Le nouveau départ du multi-accueil Les Explorateurs de la Gare

Une impression de sérénité se dégage lorsque l’on pousse les portes du multi-accueil Les Explorateurs de la Gare de Rouen, une des quarantaines crèches que compte le groupe Les Bébés Explorateurs. Et pourtant, cela n’a pas toujours été ainsi. La structure a connu bien des difficultés, d’organisation notamment. Un travail de fond et une volonté sans faille de l’équipe ont permis au multi-accueil de se régénérer. Reportage. 
Lumineux et apaisé, voici les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsque l’on pénètre dans le multi-accueil Les Explorateurs de la Gare. Il est 11 heures, pas encore l’heure du déjeuner. Clémence, l’EJE, Océane, l’AP, et Nathalie, la directrice, sont au sol avec les bébés. Emmeline et Manon, les auxiliaires petite enfance, en charge des moyens-grands, sont chacune avec un groupe d’enfants.  Manon raconte une histoire, tandis qu’Emmeline propose un jeu aux tout-petits dont elle s’occupe. L’organisation semble bien rôdée. Et elle l’est mais avant d’en arriver là, l’équipe a dû retrousser ses manches pour surmonter les difficultés auxquelles elle a dû faire face.

De fermeture en fermeture
C’est fin août 2019 que Les Explorateurs de la Gare accueille ses premiers enfants : 7 au total (sur une capacité de 20 berceaux). Une ouverture en douceur donc avec de jeunes professionnelles motivées et enthousiastes par l’idée de tout avoir à créer, à inventer. Sous la supervision de la Directrice bien sûr mais avec une grande liberté. Un mois après, le multi-accueil connaît sa première fermeture liée à l’incendie de l’usine Lubrizol. Un coup dur pour l’équipe, les familles et les enfants accueillis. Quelque temps après, la structure rouvre. Et se remplit peu à peu. Les vraies difficultés commencent. « Les enfants sont arrivés au fur et à mesure, explique la directrice Nathalie Koffi, éducatrice spécialisée de formation, il fallait donc se réorganiser tout le temps en fonction de l’âge des enfants et de l’amplitude des contrats. » Et salue les grandes capacités d’adaptation de son équipe. Les professionnelles tournaient entre les groupes, elles n’avaient pas de tranche d’âge attitrées. « C’était intéressant car on voyait tous les enfants, mais plus le nombre d’enfants augmentait plus cela se compliquait », souligne Clémence. Juste avant le confinement, la structure est quasiment au complet. « Entre mai et août 2020, du fait de la crise sanitaire, nous avions 10 enfants. Ce n’était pas évident avec le protocole sanitaire mais cela allait à peu près », indique Océane. Et puis, en septembre 2020, tous les bébés et les enfants reviennent.

Organisation, agencement, matériel : une multitude de difficultés
La structure est au complet et l’équipe peine à trouver une bonne organisation. « J’ai refait 15 000 fois le planning mais rien ne marchait », confie Clémence. Et Emmeline ajoute : « Lors de l’adaptation, on pratiquait la référence mais ensuite, on passait des bébés aux grands, une journée avec les bébés puis une journée avec les grands, on voyait que cela ne fonctionnait pas. Et puis il y avait aussi un problème avec notre amplitude horaire, qui n’était pas suffisante. » Un stress important pour l’équipe, qui était « partout et nulle part », fait remarquer Clémence. Les pauses des professionnelles devenaient elles aussi problématiques. Elle détaille ainsi : « Les grands déjeunaient vers 11h et ensuite faisaient la sieste. Lorsqu’ils étaient endormis, la pro partait en pause mais bien souvent un enfant se réveillait au bout de 30 minutes et gênait les autres. Vers 12h30, la plupart étaient réveillés. Inévitablement, en fin de journée, les enfants étaient bien souvent énervés car ils ne s’étaient pas assez reposés. »
Des difficultés également liées à un manque de matériel et à l’agencement des différents espaces. La structure ne possède qu’une seule pièce de vie. « On a changé plusieurs fois les bébés d’endroit », explique Océane. Et continue : « On essayait de trouver une organisation : rituels, horaires, aménagement de l’espace. On a fait plein de changements et on s’est rendu compte que cela avait des répercussions sur les enfants. » Le climat devient anxiogène pour les pros, qui font face à une multiplication de cas de morsures chez les enfants. Et le Covid ne facilite pas les choses. « Les parents étaient tendus avec toutes les règles imposées par l’Etat comme le fait de ne plus pouvoir entrer dans l’espace de vie », constate Clémence. Et si l’équipe s’entend bien, l’ambiance commence à se dégrader. « Notre force a clairement été la communication », précise l’EJE. 

Une équipe à bout de souffle
« Un matin, j’ouvrais avec la Directrice et j’ai craqué. Je ne pouvais plus continuer comme cela. J’avais l’impression d’être une mauvaise professionnelle alors que je venais de commencer à travailler et que je savais que j’avais des qualités », confie Clémence. Une inquiétude partagée par l’ensemble de l’équipe. L’une des pros est d’ailleurs en arrêt maladie et toutes les autres sont sur le point de partir. « J’ai tiré la sonnette d’alarme. J’ai fait appel au siège et à Nathalie Nehr, notre coordinatrice. Nous avions besoin de quelqu’un de l’extérieur pour nous aider à prendre du recul car nous ne trouvions pas de solution », reconnaît Nathalie Koffi.

