Les effets du port du masque sur la communication et le langage

Au mois de décembre, nous avons diffusé un questionnaire sur l’impact du masque sur les jeunes enfants. Destiné à tous les professionnels de la petite enfance, il a été conçu par Anna Tcherkassof, chercheure en psychologie sociale sur la communication émotionnelle non verbale, au laboratoire LIP/PC2S de l’université Grenoble-Alpes, Monique Busquet, psychomotricienne-formatrice, Marie Hélène Hurtig puéricultrice – formatrice, Marie Paule Thollon Behar, psychologue et docteur en psychologie du développement. Dans ce nouvel article, Marie Paule Thollon Behar analyse les observations des professionnels ayant répondu au questionnaire en se focalisant sur ceux concernant sur la communication, la compréhension et la production de langage.
Un triple impact
Quelques professionnels, très peu nombreux, disent ne pas voir de différences avec le masque, du point de vue du langage. Ils font état d’un apprentissage habituel : « Sur le tapis, Rose 7 mois répond à mon dialogue en babillant », « les enfants nous comprennent, nous entendent correctement. Certains ont appris à parler pendant cette période et parlent très bien. Pour d’autres c’est plus difficile mais cela l’aurait peut-être été aussi sans masque? ». D’après ces professionnels, les enfants utilisent d’autres modalités : l’intonation, l’intensité de la voix. Certains précisent avoir recours à des stratégies pour faciliter le langage : verbalisation des actions, être vigilante à articuler et à être proche et à la hauteur des enfants lors des échanges, utilisation de gestes.
Hormis ces quelques témoignages, la plupart des professionnels, au vu de leurs observations, indiquent que le port du masque, a un impact sur la réception du langage, sur sa production mais aussi sur la qualité de l’attention des enfants et leur engagement dans les interactions. L’analyse montre que les observations se répartissent pratiquement à part égale entre ces trois dimensions.

Plus d’interactivité sans le masque
Lorsque les professionnels ne portent pas le masque, ils remarquent une plus grande interactivité. Les observations de cette catégorie regroupent en effet toutes les observations où il est question des échanges, des interactions, de la communication, de l’interactivité. Tous disent en observer davantage sans le masque : « Beaucoup plus d’interaction avec les moins de 15 mois », « les échanges sont plus riches et plus longs », « lors du temps d'histoire ou pour le chant, je peux voir dans les yeux des enfants de la surprise, plus d'interactions et d'échanges ».
Alors que l’enfant est en cours d’acquisition de la structure dialogique de la conversation, qu’il découvre le monde par l’intermédiaire de l’adulte, qu’il entre dans la culture, le manque d’interactions est préoccupant et peut avoir un impact sur le développement de la communication et du langage.

Moins d’écoute et d’échanges avec le masque
Les observations réunies dans la catégorie « attention » évoquent l’impact sur l’attention des enfants aux messages qui leur sont adressés et lors des séquences autour du livre et des comptines. Avec le masque, les professionnels remarquent le manque d’écoute, d’attention et de réactivité : « Ils ne sont pas du tout réceptifs, ils écoutent un peu puis passent à une autre activité », « La plupart des enfants réagissent moins lorsqu’on leur parle (1 an et demi - 2 ans et demi) ». Certains ont un visage inexpressif, parfois fuient le regard (enfant de 8 mois). Pour pallier cette inattention, les professionnels parlent plus fort.
Quand ils enlèvent le masque, les professionnels notent tout à fait l’inverse : plus d’attention, de réceptivité, de participation. « En enlevant le masque, je capte plus facilement l'attention des enfants », « D'ailleurs, depuis que je l'enlève systématiquement pour les chansons, ils chantent beaucoup plus! (Enfants de 2 à 3 ans) ». Les enfants apparaissent plus ouverts. Une professionnelle a le sentiment d’exister dans le regard des enfants quand elle n’a pas le masque : « Dans le regard de certains, c'était comme si je venais d'apparaître ».

Le masque crée une barrière qui filtre et freine les échanges. Les enfants ne sont plus, ou moins, dans l’écoute. Ils sont moins réceptifs et ils répondent moins. Le risque est que l’adulte, n’ayant plus de réponses à ses sollicitations, en produise également moins.
Avec le masque, la communication s’appauvrit et avec elle, tout ce que l’enfant construit par l’intermédiaire de l’adulte : le langage, la compréhension de son environnement, la structuration de sa pensée. Le déficit en attention et en interaction est donc préoccupant pour son développement général, au-delà de la communication et du langage.

Moins bonne compréhension des messages et des consignes
Les enfants comprennent moins bien le langage qui leur est adressé quand les professionnels portent le masque : ils font répéter, ont un regard interrogatif, font des confusions dans les mots ou les prénoms « Tom » à la place de « Côme ». « 2 garçons de 2 ans et demi eux veulent toujours me l'enlever. Ils ne comprennent pas parfois quand je leur explique quelque chose ». Les professionnels répètent ou parlent plus fort. Elles enlèvent aussi parfois le masque et notent alors une meilleure compréhension. Ces incompréhensions vont avoir un impact sur la production orale des enfants comme nous le voyons plus loin.

