Pourquoi devrait-on se priver de câlins ou de bisous à la crèche ?

 En France, depuis une vingtaine d'années environ, le secteur de la petite enfance est jalonné d’innombrables interdits, venant parfois brimer la spontanéité et l’authenticité de la relation entre l’adulte et l’enfant. Mais sont-ils tous légitimes ? Attention, sujet tabou, et donc hautement sensible prévient Héloïse Junier, psychologue en crèche, qui ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas !

« Je sortais tout juste d’une formation d’auxiliaire de puériculture après un parcours de 10 années en entreprise, en Direction des Ressources Humaines. A la grande surprise de mon entourage, j’ai choisi de me réorienter dans la petite enfance – quitte à diviser mon salaire par deux – car je souhaitais, à 36 ans, exercer un métier 100% humain, essentiel, authentique, vrai. Bref, tout ce qui m’avait manqué en DRH ! Arrivée sur le terrain, dans une crèche collective de 60 berceaux chapeautée par un groupe privé, j’ai rapidement déchanté. Dès la fin de ma première semaine, l’EJE – une jeune fille pleine de certitudes, voyant que je n’étais pas du milieu, m’a mise au parfum de manière assez cash : ‘’Ici, pas de bisous, pas de câlins, pas de caresses, pas de surnoms, pas de ‘’ma grande’’ – ‘’mon cœur’’. C’est pas tes enfants, ok ? [Ayant déjà deux enfants, j’avais bien remarqué que ces enfants n’étaient pas sortis de mon utérus, mais au vu de ma situation, je faisais mieux de ne pas la ramener !]. Et aussi, hier tu as chanté « No woman, no cry » avec les enfants. Ça ne va pas le faire non plus. Ça serait mieux si tu t’en tenais aux chansons pour enfants, vu ? T’es pas chez toi, ici, t’es au travail !’’ Deux mois plus tard, voyant que cette EJE disait vrai et que je n’étais pas sortie de l’auberge, j’ai filé à la PMI demander un agrément pour m’installer en tant qu’assistante maternelle. 15 ans et 39 enfants accueillis plus tard, je me souviens de cette scène comme si c’était hier !  » raconte Sylvie, assistante maternelle dans le Val d’Oise. Ce témoignage, comme il y en a beaucoup d’autres, nous permet d’aborder un débat sensible et particulièrement tabou dans la petite enfance : celui des multiples interdits régnant dans les EAJE.


Certains interdits sont discutables
Nous retrouvons dans les EAJE des interdits indiscutables, fondés sur le seul respect de l’enfant : il est interdit de frapper un enfant, de l’humilier, de l’isoler, de le punir, de le menacer, de lui enfoncer une cuillère dans la bouche pour le forcer à manger, de le négliger, de se montrer indifférent à ses demandes, de le discriminer, de le traiter de « méchant garçon », d’enfant « capricieux » ou « mal élevé », etc. L’ensemble de ces interdits, fondamentaux, sont une évidence. Parallèlement, dans certains EAJE (mais aussi dans certaines PMI qui encadrent les assistants maternels) d’autres interdits – plus discutables – sont érigés comme des vérités depuis des générations et des générations de professionnels. Certains de ces interdits sont des dérives issues des recommandations des courants basés sur la bien-traitance. D’un côté, les réflexions promouvant à la bien-traitance ont permis de développer des pratiques plus adaptées aux besoins des jeunes enfants. Le revers de la médaille est que l’on a fini par décortiquer à outrance les pratiques et par voir des douces violences, et des violences, là… où il n’y en avait pas forcément. L’objectif de cet article est alors d’interroger la légitimité actuelle de ces interdits (et, finalement, d’énoncer tout haut ce que beaucoup de professionnels pensent tout bas !).  Prêt à aborder un sujet ébouriffant ?

« Pas de mots gentils », « pas de caresses »
Les marques d’affection seraient réservées aux parents
Selon un courant de pensée traditionnellement ancré dans les crèches, et en partie psychanalytique, les marques d’affection seraient « réservées » aux parents. On en vient à interdire aux professionnels de faire des câlins et des bisous pour ne pas briser la symbiose mère-enfant, pour ne pas « voler » la place sacrée du parent. La tendresse, la proximité physique, les gestes d’affection étaient vus d’un mauvais œil. Or, depuis une quinzaine d’années, les travaux en neurosciences et sur la théorie de l’attachement posent un regard très différent sur cette question de la tendresse dans les structures d’accueil. Ces nouvelles données nous enseignent à quel point l’enfant a besoin de marques d’affection et de tendresse de la part des adultes pour se construire, pour aider à la maturation de son petit cerveau. Mais aussi pour établir un lien d’attachement de qualité avec ceux qui l’entourent.

