Enquête : les effets du port du masque sur les pratiques professionnelles en lieux d’accueil collectif

Au mois de décembre, nous avons diffusé un questionnaire sur l’impact du masque sur les jeunes enfants. Destiné à tous les professionnels de la petite enfance, il a été conçu par Anna Tcherkassof, chercheure en psychologie sociale sur la communication émotionnelle non verbale, au laboratoire LIP/PC2S de l’université Grenoble-Alpes, Monique Busquet, psychomotricienne-formatrice, Marie Hélène Hurtig puéricultrice – formatrice, Marie Paule Thollon Behar, psychologue et docteur en psychologie du développement. Dans ce nouvel article , Monique Busquet décrypte  les commentaires que plus d’un tiers des répondants ont exprimé en complément de leurs réponses au questionnaire. Ces commentaires en disent long sur la façon dont les pratiques professionnelles sont affectées par le port du masque.
Vécus corporels et émotionnels forts chez les adultes : fatigue et inconfort
Un certain nombre d’effets physiologiques désagréables sont relevés : maux de tête, difficultés respiratoires, essoufflement, sècheresse de la bouche et du nez, maux de gorge, grande fatigue voire épuisement, état de tension et irritabilité. « C’est très très fatigant, les fins de journées sont dures et les maux de têtes sont beaucoup plus fréquents » ; « On peut faire moins de choses physique (danser, chanter, courir) car cela réduit trop notre souffle ». Les masques inclusifs, lorsqu’ils sont déjà utilisés, sont ainsi commentés : inconfort, buée, condensation et gouttelettes peu hygiéniques, champ de vision encore plus restreint. Ils sont donc loin de constituer la solution alternative souvent espérée.

Il est également fait largement mention de distance et de gêne dans la relation avec les enfants : « Cet inconfort, cet essoufflement impactent clairement ma qualité d'accompagnement » ; « L’inconfort entrave la relation » ; « Tristes de ce que nous faisons vivre aux enfants, de travailler dans ces conditions, de perdre notre bonne humeur, de sentir une barrière avec les enfants » ; « L'impression d'être éloigné des enfants se fait sentir au quotidien, comme une barrière entre nous et eux » ; « Ce que j’ai observé aussi c’est que les enfants demandent plus l’attention des adultes et qu’ils doivent sentir cette atmosphère anxiogène sur la situation dégage ».

La communication avec les enfants est vécue comme plus difficile, autant du point de vue de l’adulte… « C’est difficile chez les grands pour réussir à se faire comprendre, chanter et lire. Chez les bébés c’est difficile d'appuyer nos paroles avec nos expressions du visage ». « Lorsqu'on est fâché il est difficile de leur montrer l'expression de notre visage avec le masque, comme lorsque nous faisons un simple petit sourire, il ne se voit pas forcément ». « Le masque nous rend moins compréhensible » … que du point de vue de l’enfant : « Ça a l’air très fatigant pour l’enfant de s’adapter, de chercher qui parle parmi tous les bruits de la crèche, il doit se concentrer pour comprendre ce qu’on dit » ; « pour l’adulte en tout cas ça l’est et on se sent parfois impuissant face à leurs regards pleins de questions alors dans ces moments on baisse le masque pour parler... » « Le son de la voix est étouffé, les enfants ne savent pas toujours qui leur parle »
Les conditions d’exercice de leur profession sont très mal vécues par certains. « C’est la situation la plus difficile de ma carrière » ; « Ça met de la distance professionnelle » ; « C'est une maltraitance grave, surtout pour les petits qui sont longtemps en collectivité jusqu'à 50h pour certains ! » ; « Nous sommes épuisés...nous respirons mal ... les enfants subissent notre agacement » ; « Le masque me rassure, mais il m’empêche de m’épanouir pleinement auprès des enfants ».

Les effets sur les pratiques : moins de chansons, plus de bruit, une communication plus difficile
Une diminution des temps de chansons et lectures est fréquemment notée « Nous lisons des histoires de moins en moins malheureusement ». « Il est plus difficile pour nous de chanter (on est plus vite essoufflé). « On ne peut pas chanter avec ».
Le port du masque amène les professionnels à trouver des stratégies de communication. « On assure grâce au timbre de voix et au regard », « Il faut souvent penser à utiliser ses yeux et sourcils pour exprimer ses émotions (surtout la colère). « Du fait que ma bouche soit cachée, j'ai adapté ma façon de m'exprimer. Je module plus mes intentions de voix et j'accentue mes expressions au niveau du regard et tout se passe sans soucis. Pour ne pas à avoir à parler plus fort à cause du masque, je me déplace plus pour être à portée de voix de l'enfant, ce qui n'est pas plus mal ». « Nous essayons d'être davantage expressives avec notre regard mais ce n'est pas toujours facile ».  « On travaille aussi beaucoup en équipe sur l'expressivité du haut du visage » ; « Ce sujet nous tient à cœur au sein de l'équipe. Nous restons attentives aux réactions des enfants, nous en parlons lors des séances d'analyse de pratiques avec le psychologue. »

