Héloïse Junier : « Il y a du bon à prendre dans toutes les pédagogies »

Psychologue et formatrice, Héloise Junier accompagne les professionnels de la petite-enfance dans l’élaboration et la mise en place de leur projet pédagogique. Forte de son expérience de terrain, elle porte un regard critique sur les crèches qui s’engagent dans une approche pédagogique trop exclusive. 
Les Pros de la Petite Enfance : De nombreuses crèches s’inspirent ou se revendiquent aujourd’hui de la pensée de Maria Montessori. Qu’en pensez-vous ? 
Héloïse Junier : J’observe qu’il y a bien souvent un décalage entre le projet pédagogique et son application sur le terrain, plus ou moins grand selon la personnalité des professionnels de la petite enfance. Généralement, toutes les crèches ont de très bons projets pédagogiques écrits, inspirés de pédagogues pertinents mais pour moi c’est le facteur humain qui fait la différence. Il y a un savoir-être propre à chaque être humain. Montessori prône l’autonomie et l’intelligence par l’action mais pour moi ce n’est pas une fin en soi. Car cette autonomie elle n’arrive que si l’enfant se sent vraiment en sécurité affective. Mais tout ce qui est attachement, tendresse, confiance, on n’en parle pas du tout dans les projets pédagogiques. Or c’est un prérequis pour trouver l’autonomie.  

Cela vous paraît utopiste de s’ancrer dans un courant de pensée particulier ?  
Avec la fatigue, le stress, les valeurs du projet pédagogique ne sont pas toujours respectées, c’est la réalité du terrain… Et si on est trop ancré dans un dogme, on risque de se déconnecter de cette réalité. Lorsqu’une crèche veut ancrer son projet dans une pédagogie unique, je remets les choses à plat avec elle. Je repars des besoins fondamentaux de l’enfant (attachement, sécurité affective, affection, interaction, etc.) et on construit le projet pédagogique sur l’enfant lui-même et non pas sur une pédagogie pour se rapprocher du concret, du terrain. Et c’est nécessaire pour que les pros s’approprient le projet. Mais il est très intéressant de s’inspirer de différentes approches pédagogiques récentes et anciennes pour en tirer ce qu’il y a de meilleur. Je pense qu’elles sont faites pour cela. 

Pensez-vous qu’une approche soit plus adaptée qu’une autre pour l’accueil des 0-3 ans ? 
Pourquoi faudrait-il forcement s’identifier à un courant pédagogique unique alors qu’aucun courant n’est suffisant en soi ? Il y a à prendre dans toutes les pédagogies. Je suis d’avis de ne pas s’ancrer à 100% dans un dogme, quel qu’il soit, qui me paraît vraiment inadapté. Il y a tellement d’approches pédagogiques et psychologiques autour du jeune enfant, qui évolue sans cesse, qu’on ne devrait pas faire que du Montessori pur. Cela me paraît trop appauvrissant de se concentrer sur une seule approche : entre 1950 et 2020 on a tellement appris sur l’enfant ! On ne peut pas faire abstraction de toutes ces connaissances et se fier uniquement au regard d’une personne qui était pionnière il y a un siècle…

Pensez-vous qu’il y ait un risque à mal faire pour l’enfant ? 
Oui, c’est possible. Certains professionnels trop dogmatiques risquent d’être moins flexibles dans leur approche, moins à jour des connaissances scientifiques et donc plus à risque d’avoir des pratiques calquées au terrain, moins adaptées aux enfants eux-mêmes. 
Article rédigé par : Laurence Yème
Publié le 08 juillet 2021
Mis à jour le 18 août 2021