Une remise à plat totale
Fin 2020, début 2022, à la demande de la Directrice et de l’équipe, Nathalie Nehr intervient au sein de la structure. De nombreux échanges, des temps d’observation et enfin une réunion un soir pour proposer entre autres une nouvelle organisation. « Notre politique c’était : tout le monde doit être d’accord avec les solutions proposées. Si ce n’est pas le cas, on ne les met pas en place », précise Clémence. Une équipe soudée donc qui souhaite réussir ensemble à surmonter les épreuves et pour laquelle le bien-être des enfants passe avant tout. « On a commencé par réaménager les horaires des professionnelles en fonction des besoins de la structure », explique Nathalie Koffi. Outre un planning entièrement remodelé, un système de référence renforcé. Deux professionnels en binôme s’occupent désormais des moyens-grands, les deux AP des bébés, Clémence est transverse dans chacun des groupes et la Directrice est elle aussi quelques heures par jour sur le terrain. L’aménagement de l’espace a lui aussi été entièrement repensé avec des groupes bien séparés et pas de brassage. Les bébés ont dorénavant un grand espace gorgé de lumière. Et pour les moyens-grands, tous les espaces qui n’étaient pas assez exploités auparavant du multi-accueil sont maintenant investis. Du matériel a aussi été racheté, les mêmes jeux en plusieurs exemplaires afin d’éviter les frustrations et les conflits entre les enfants. « Nathalie Nehr nous a aussi donné des conseils sur notre positionnement professionnel. Nous sommes par exemple beaucoup plus au sol. Et puis on ne berce plus les bébés pour qu’ils s’endorment, sauf exception. On leur fait un câlin puis on les pose dans leur lit », indique Clémence.

Une structure profondément transformée
« Suite à tous ces changements, les adaptations se passent beaucoup mieux. Et de façon plus globale, au quotidien aussi car nous sommes toujours en nombre suffisant à tous les moments de la journée. Il y a aussi toujours quelqu’un non-stop dans les dortoirs des grands. Ils dorment ainsi beaucoup mieux », explique Océane. « Tout a changé mais toute l’équipe est restée », se réjouit pour sa part la Directrice. Malgré une amplitude horaire plus importante, les professionnelles se sentent moins fatiguées et bien plus sereines. Les cas de morsures ont également diminué, des solutions ont été trouvées : « Nous avons utilisé des coussins à émotions, nous verbalisons énormément. Et petit à petit tout ce qui a été mis en pratique a porté ses fruits », souligne Emmeline. Et les relations entre les membres de l’équipe se sont améliorées. « Cela se passe bien mieux au niveau de l’équipe. On s’entend très bien. Il y a beaucoup de communication et de bienveillance entre nous et cela a aidé au fait que l’on soit toujours ensemble », indique Océane. Le soutien du groupe Les Bébés Explorateurs a été essentiel comme le fait remarquer l’EJE : « Le siège nous a entendues, en nous donnant le matériel dont on avait besoin et en acceptant que l’on travaille plus ».

La force de projets fédérateurs
« La partie anxiogène s’était envolée et on a enfin pu trouver du temps pour s’interroger vraiment sur le développement de l’enfant », constate Clémence. Avec ces bases solides, les professionnelles peuvent enfin mettre en place des projets intéressants et qui leur tiennent à cœur. Un projet jardinage ou encore une journée à thème organisée tous les mois : en mai, c’est « jungle » et en juin, ce sera « fête de l’été ». Mais un projet de plus grande ampleur initiée par Clémence a lui aussi vu le jour. Cela a commencé en janvier par une journée sans horloge suivie d’une semaine sans horloge au printemps. « J’avais un peu peur car on venait tout juste de trouver une organisation, une routine, admet Clémence, mais en même temps, c’était intéressant de requestionner nos pratiques. » S’il y avait un maître du temps, une pro différente chaque jour, toutes ont bien joué le jeu et ont pu remarquer à quel point parfois cette dépendance au temps, aux horaires ne permettait pas toujours d’être en phase avec les réels besoins des tout-petits. « Nous nous sommes rendu compte que certains enfants n’avaient pas besoin de déjeuner à 11 h donc au fur et à mesure de cette semaine sans horloge, les repas ont été décalés. Certaines déjeunaient à 13h30. Par ailleurs, on ne coupait plus les activités pour respecter le planning. Quand les enfants montraient des signes de lassitude, on changeait d’activité », donne comme exemple Clémence. Si pérenniser le « sans horloge » semble un peu compliqué, les professionnelles ont toutefois modifié certains points. « Aujourd’hui, on a d’autant plus compris les rituels. Ce n’est pas le temps qui est important, l’heure à laquelle sont les rituels, ce sont les rituels en tant que tel qui sont essentiels. Ainsi, pour les bébés, nous pratiquons les repas à la demande. Les grands déjeunent à midi et on ne les coupe plus dans leurs activités », détaille Clémence. Et ajoute Océane : « Le matin, nous ne demandons plus aux parents à quelle heure leur enfant s’est réveillé et à quelle heure il a mangé. On fait la part des choses entre ce qui est important à dire ou demander et ce qui ne l’est pas. »

Une épreuve formatrice
Elles sont unanimes sur le fait que cette épreuve les a soudées et leur a permis de grandir. Elles n’ont eu en effet de cesse de se réinventer pour le bien-être des enfants et le leur. Et ont fait preuve d’une grande adaptabilité. Elles ont accepté de tout mettre à plat, de revoir entièrement l’organisation de la structure et, aujourd’hui, le résultat est là. « Cette équipe peut avoir la fierté de se dire : nous nous en sommes sorties ensemble », conclut Nathalie Koffi. Bravo !
Article rédigé par : Caroline Feufeu
Publié le 19 mai 2022
Mis à jour le 20 juin 2022