Le fait de devoir répéter plus souvent, mais surtout de devoir parler plus fort, a un impact sur le niveau sonore général. « Je répète beaucoup plus souvent les consignes avec le masque » ; « Il nous oblige à élever la voix ». « Lorsque j'ai le masque, la portée de ma parole est étouffée et j'ai tendance à parler plus fort ce qui fait monter le niveau sonore des enfants ». « Les adultes parlent plus fort et cela entraîne sans doute un milieu plus sonore ». « J'ai l'impression qu'avec le port du masque nous sommes obligées de parler plus fort, cela n'apaise peut-être pas l'ambiance. De plus je me suis fait la réflexion que souvent, je demande aux enfants d'enlever leur tétine pour parler car je ne comprenais pas, et je me dis que moi j'ai un masque devant la bouche... ».

Les professionnels sont amenés à enlever le masque régulièrement pour établir le contact avec l’enfant. « Besoin de montrer ma bouche, quand je constate que tel enfant parle alors plus facilement » ; « Je ressens le besoin pour prendre contact avec eux de baisser mon masque pour montrer mon visage, comme on pourrait baisser son chapeau pour saluer » ; « Pour sécuriser un enfant ou lors du réveil il m’arrive de l’enlever pour partager pleinement ce moment de dualité, j’ai observé que les enfants réagissaient à ces moments par des sourires » ;
Le retrait du masque permet des consignes et des exercices mieux appréhendés : « Pour expliquer une consigne aux plus grands de la crèche il m’arrive de retirer mon masque à distance des enfants pour que mon discours soit compréhensible et mieux saisis par les enfants ». « Je désobéis pour ma santé et afin de verbaliser avec les enfants. Ils répètent beaucoup plus facilement lorsque je m'adresse à eux sans le masque
 ».

Est également constatée une communication plus difficile entre adultes. Cette difficulté s’observe entre collègues : « Il faut souvent baisser le masque pour comprendre ce que l'adulte me dit. Il me faut plusieurs minutes pour savoir à qui je parle » ; « Difficile parfois aussi de s’entendre et se comprendre entre pros, cela amène régulièrement à des quiproquos ou des incompréhensions ».  Elle s’observe également vis-à-vis des parents : La communication est aussi plus difficile avec les parents », « notamment lors des adaptations où le parent est amené à faire confiance à l'adulte qui va s'occuper de son enfant » ; « La communication est moins bonne avec les familles, on ne s'entend pas toujours très bien » ; « Cela met une barrière même pendant les transmissions avec les familles » ; « Cela gomme les nuances que notre visage peut apporter » et « difficile parfois également pour reconnaître les parents qui viennent chercher l'enfant ! ».


Perception des effets sur les enfants : les enfants hyper adaptables…pour le meilleur ou pour …le pire ?
La capacité d’adaptation des enfants est fortement soulignée. Les enfants manifestent moins de pleurs ou de réactions de peur que ce qui pouvait être attendu. « Rien n’a changé depuis que je porte un masque » ; « Dans la globalité, les enfants l'acceptent bien. Les enfants ont une plus grande capacité d'adaptation que les adultes. Bravo à eux » ; « Je n'ai pas senti de différence avec ou sans masque » ; « Je pensais que les enfants allaient vraiment avoir du mal, mais finalement ils s'y sont très vite habitués ». Les professionnels reconnaissent même qu’ils sont parfois moins résilients que les enfants. « Le port du masque est plus compliqué pour les adultes que pour les enfants. Ils s’adaptent à toutes les situations, les enfants sont pleins de ressources ! » ; « Seuls les adultes sont dérangés par le port du masque…dans ma crèche les enfants se sont très vite adaptés » ; « Ils ne semblent pas inquiets et anxieux de nous voir avec un masque » ; « J’ai quand même été surpris car je trouve que les enfants se sont très vite habitués au masque, c'est un grand problème pour nous mais eux semblent mieux adaptés ». Certains font part de leurs préoccupations devant cette adaptation des enfants. « Je pense que l'on peut dire que les enfants se sont habitués aux masques. Mais est-ce une bonne nouvelle ??? Pas sûr ! » ; « On voit bien que l'enfant peut s'habituer à beaucoup de situations même si elles ne sont pas bonnes pour lui ! » ; « Inquiète car jusqu'à présent les enfants ont très peu marqué le port du masque chez les professionnelles. ».

