Concilier la sécurité sanitaire et la qualité d’accueil : l’expérience des crèches réquisitionnées

A la veille de la réouverture progressive des structures et alors que se rédigent de nombreux protocoles à différents niveaux d’organisation, les professionnel.le.s s’interrogent sur l’effet des contraintes sanitaires sur leurs pratiques d’accueil et sur la possibilité de faire vivre leurs valeurs professionnelles. C’est à partir de ces mêmes questions que Marie Hélène Hurtig puéricultrice et Marie Paule Thollon Behar, psychologue, toutes deux formatrices petite enfance, ont interrogé des structures qui sont restées ouvertes pendant le confinement. Leurs équipes ont dû inventer de nouvelles pratiques. Nous avons pensé que leur expérience pouvait être utile aux crèches qui vont accueillir à nouveau les enfants. Ce sont les points principaux de cette étude que nous avons le plaisir de vous communiquer dans cet article
43 structures de 14 départements
Nous avons élaboré un questionnaire autour des modifications des pratiques d’accueil de l’enfant et de ses parents (hygiène, maternage, pratiques pédagogiques, place des parents), mais aussi  les difficultés, observations et préconisations que les professionnelles souhaitaient nous transmettre. Nous avons diffusé ce questionnaire par le biais de réseaux de professionnels.
43 crèches ont répondu bien volontiers et d’une façon détaillée. Elles sont plutôt des structures publiques, réparties dans 14 départements en France, mais aussi en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, dans des petites communes rurales, des villes moyennes, de grandes métropoles, et de tailles très variables.
La plupart accueille peu d’enfants avec un nombre conséquent de professionnel.le.s. Le ratio est en moyenne de 1 adulte pour 2 ou 3 enfants. Les équipes sont souvent réorganisées au sein d’un service, avec des roulements du personnel. Les professionnel.le.s sont volontaires pour venir travailler. Les enfants accueillis sont bien sûr les enfants des parents prioritaires (soignants, alimentation…). Ce sont donc ceux qui « nous sauvent » ou nous « font vivre ».
Nous insisterons dans cet article sur les points principaux, en discutant les résultats à la lumière des directives nationales très récemment sorties et dans la perspective des conditions de la réouverture.

Des enfants qui se sont très bien adaptés, mais attention…. !
L’avis est unanime : les enfants, accueillis parfois dans de nouveaux locaux, par des professionnel.le.s qu’ils ne connaissaient pas et qui tournent tous les 2 jours, portant parfois des masques, sans adaptation, n’ont pas pleuré et ont joué. Faut-il pour autant remettre en question l’intérêt de la référence ou du moins de la stabilité des adultes et la période de familiarisation ? Sans doute pas, mais inversement, mettre en évidence l’intérêt des petits groupes d’enfants, avec des adultes motivés et nombreux qui ont accueillis avec ce qui est décrit comme « un état d’esprit » de solidarité et d’empathie, dans cette période particulière.
Ces éléments sont à prendre en compte dans la transposition des résultats de cette étude à la réalité des structures qui vont rouvrir. Si la taille des groupes est limitée à 10 enfants, en plusieurs groupes s’ils ne se croisent pas, le ratio adulte/enfant ne restera peut-être pas aussi favorable.

Hygiène et maternage, répondre aux besoins des enfants
La désinfection des locaux et des objets est le point le plus mentionné dans les difficultés évoquées. Elle prend beaucoup de temps et d’énergie et demande une organisation nouvelle, une répartition des tâches précises. Elle empiète aussi parfois sur la disponibilité et la présence auprès des enfants.
Si pour certaines, les consignes vis-à-vis du maternage étaient assez contraignantes vis-à-vis du portage (ne pas prendre les enfants dans les bras ou en les tournant vers l’extérieur), la plupart des réponses notent presque unanimement qu’il est impossible de ne pas répondre aux besoins des enfants. Si le protocole de leur institution impose une distanciation vis-à-vis des enfants, les professionnel.le.s se retrouvent dans une injonction paradoxale et un tiraillement entre valeurs professionnelles et autorité. En allant à l’encontre du protocole, ils.elles vont ressentir de la culpabilité et une souffrance au travail, dans l’écart entre travail réel et travail prescrit.
Aucune équipe n’a mis en place le déshabillage des enfants à l’arrivée. Celui-ci n’est actuellement pas prescrit dans les directives ministérielles. Pourtant, nous avons connaissance de structures qui prévoient de l’imposer.
En ce qui concerne le doudou, seulement trois équipes n’autorisent pas sa circulation entre la crèche et la maison. Plusieurs réponses insistent sur son rôle essentiel de transition. Depuis, en s’appuyant sur les nouvelles directives, des crèches confinent le doudou à la crèche d’une façon absolue. Rappelons que le guide de la DGCS du 6 mai 2020  modère l’obligation : « encourager autant que possible… ». N’ajoutons pas des contraintes aux contraintes.