Quid des enfants qui passent 50h par semaine loin de leurs parents ?
Certains professionnels estiment donc que « les gestes affectueux – tels que les bisous, les caresses, les câlins – sont réservés aux parents ». Oui et non. Car nous oublions qu’un enfant passe 8 à 10 heures par jour loin de ses parents, près de 50 heures par semaine, 48 semaines par an pendant quasiment 3 ans, soit environ… 7 200 heures loin de ses parents rien que ses trois premières années de vie, à une période où son cerveau construit une grande partie de ses fondations ! Il s’agit donc de ne pas le sous-alimenter. Et notre responsabilité est très grande. Pendant ces longues périodes loin des bras de ses parents, son cerveau a notamment besoin d’ocytocine, cette hormone de l’attachement sécrétée lors des rapports humains tendres, empathiques et affectueux. Certes, nous pouvons aussi sécréter cette hormone par un regard ou une parole. Toutefois, le rapport physique bienveillant, le geste affectueux, le câlin (et notamment les caresses de l’enfant sur sa peau) restent la voie royale de la sécrétion de l’ocytocine.  

Forcer un enfant, non. Lui proposer, oui.
Forcer un enfant à faire un bisou/ un câlin ? Sûrement pas car la notion de consentement est primordiale. Lui proposer un bisou/ câlin ou répondre à sa demande ? Pourquoi pas, car l’enjeu est différent. L’essentiel est de respecter les particularités de chacun (adultes, enfants et parents) et de ne surtout pas brimer ce rapport physique aux enfants sous l’égide d’interdits discutables. Et, une bonne fois pour toutes, cessons définitivement de parler de « juste distance » et privilégions le terme de « juste proximité » !  

 « On ne racle pas la bouche de l’enfant avec la cuillère »
Le fait d’enlever l’excédent de purée de la bouche d’un enfant à l’aide d’une cuillère est historiquement qualifié de « douce violence » au point d’être proscrit dans de nombreux établissements. D’où vient cet interdit ?

Les dérives d’un courant bien-traitant
Une petite note historique s’impose. Au début, dans les crèches, l’accent était mis sur l’hygiène et le soin. Les gestes pouvaient être froids et automatiques, sans affect, sans individualité, sans prise en compte des besoins du petit enfant que l’on avait en face de soi. Nous avons tous en tête des images de professionnels d'après-guerre qui nourrissaient les enfants à la chaîne et leur raclaient la bouche avec nonchalance, machinalement. Après quoi a émergé de double courant -essentiel- de la bien-traitance (avec les apports de Danielle Rapoport) et des douces violences (selon les travaux de Christine Schuhl). Dans la défense du respect de l’enfant, ce mouvement pédagogique est venu – à juste titre – pointer du doigt les gestes robotisés des professionnels pendant les temps de change et de repas, ainsi que les surnoms dévalorisants qui leur étaient parfois attribués (« mon pépère », « la mégère »…). Grâce à ces avancées pédagogiques, les pratiques professionnelles ont largement gagné en bientraitance ! Le revers de la médaille est qu’au fil du temps, dans certains établissemenst, sur le terrain, ce courant a fini par dériver vers un contrôle excessif des pratiques professionnelles sous l’égide d’un pseudo-respect de l’enfant, laissant entrevoir des maltraitances là où il n’y en avait pas. Au point qu’aujourd’hui, des établissements en viennent à interdire des gestes du quotidien (comme par exemple racler la bouche d’un enfant avec une cuillère) sans les distinguer de l’intention de l’adulte qui l’effectue (qui peut être bienveillante ou malveillante).

L’importance de distinguer le geste de l’intention de l’adulte
Prenons un cas concret. Quand un bébé a de la purée autour de la bouche, vaudrait-il mieux lui laisser la bouche avec de la purée pendant tout le repas ? Ou bien l'essuyer avec un bavoir lui-même tâché de purée ? Il est fort probable que le bébé se fiche littéralement de savoir comment l’adulte lui enlèvera ce surplus de purée. Ce qui le préoccupe lui, à ce moment précis, c'est la tendresse et l'humanité du professionnel qui lui donne son repas, c'est ce jeu de regard, ses paroles bienveillantes, ces sourires partagés, ses caresses. Du moment que ce geste est fait avec bienveillance et douceur, pourquoi alors l'interdire ? « Ancienne directrice de crèche j'avais en tête qu'il s'agissait d'une douce violence... Mais quand je me suis retrouvée face à ma fille pleine de compote j'ai fait naturellement ce geste. Je n'ai pas eu l'impression de la gêner, elle a continué son goûter toute souriante. En verbalisant et en le faisant en douceur il n'y a pas de raison que l'enfant le vive mal ! » témoigne Aurélie, éducatrice de jeunes enfants.
Certains professionnels rétorqueront « Non, nous devons plutôt essuyer le visage de l’enfant avec une serviette comme on le ferait pour un adulte ! » (ce qui pourrait être une bonne idée si les quantités de purée sur le visage d’un enfant pendant un repas n’étaient pas aussi importantes comparées à celles d’un adulte !). Mais en quoi l’usage de la serviette préserverait-il davantage l’enfant ? N’a-t-on jamais vu de professionnel essuyer le visage d’un enfant par surprise, avec force et brutalité ? Doit-on dans ce cas interdire aux professionnels d’essuyer le visage des enfants avec une serviette ? Vous l’aurez compris, ce débat repose en réalité sur cette sacrosainte confusion entre l’outil et son usage, entre le geste et l’intention. Il se doit d’être traité avec intelligence et modération. Car ce qui compte n’est pas l’outil en soi mais bel et bien l’intention de l’adulte qui effectue le geste !

