Observation des enfants : voir ce qui ne va pas, mais aussi ce qui va bien

Grâce à l’observation spontanée, vous avez peut-être repéré un enfant qui rencontre des difficultés. Dans ce cas, Anne-Marie Fontaine, chercheuse et formatrice en petite enfance, propose alors de faire une observation prolongée à visée « plus thérapeutique ». Elle changera votre regard et c’est de cette manière que vous allez pouvoir aider un enfant qui pleure beaucoup, mord, tape…
Arrêtez de dire « arrête ! »
Lorsqu’un enfant est estampillé « difficile », « l’adulte risque d’être pris dans des réactions émotionnelles », explique Anne-Marie Fontaine. Il va alors avoir du mal à prendre du recul et risque de se focaliser sur les interactions négatives de l’enfant. Un professionnel va par exemple se rendre compte qu’un petit mord de manière répétitive. Et va lui demander d’arrêter. « Mais on a beau lui dire « arrête », ça ne marche pas ! » témoigne la chercheuse. « On peut alors en arriver à une réaction de rejet de l’enfant, comme si on était persuadé qu’il le faisait exprès. Mais un enfant qui a des comportements répétitifs ne le fait pas exprès », insiste t-elle. Il le fait parce qu’il ne sait pas faire autrement. Il a une forme de blocage qui l’empêche d’agir différemment. Il le fait donc involontairement. « Souvent, les enfants qui mordent ou tapent par exemple, sont simplement des petits qui ont du mal à entrer en contact avec les autres », explique t-elle. Ils s’y prennent plutôt mal pour interagir avec un camarade puisque le seul moyen qu’ils trouvent est une interaction négative. Mais ils répètent ces actions car ils ne savent pas faire autrement. « Il est alors essentiel que l’adulte ne s’énerve pas et ne dispute pas l’enfant » conseille Anne-Marie Fontaine. Il est d’ailleurs tout à fait inutile de lui dire le matin à son arrivée « alors aujourd’hui, tu ne mords pas, d’accord ? » puisqu’il n’a pas décidé de mordre », rappelle t-elle
Les professionnels de la petite enfance peuvent parfois entrer dans un cercle vicieux : ils sont stressés à l’idée de s’occuper d’un enfant qui mord, stressés à l’idée de devoir dire le soir venu « votre petit a été mordu » et stressés à l’idée de devoir faire face à la mine décomposée des parents… Ils sont dans un véritable cercle vicieux qui les conduit à rejeter l’enfant « mordeur », à le disputer, à s’agacer et donc à stresser.
Pour sortir de cela, une solution : prendre du recul en mettant en place une observation précise en équipe, en notant les événements objectivement, comme les scènes d’un film, sans aucune interprétation personnelle. Cette démarche d’observation, qu’Anne-Marie Fontaine appelle « l’observation- projet » * consiste à « regarder ce qui se passe en se mettant du point de vue de l’enfant » aussi bien dans ses moments difficiles, quand il mord, que dans les moments où il a des interactions amicales avec les autres. Regarder parallèlement ce qui va mal et ce qui va bien, c’est là la clé pour prendre du recul et pouvoir  aider l’enfant.

*AM Fontaine : l’observation professionnelle des jeunes enfants, un travail d’équipe, Ed Philippe Duval 2011-2016

Deux feuilles, un crayon
Pour essayer de comprendre et d’aider un enfant qui tape ou qui mord, par exemple : vous allez préparer vos outils d’observation. Vous allez prendre 2 feuilles. L’une sur laquelle vous notez à quel moment il tape/mord, à quelle heure, dans quelle situation, ce qu’il faisait avant, ce qui a déclenché le comportement, ce qui l’apaise…
L’autre feuille sur laquelle vous allez noter les bons moments avec d’autres enfants. Avec qui les partage-t-il ? En faisant quoi ? Quelles réactions ?
Ces 2 feuilles seront à disposition au cours de la journée. Et dès qu’un pro voit un moment (qu’il soit bon ou mauvais) il le note !

 



Mode d’emploi des 2 feuilles d’observation :
Elles sont toutes les deux posées sur un meuble dans la pièce de vie des enfants, avec un stylo. Pendant la semaine d’observation, c’est toute l’équipe qui collabore tout en travaillant : chaque fois qu’un épisode de bon ou de mauvais moment pour l’enfant se produit, un des professionnels (celui qui a le mieux vu) va dès que possible remplir la feuille correspondante, puis reprend son travail. Les feuilles se remplissent ainsi progressivement d’épisodes écrits par l’un ou l’autre des membres de l’équipe.  

Redécouvrir les bons moments
Réaliser cette observation demande une certaine discipline. Vous pouvez le faire pendant une semaine. A la fin de la période d’observation, réunissez-vous pour analyser ces deux feuilles. Et faites le point. Attention, vous allez peut-être être surpris ! Car vous allez finalement vite découvrir qu’il y a de bons moments et qu’il y en a même peut-être plus que ce que vous pensiez...  « Le stress nous faire dire « il pleure tout le temps », « il ne fait jamais de sourires », « il ne sait que taper ». Mais « toujours » et « jamais » n’existent pas ! C’est notre attention spontanée qui nous fait dire cela. Elle se fait piéger dans l’émotionnel. Or, dès qu’on réalise une observation-projet objective, on s’aperçoit que ce n’est ni « toujours » ni «  jamais » et qu’il y a de bonnes choses… », témoigne Anne-Marie Fontaine. Vous allez peut-être découvrir qu’il y a eu 8 épisodes de « mauvais moments » contre 15 « bons » ?…
« Quand est obnubilé, on ne voit plus tout le reste », relève Anne-Marie Fontaine. Et on ne voit plus que les mauvais moments. Or, bien souvent le simple fait de redécouvrir les bonnes interactions de l’enfant le conduit à ne plus mordre, à la fin de la semaine ! « Si vous saviez le nombre d’équipes qui me disent « on n’a même pas eu le temps de faire l’observation. Le temps de préparer les feuilles… il ne mordait plus », s’amuse la chercheuse. Le regard des professionnels a changé. « À partir du moment où une équipe se prépare à regarder les bons moments, elle les regarde déjà! » s’exclame Anne-Marie Fontaine. Résultat : on parle à l’enfant autrement, on lui sourit à nouveau. Or ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu le sourire d’un adulte ce petit ! (Car oui, le sourire du matin qu’on se force à avoir en disant « bonjour ça va ? » en même temps qu’on pense « qu’est ce qu’on va encore vivre avec lui aujourd’hui », n’est pas un vrai sourire).
Le simple fait de se préparer à observer change la donne. Car pendant cette préparation, les professionnels observent déjà. Ce changement de regard est thérapeutique. Pour l’adulte comme pour l’enfant. « C’est une observation qui est thérapeutique pour les professionnels car ils reprennent confiance en eux, dans le fait qu’ils vont y arriver, qu’ils vont réussir à aider cet enfant. Et c’est tout aussi thérapeutique pour l’enfant, surtout quand toute une équipe reprend confiance en lui ! » explique Anne-Marie Fontaine.
Elle résume la chose en une phrase « la clé pour aider en enfant en difficulté, c’est de s’appuyer sur ce qui va bien ». Pensez-y !
Article rédigé par : Laure Marchal
Publié le 09 mai 2017
Mis à jour le 12 juin 2019