Jouets, livres, manipulation : garder une richesse ludique et culturelle
La liste des jouets supprimés est impressionnante et inquiète sur les propositions qui sont faites aux enfants. Les jouets mis à disposition sont en petit nombre pour faciliter leur désinfection. 4 personnes signalent d’ailleurs des enfants qui s’ennuient. Les livres sont souvent éliminés. D’autres utilisent du matériel jetable : pâte à sel par exemple.
Le virus n’ayant une durée d’infectiosité que de 24h sur le carton, est-il vraiment pertinent de supprimer l’accès aux livres ? Pourquoi ne pas proposer du jeu libre avec des boites, des rouleaux de carton et autres en prévoyant une mise à l’écart de 48h avant de proposer ce matériel  ou entre 2 propositions de jeu ? La créativité est de mise pour préserver ce que Sophie Marinopoulos appelle la santé culturelle, mais aussi la santé psychique et le développement des enfants. Cette créativité est possible grâce au petit nombre d’enfants qui va être accueilli. Pourquoi ne pas mettre en place des activités, des expérimentations impossibles lorsque les enfants sont trop nombreux ?
Il est aussi possible d’imaginer que les espaces extérieurs vont être (si le temps le permet) beaucoup plus exploités en y installant le quotidien (activités, repas, sieste…).

Distanciation sociale et accueil des parents : conserver une relation de qualité
Alors que les crèches avaient mis beaucoup de temps à ouvrir leurs portes aux parents, celles-ci viennent de se refermer brusquement (en espérant que ce soit temporaire). Pourtant, les professionnel.le.s cherchent à conserver si possible les échanges quotidiens et certain.es disent que la qualité demeure, même si les transmissions sont plus courtes. Cela dépend beaucoup de l’aménagement de l’espace, les parents ne pouvant plus rentrer dans l’espace de vie.
Le guide ministériel préconise que « le temps d’échange avec les parents soit réduit au maximum ( ……)  et que des SMS, messages électroniques ou appels téléphoniques puissent utilement remplacer les transmissions orales habituelles ». Pourtant dans le questionnaire les professionnel.le.s insistent sur le contact (même à 1 m) et l’importance des échanges  oraux avec les parents, ingrédient primordial d’une préservation du lien et de la triangulation enfants/parents/professionnel.le.s.
La relation lors de la réouverture dépendra aussi de la représentation que les professionnel.le.s auront des parents. Les crèches qui ont participé à l’étude accueillaient des « sauveurs ». Comment sont vus les parents qui vont mettre leur enfant à la crèche au moment du déconfinement, avec tout ce qui est véhiculé dans les médias ? Des parents qui ne se soucient pas de la santé de leur enfant ? Qui veulent se débarrasser de lui ? ou qui confient leur enfant pour des raisons économiques au détriment de son bien être ? Cette image ne sera pas sans conséquence sur des échanges qui vont se faire à distance d’un mètre, avec des masques. Pourtant, les parents qui sortent du confinement ont sans doute besoin de parler aux professionnel.le.s. Après deux mois d’absence, ils ont des observations à partager avec les personnes qui vont accueillir leur enfant.
Les équipes qui reprennent le travail pendant cette période de déconfinement progressif le font  dans un climat général d’angoisse vis-à-vis de la maladie. Comme il est conseillé dans les entreprises qui reprennent leur activité, les professionnel.le.s vont avoir besoin de parler de leur expérience du confinement, de se retrouver. Ce temps de partage est à prendre avant de se lancer dans l’action.
Dans l’étude souvent renseignée par des directrices, le rôle du responsable apparaît comme essentiel, dans une proximité et une présence sur le terrain. Il ou elle doit pouvoir rassurer équipe et parents sur les mesures prises. Il-elle est en capacité de faire évoluer, en associant son équipe, les protocoles pensés en amont de la réouverture, afin qu’ils soient faisables et vraiment adaptés à la réalité. Enfin, il-elle peut s’appuyer sur des données scientifiques afin d’avoir une vision plus objective des risques pris pour les enfants comme pour les adultes. (voir « COVID-19 chez l’enfant : état des connaissances en amont de la réouverture des écoles »  et Enfants et covid 19, sciences et avenir, mai 2020).
Les professionel.le.s de la petite enfance, on le sait, sont créatif.ve.s …Si  cette  possibilité leur est laissée. ..
Souhaitons qu’enfants et parents puissent être accueillis, malgré les contraintes sanitaires, dans les meilleures conditions de bien-être, d’épanouissement, de sécurité affective par une équipe solidaire et bien dans son travail.

Accéder au rapport complet de l’étude
 
Article rédigé par : Marie Hélène Hurtig et Marie Paule Thollon Behar
Publié le 10 mai 2020
Mis à jour le 19 mai 2020