Bien que certains professionnels fassent valoir la capacité d’adaptation des enfants, d’autres craignent pour le développement à long terme des enfants : « Personnellement je suis convaincue que ce port de masque en continu et dans le long terme, ne sera pas sans conséquence ». Tous les domaines sont mentionnés : développement du langage, des compétences relationnelles, de la capacité à décoder les émotions. « Je suis plutôt inquiète sur les répercussions du masque chez l'enfant, notamment chez les bébés qui grandissent en nous voyons masqué, sur la communication non verbale et sur le développement du langage » ; « Je me pose la question sur du long court pour les enfants des répercussions en termes de relations avec les autres et de développement du langage » ; « Très peur de futur impact au niveau du langage, au niveau social surtout pour les bébés qui ne nous ont connu que comme cela » ; « Les enfants qui n'ont connu que des personnes masquées sauront-ils communiquer avec des adultes si - un jour- nous serons libérées du masque » ; «Nous avons observé des pleurs et réactions vives des enfants lorsque les pro enlèvent leur masque quelques secondes (pour boire par exemple), et qu'ils voient le visage en entier ».

Quelques parents partagent également cette inquiétude. Ils sont nombreux à s’alarmer des effets négatifs sur le développement du langage. « Beaucoup de problèmes de prononciation pour ceux qui sont en pleine acquisition du langage » ; « Certains enfants ont du mal à nous comprendre et lorsqu’ils répète nos mots déforme les mots ou mange des lettres » ; « La difficulté d'expression pour les enfants se fait ressentir dans notre crèche, surtout l'articulation des plus grand » ; « Je trouve que ça joue sur le langage notamment lors des chansons ou les enfants cherchent moins à répéter et sont peut-être moins concentrés lorsque l’on chante car ils ne voient pas nos mimiques verbales ».

Des professionnels qui font avec mais qui sont inquiets
Ces commentaires libres indiquent un impact important du port du masque sur les professionnels : leur qualité de vie au travail, leur ressenti d’une baisse de la qualité d’accueil des enfants, leur inquiétude sur le développement des enfants.
Cela est à mettre en relation avec le nombre important de professionnels (77%) qui ont indiqué ôter leur masque ponctuellement selon ce qu’elles perçoivent des besoins des enfants. Parmi celles-ci, 40% l’enlèvent pour chanter et raconter des histoires, 20% pour donner des limites, être mieux entendues et comprises par les enfants, 10% pour permettre des interactions privilégiées et sécurisantes avec les enfants. 15% l’enlèvent également pour des besoins physiologiques, à distance des enfants (boire, respirer, temps de pause).
Par ailleurs, l’adaptation des enfants est fortement soulignée ; elle est souvent considérée comme positive. Elle est toutefois également questionnée. L’absence de réaction visible de peur et de pleurs peut s’accompagner d’effets peut-être parfois plus difficiles à observer. Les prochains articles analyseront de manière plus approfondie les observations que les professionnels font des effets du masque sur le langage et sur les relations socio-communicatives.

                      

La démarche des auteurs


Enquête sur les effets du port du masque sur les jeunes enfants en lieux d’accueil collectif : les conséquences sur les pratiques professionnelles
Parce que nous entendions sur le terrain des professionnels inquiets des effets du port du masque, parce que nous connaissions les conditions de la mise en place de relations affectives et émotionnelles, ainsi que du développement du langage, nous avons décidé de solliciter les professionnels à nous faire part de leurs observations.
Au mois de décembre, le site des « Pros de la petite enfance » a diffusé notre questionnaire sur l’impact du masque sur les jeunes enfants, auquel 592 professionnels de la petite enfance ont répondu. Après avoir indiqué à quelles occasions ils portaient et ôtaient (le cas échéant) leur masque durant la journée, les professionnels consignaient les réactions qu’ils observaient chez les enfants lors du port du masque et de son retrait. Le port d’un masque opaque et d’un masque inclusif (masque transparent laissant voir la bouche) était distingué. Les professionnels avaient également la possibilité de laisser tout commentaire qu’ils jugeaient utile (leurs pratiques, leurs ressentis, etc.).
L’analyse que nous avons faite des témoignages ne porte pas sur l’objectivation des réactions des enfants — que nous n’avons pas pu observer directement, mais sur les observations que les professionnelles en ont fait. Ces faits du quotidien, relatés souvent avec fiabilité et précision sont très informatifs.
Les résultats que nous en tirons confirment souvent les inquiétudes, les précisent. Ils offrent des pistes de réflexion sur ses possibles effets sur le développement des enfants. En offrant aux professionnels la possibilité de comparer leurs propres observations à celles de leurs collègues, ils permettent également de mettre en perspective les témoignages des uns et des autres.
Nous ne pouvons pour autant pas donner de préconisations autres que les consignes sanitaires ministérielles. Sur le terrain, chacune agit de façon plus ou moins souple dans le port du masque, l’enlevant parfois pour certains moments particuliers. Par ailleurs, les professionnelles peuvent inciter les parents à se rendre encore plus disponibles aux échanges avec leurs enfants le soir et le week-end, en particulier langagiers : d’une façon visible, en s’appuyant sur des comptines et des livres, par exemple.

Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 05 février 2021
Mis à jour le 17 février 2021