Déconfinement : comment réussir la « rentrée des crèches » ?

Sandra Chainay, psychologue clinicienne, accompagne de nombreuses structures d’accueil en région parisienne. Alors que les crèches vont progressivement rouvrir à partir de lundi prochain 11 mai, elle est souvent sollicitée par les équipes : en dehors des protocoles sanitaires imposés, comment faire pour que l’accueil reprenne dans de bonnes conditions pour les enfants ? Elle propose ici quelques pistes pour une rentrée des crèches en douceur.
A l’heure du déconfinement, il est question de rouvrir les crèches et d’accueillir les plus petits. Passé le temps de la mise en place nécessaire des protocoles sanitaires afin d’assurer la sécurité de chacun, il me semble fondamental qu’une réflexion soit engagée autour des effets de ces procédures. En effet, bien qu’il s’agisse d’assurer la sécurité en ces temps de pandémie, il nous faut absolument être vigilant à la sécurité affective des jeunes enfants.
 
Se donner du temps pour ces retrouvailles singulières

Ce retour à la crèche se situe, en premier lieu, après une longue séparation. Séparation durant laquelle les enfants ont pu bénéficier d’une présence importante des parents, même en télétravail, même pris par les devoirs des aînés, même avec des tensions liées au confinement, chacun a pu prendre ses marques, de nouvelles habitudes et s’est adapté à cette situation. Alors, quand sera venu le temps du retour, faudra t’il prévoir une nouvelle période de familiarisation ? Sera-t-il nécessaire de penser à un temps d’adaptation après une si longue absence ?
Il est question que les enfants soient regroupés dans une même salle, qui ne sera pas forcément la section dans laquelle ils ont leurs repères habituels (jouets, aménagement, mais aussi les autres enfants, les professionnelles …). Il est également évoqué que les parents n’accompagnent pas les enfants jusqu’à la salle ou qu’ils restent le moins de temps possible.
Comment assurer de bonnes conditions pour rassurer, pour sécuriser les parents et les enfants ? Comment (ré) inventer des rituels, des repères qui sont à la base du lien qui nous permet d’accueillir sereinement les jeunes enfants ? Faut-il penser d’autres outils pour accompagner ces moments si importants de séparation ?
Il semble indispensable, à mon sens, de se laisser le temps pour que chacun puisse se réapproprier les locaux, puisse entendre les nouvelles consignes mises en place pour (ré) accepter, dans un lien de confiance, de se séparer dans un lieu qui est à la fois semblable et à la fois plus tout à fait le même. Il faut être attentif, ensemble, à ne pas nier les effets de cette rupture d’accueil et se montrer soucieux d’accompagner ces retrouvailles singulières. Cela passe, alors, par des petits temps d’accueil, en tout cas dans les premiers jours. Ces journées courtes, proposées en faisant alliance avec les parents, permettront à l’enfant de retrouver une sécurité de base, ancrage nécessaire pour son bien-être, pour accepter la séparation et pour envisager l’exploration de l’environnement qui l’entoure.

Les masques : essayer de les rendre ludiques et familiers
La question des masques s’ajoute évidement … Comment rendre familier un objet si peu habituel, un objet qu’on utilise pour se déguiser quelques instants et qu’on enlève vite pour que l’enfant puisse nous reconnaitre, un objet qui tel dans le jeu du « coucou-caché » n’a de sens que parce qu’il cède au profit de la découverte du visage dans son entier ?
Les petits doigts des enfants ne vont-ils pas être irrésistiblement tentés de baisser ce morceau de tissu pour voir l’intégralité du visage de la personne qui s’adresse à lui ?
Il est alors nécessaire de mobiliser nos capacités d’imagination et de créativité pour rendre cet accessoire un peu familier. Le recours au jeu, qui est pour l’enfant une activité fondamentale dans ce qu’elle lui permet de comprendre le monde, de se l’approprier et de s’y insérer, est de fait, une des pistes sur lesquelles les adultes peuvent s’étayer. On peut ainsi proposer aux parents, avant le retour à la crèche, de jouer à mettre des masques aux peluches, aux poupées, au doudou. On peut suggérer aux différents membres du personnel, qui seront présents lors de l’accueil, d’envoyer une photo aux familles « avec et sans masque ».
De la même façon, il peut être demandé aux parents d’envoyer une photo de famille avec des masques, photo qui sera l’occasion de parler de cet objet et qui pourra être accrochée au sein de la salle d’accueil.
Ces premières pistes permettent de se familiariser avec l’accessoire mais il n’en demeure pas moins qu’il va falloir que l’enfant s’habitue, s’adapte au fait qu’il sera porté, par le personnel, toute la journée. Comment maintenir des interactions de qualité ? Comment, les tout-petits, qui s’attachent à l’ensemble des signaux du visage pour comprendre une information, pour reconnaitre un visage familier, vont-ils réagir ? Comment vont-ils comprendre l’absence de sourire, la disparition de la source de la voix ?
Il reste, bien sûr, le regard qui est un vecteur de communication essentiel et les intonations de la voix qui vont assurément permettre le maintien d’une relation. Il s’agira, alors, pour les professionnelles de la petite enfance de les utiliser en toute conscience en accentuant leur expressivité, de les investir et de les mobiliser de façon privilégiée pour capter le regard de l’enfant, pour le rassurer et pour l’accompagner au sein des échanges, tout au long des moments clés de la journée.