Des consignes passent beaucoup moins bien avec le masque : « pour mettre des limites avec les plus grands c'est un peu plus délicat. J'ai l'impression de ne pas être entendu avec le masque... », « Les plus grands (18 mois) ne respectent plus les consignes car ils ne savent plus si nous sommes sérieux ou pas ». L’incertitude des enfants qui ne voient pas les expressions du visage est repérable : « Lorsque l’on donne une règle ou une organisation future pour la journée l’enfant ne semble pas rassurer, il a peur d’un ordre... ». Il s’agit d’ailleurs d’un motif pour enlever le masque à certains moments pour un nombre important de réponses.
Quand ils enlèvent le masque, les pros se sentent rapidement mieux écoutés : « Q, 25 mois : tire les cheveux à un enfant, je le stoppe, fronce les sourcils et lui signifie que c’est interdit, que l’enfant a eu mal, qu’il ne peut pas faire ça. Il sourit, j’enlève mon masque et lui répète mes mots. Son visage se fige puis il part ».

Avec le masque, les expressions du visage font défaut
Le manque de lecture des expressions émotionnelles, plus que l’intensité de la voix explique l’incompréhension des consignes. Les enfants sont d’ailleurs très déroutés et se questionnent sur le sens du message. C’est la fonction illocutoire du message qui ne peut pas être décryptée, même si les mots sont compréhensibles. Le langage ne sert pas seulement à transmettre de l’information, il fait agir : c’est sa fonction illocutoire. Dans l’énoncé de consignes, c’est le but recherché. Or, quand l’adulte est masqué, même si les mots sont compris, si l’intonation est bien présente, l’ordre contenu n’est pas saisi. Ceci révèle que l’intonation et le contenu du message ne sont pas suffisants : il faut qu’il y ait aussi l’expression du visage. Là encore, l’expression du haut du visage ne suffit pas, du moins à cet âge-là.

Les enfants ne savent pas qui parle
Le repérage de la personne qui parle est particulièrement difficile pour les enfants de cet âge, lorsque plusieurs adultes sont ensemble : « A. m'entend mais ne me regarde pas, il regarde ma collègue assise à quelques m'être de moi ». « Lorsqu’on les interpelle ils cherchent du regard de la personne qui parle et attendent qu’elle leur fasse signe ». Les professionnels sont obligés effectivement de faire un signe de la main pour être reconnues comme le locuteur. Ces observations sont très fréquentes et toutes très similaires. Il est possible que le fait d’avoir des difficultés à repérer la personne qui parle explique en partie le manque d’attention analysé ci-dessus.

Du point de vue de la compréhension du langage, nous constatons donc que le port du masque est un obstacle sur trois aspects : le message en lui-même et sa clarté, sa fonction illocutoire, le repérage du locuteur.

Moins de babils et de répétition de mots
Les professionnels notent qu’il y a beaucoup moins de production de babil, de mots, d’imitation avec le masque : « Enfant de 2 ans et 5 mois ne réussit pas à répéter des mots simples, voiture ou banane ». Sans le masque, ces échanges reprennent : « bébé de 6 mois qui sourit et babille lorsqu'on enlève le masque ».
Les professionnels comprennent que c’est la vision de la bouche qui permet aux enfants de s’engager dans des imitations et des répétitions de mots : « Enfant de 2 ans qui regarde ma bouche lorsque je chante et bouge en même temps ses lèvres par mimétisme pour essayer de chanter comme moi ». « J’ai retiré mon masque, il a tout de suite regardé ma bouche, j'ai prononcé "escargot". J'ai vu qu'il observait attentivement les mouvements de mes lèvres. Il a tout de suite répété "escargot" en articulant, avec beaucoup plus d'aisance ».

Un grand besoin de voir la bouche et le mouvement des lèvres
Cette hypothèse est renforcée par le nombre d’observations qui montrent que les enfants sont centrés sur la bouche de l’adulte, dans les situations de communication. Quand celui-ci porte un masque, les enfants semble chercher la bouche derrière le masque : « Pour l'apprentissage de la parole, ils ont tendance à regarder là où se situe notre bouche en voyant un masque... ». Quand les professionnels enlèvent le masque, de nombreuses observations font état d’une fixation sur la bouche : « J’enlève mon masque pendant les comptines avec des enfants d'1 an et là les enfants observent de manière insistante ma bouche ».

Le masque constitue un frein à l’acquisition du langage
Alors que les recherches sur l’acquisition du langage insistent sur le rôle de la prosodie dans l’acquisition du langage, peu de travaux sont publiés sur l’imitation des mouvements de la bouche. Or, il apparaît dans cette situation très particulière du port du masque que le fait que la bouche soit non visible pénalise fortement la production de babil et la prononciation des mots. Tout se passe comme si l’imitation était une condition de la production du langage. Il ne suffit pas d’écouter parler, il faut aussi regarder parler. L’absence de visibilité de la bouche explique aussi sans doute la plus faible attention qui est mentionnée d’une façon très importante.
L’enfant entre dans la communication et le langage par de multiples canaux qui se complètent. Il rencontre l’autre avec qui il met en place des interactions. Il écoute des messages verbaux, il repère l’intonation, il imite, il produit des sons qui obtiennent ou pas une réponse. Mais aussi, il regarde le visage. Dans cette situation très particulière que nous vivons en ce moment, nous expérimentons à grande échelle, (en situation écologique et non en laboratoire), et sur des durées longues pour certains enfants, le fait de ne pas voir les deux tiers du visage. Les effets, repérés par les professionnelles montrent que tous les autres canaux sont impactés par l’invisibilité du bas du visage : la production et la répétition des sons, la compréhension des messages, et d’une façon plus surprenante, l’attention et l’engagement dans les interactions.