« Il est interdit d’écouter des chansons pour adultes, de danser en section… »

 « L’un de mes meilleurs souvenirs de crèche était un lundi matin d’hiver. Il pleuvait, il faisait froid. Personne n’avait envie d’être là, c’est évident. C’est alors qu’une des pros s’est mise à chanter à tue-tête « The show must go on » comme l’aurait fait Freddie Mercury 20 ans plus tôt ! Aussitôt, ses collègues en ont fait de même. Elles chantaient toutes affreusement faux mais c’était émouvant ! Les enfants étaient scotchés. Certains rigolaient, d’autres dansaient, d’autres restaient bouche bée, complètement fascinés par ce spectacle humain à taille réelle… » se souvient Johanna, psychologue de crèche.

Du moment qu’ils demeurent ponctuels et raisonnables, pourquoi donc vouloir supprimer ces élans d’adultes ? Font-ils réellement du tort à l’enfant ? Toutes ces actions relèvent de la vraie vie, du naturel. A son domicile, l’enfant vivra d’ailleurs des situations similaires. Parmi les apprentissages, il y en a un qui est essentiel, c’est celui de la joie de vivre. Car oui, il s’apprend ! De plus, l’enfant a besoin de se construire une connaissance des humains en les voyant évoluer naturellement, spontanément. Si les humains de la crèche ne sont pas représentatifs des humains en général, l’enfant risque de ne pas s’y retrouver ! Ces interdits spécifiques sont là encore une dérive de la sacro-sainte distance et posture « professionnelle », au détriment de la vraie vie. Une fois de plus, tout est donc une question de modération et de mesure.

A force de se couper les cheveux en quatre, on risque de ne plus en avoir beaucoup sur le crâne !
A cause de ces multiples interdits, de très nombreux professionnels estiment que les lieux d’accueil actuels sont en voie de devenir des lieux trop aseptisés, trop normés, trop formatés. On reproche à ces interdits de ternir l’humanité et la spontanéité du métier, le risque étant de retomber dans des pratiques distantes et dépourvues d’affect que l’on a si longtemps condamnées. On leur reproche également de développer à outrance l’auto-contrôle des adultes (« oh mince, la psy vient d’arriver, il faut que je pense à ne pas appeler les enfants « mon grand » ou « ma grande » jusqu’à ce qu’elle soit partie !). Et risque donc nuire à l’authenticité des rapports humains, à la qualité de la relation entre les professionnels et les enfants et ainsi, quelque part, au bien-être des enfants accueillis. Il arrive que les professionnels eux-mêmes se retrouvent dans une forme de dissonance cognitive, quand on leur demande de faire – ou de ne pas faire – quelque chose pour lequel ils ne sont pas d’accord. Ce décalage entre ce qu’ils font et ce qu’ils voudraient faire peut induire un décalage, une pratique bancale, comme plaquée. D’où la nécessité de réinterroger le sens de ces interdits et le « pourquoi ». « Pour avoir dirigé une crèche durant près de 10 ans, je sais à quel point la pression exercée sur les professionnelles est forte et certains concepts pédagogiques difficiles à comprendre. Je me suis moi-même perdue devant tant d'incohérences… C'est en partie pour cette raison que j'ai quitté mes fonctions il y a quelques mois » témoigne Sandrine, infirmière puéricultrice. Au lieu de multiplier ces interdits – qui en plus d’être discutables viennent infantiliser les professionnels – ne devrait-on pas plutôt les amener à développer leur sens des responsabilités et des nuances ? Il existe et il existera toujours un noyau de professionnels non bienveillants, peu à l’écoute du respect et des besoins de l’enfant. Etendre la liste des interdits ne changera rien à la situation. Car, martelons-le, l’origine du problème ne se situe pas dans l’action commise mais réellement dans l’intention de celui qui la commet.

On entend beaucoup parler de neutralité, de distance, d’autonomie, d’auto-contrôle (« vos problèmes, vous les laissez aux vestiaires ! »). A l’inverse, rares sont les projets pédagogiques à évoquer les termes de tendresse, de douceur, d’affection, d’attachement, d’humanité, de gentillesse, de complicité. Les enfants n’ont pas besoin de robots, mais d’êtres humains spontanés, vivants, parfois défaillants et résolument imparfaits.
Certes, l’enjeu est de limiter les dérives. Mais à quel prix ? Le seul fait de se poser la question est déjà, en soi, un début de réponse…  

 
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 24 mai 2020
Mis à jour le 01 juillet 2020
Merci. Simplement.Votre article rejoint exactement les dichotomies qui rendent la vie infernale en crèche pour les enfants, parents. Nous sommes des pros de la petite enfance, avec de l’expérience; Mais a été oublié l'aspect simplement humain, essentiel, depuis de nombreuse années, et de plus en plus; Les protocoles et autres théories, primordiale certes, notion de rentabilité, se multiplient, mais ont pris le devant sur cet aspect relationnel et humain, qui sont l'essence même dans nos profession.