L’impossible distanciation sociale
Enfin, il me semble que la plus grande des problématiques concerne ce qui est communément appelé « la distanciation sociale ».
Comment accompagner des jeunes enfants qui ont besoin de contenance, d’appuis physiques, de portage, de toucher ? Comment limiter une proximité qui leur est si familière : entre des petites coiffeuses qui adorent manipuler les cheveux des auxiliaires, des explorateurs qui découvrent avec leur bouche, des cuisiniers qui s’attachent à nourrir les adultes …
Une journée, en présence d’autres enfants, implique inévitablement des moments de trocs, de partages, d’échanges mais aussi de conflits, de heurts qui se règlent souvent à renfort de réactions corporelles et qui nécessitent encore plus souvent l’attention de l’adulte, ses câlins, ses bisous qui sont si réconfortants dans le dur apprentissage de la socialisation ...
Comment des adultes, si bienveillants et attentifs soient-ils, vont accueillir cette proximité si naturelle qui est aujourd’hui frappée de méfiance ? Quels types de relations vont s’instaurer entre la spontanéité des échanges et le besoin de désinfection ?
Comment des professionnelles si attachées au corps à corps, à la réassurance physique, à la proximité corporelle vont-elles supporter la barrière symbolique du masque et les précautions sanitaires qu’elles devront respecter pour se protéger, protéger leurs proches, protéger les enfants et leur famille ?
Il semble, à mon avis, que ces questions doivent être abordées dans chaque équipe. Les professionnelles doivent pouvoir disposer d’un espace avant l’accueil des enfants pour pouvoir évoquer leurs propres questions voire inquiétudes, après ce long temps de confinement. Elles doivent pouvoir exprimer leur éventuelle ambivalence, l’effet sur elles des injonctions contradictoires (entre la distanciation relationnelle et le besoin du jeune enfant de proximité physique) et pouvoir donner du sens à une pratique bouleversée. C’est à cette condition qu’elles pourront pleinement assurer leur rôle de réassurance, de sécurité affective et de soutien auprès des familles et des enfants.

Mettre en place de nouveaux repères
Face à cette situation absolument inédite dans laquelle nos repères et nos habitudes de travail sont amenés à évoluer, il est certainement trop complexe de tout anticiper ou de penser à tout. Il me semble que pour tenter de l’élaborer, il faut l’éprouver, le vivre dans son corps, expérimenter la faisabilité, apprécier ce qui est de l’ordre du possible et de l’aménageable. Il faudra, alors, proposer des groupes de parole pour que chaque professionnelle puisse évoquer le vécu de ces retrouvailles atypiques, pour qu’elle puisse mettre des mots sur les émotions que suscitent ces nouvelles interactions. Ce temps de verbalisation leur permettra également d’engager un dialogue avec les familles et les jeunes enfants autour de cette expérience et des ressentis qui y sont liés. Le travail en équipe, en petit groupe, viendra ainsi porter chacune des professionnelles, les échanges et le partage de pratiques viendront soutenir la pensée et libérer les idées créatrices et novatrices.
Il faut, dès lors faire confiance, à ces mouvements de spontanéité qui émanent des adultes et compter sur la pulsion de vie des jeunes enfants qui est, elle, très contagieuse !

 
Article rédigé par : Sandra Chainay
Publié le 05 mai 2020
Mis à jour le 11 mai 2020