Le masque a donc un impact fort sur cette période de la petite enfance où les bases de la communication et du langage se mettent en place. Certes, les jeunes enfants sont résilients et dans un environnement familial sollicitant, ils vont compenser les manques vécus à la crèche. D’autres auront plus de mal, ceux qui sont en situation de vulnérabilité comme les enfants en situation de handicap ou ceux qui ne parlent pas français chez eux : « J'accueille un petit garçon de presque 3 ans qui parle uniquement chinois avec ses parents chez lui. Il répète peu de mots en français. Un jour j'ai voulu retirer mon masque en me tenant à distance et en observant mes lèvres quand je prononce des mots simples, il les a répétés juste après.... alors qu'avec le masque il ne parvient pas à répéter ses mêmes mots »
« J'ai fait le choix de le retirer fréquemment pour faire répéter les enfants et bien articuler. Je suis en plus dans un quartier prioritaire où nous avions un projet autour du livre afin de favoriser le langage et la langue française puisque certains enfants ont des parents ne parlant pas français et ne savent pas tous lir
e ».
Les professionnels ont, pour beaucoup, conscience de ces effets négatifs. Elles font le maximum pour se mettre à la hauteur des enfants, accentuer les mimiques du haut du visage, articuler… et parfois, baisser leur masque, toutes solutions qui visent à minimiser l’impact négatif du port du masque sur l’entrée dans la communication et l’acquisition du langage. Autre solution, les masques inclusifs qui pourraient pallier, à certains moments, l’absence de visibilité de la bouche. Nous avons eu peu de retours dans notre enquête sur ces masques encore peu répandus en décembre. D’après les personnes qui les ont testés, ils présentent des inconvénients : buée, inconfort. Mais peut-être leur usage est-il à reconsidérer à la lumière de ces données préoccupantes sur la communication et le langage.

La méthode des auteurs de l'étude

Parce que nous entendions sur le terrain des professionnelles inquiètes des effets du port du masque, parce que nous connaissions les conditions de la mise en place de relations affectives et émotionnelles, ainsi que du développement du langage, nous avons décidé de solliciter les professionnels à nous faire part de leurs observations.
Au mois de décembre, le site des « Pros de la petite enfance » a diffusé notre questionnaire sur l’impact du masque sur les jeunes enfants, auquel 592 professionnels de la petite enfance ont répondu. Après avoir indiqué à quelles occasions ils portaient et ôtaient (le cas échéant) leur masque durant la journée, les professionnels consignaient les réactions qu’ils observaient chez les enfants lors du port du masque et de son retrait. Le port d’un masque opaque et d’un masque inclusif (masque transparent laissant voir la bouche) était distingué. Les professionnels avaient également la possibilité de laisser tout commentaire qu’ils jugeaient utile (leurs pratiques, leurs ressentis, etc.).
L’analyse que nous avons faite des témoignages ne porte pas sur l’objectivation des réactions des enfants — que nous n’avons pas pu observer directement, mais sur les observations que les professionnelles en ont fait. Ces faits du quotidien, relatés souvent avec fiabilité et précision sont très informatifs.
Les résultats que nous en tirons confirment souvent les inquiétudes, les précisent. Ils offrent des pistes de réflexion sur ses possibles effets sur le développement des enfants. En offrant aux professionnels la possibilité de comparer leurs propres observations à celles de leurs collègues, ils permettent également de mettre en perspective les témoignages des uns et des autres.
Nous ne pouvons pour autant pas donner de préconisations autres que les consignes sanitaires ministérielles. Sur le terrain, chacune agit de façon plus ou moins souple dans le port du masque, l’enlevant parfois pour certains moments particuliers. Des auteurs ont donné des conseils pour en minimiser les effets négatifs. Par ailleurs, les professionnelles peuvent inciter les parents à se rendre encore plus disponibles aux échanges avec leurs enfants le soir et le week-end, en particulier langagiers : d’une façon visible, en s’appuyant sur des comptines et des livres, par exemple.


 

Article rédigé par : Marie Paule Thollon Behar
Publié le 15 février 2021
Mis à jour le 28 avril 2021
Bonjour, Pour nuancer cette enquête, je me suis penchée sur la question du masque par rapport au développement de la communication et du langage du tout-petit. Je suis orthophoniste, et je pense que nous avons de bonnes raisons de rester positifs. Voici mon article : https://enfancelangage.com/port-du-masque-et-developpement-du-langage-du-tout-petit-faut-il-sinquieter/ Bonne journée.