suivie d’échanges et d’un verre de l’amitié, pour remercier les personnes de leur investissement. »

La réussite du Conseil de crèche est toutefois subordonnée à plusieurs conditions. « Il faut qu’il soit fait au niveau de l’établissement : ce qui intéresse les parents, c’est de s’investir sur la crèche de leur enfant, note Céline Legrain, Directrice générale de l’association Crescendo (groupe SOS Jeunesse). Il faut aussi des équipes en confiance, aptes à mettre en place des élections et des rencontres, en sus de leur travail quotidien. Enfin, cette organisation est plus simple à établir en crèche qu’en halte-garderie, où les parents se connaissent moins. »

Des parents résolument intégrés à la vie de la crèche
« Pour que cela fonctionne bien avec les parents, il faut qu’ils aient confiance, et pour qu’ils aient confiance, il faut une vraie transparence », estime Claire Topenot. Pour ce faire, les entreprises de crèches ont une large palette d’actions à leur actif, en fonction de leurs possibilités et des besoins : bureau de la directrice ouvert matin et soir, possibilité de demander à s’entretenir avec le psychologue… La plupart organisent aussi des cafés, des goûters, voire des apéritifs parents, sur des thématiques variées : présentation de l’équipe et du fonctionnement de la structure à la rentrée, puis échanges thématiques autour d’un professionnel adaptés aux âges.

Autre levier : la co-animation d’ateliers ou d’activités, soit de manière ponctuelle, sur proposition des parents, soit plus formalisée (dans le cadre, par exemple, de la Semaine Nationale de la Petite Enfance, en mars). « L’idée est de travailler autour du trio enfants-parents-salariés, de valoriser le travail des professionnels et de partager des moments autour de l’enfant, sur un thème décidé au siège et décliné à leur gré par les équipes », détaille Marie-Claude Rovera, Directrice Qualité Petite Enfance du réseau privé Les Petits Chaperons Rouges.

Etre un soutien social complet pour les publics en difficultés
Bien que la globalité de l’accompagnement reste la force des structures associatives, le sentiment que l’avenir des crèches est d’être actrices de la prévention sociale, de la mixité et de l’accueil des enfants en situation de handicap, dès le plus jeune âge est désormais partagé par tous. Cela n’exclut pas les interrogations. « Il y a un vrai décalage entre ces attentes et les moyens alloués », déplore Céline Legrain.
Article rédigé par : CatherinePiraud-Rouet
Publié le 05 mars 2019
Mis à jour le 06 mars 2019