Pikler Loczy

Pourquoi mettre en œuvre le système de référence en crèche ?

Bien que reconnu et souvent mis en place en crèche, le système de référence fait souvent débat : si certains professionnels en observent les effets bénéfiques au quotidien, d’autres doutent de sa nécessité, craignant parfois un attachement trop intense, une relation exclusive qui pourrait devenir enfermante. S’il semble a priori simple, le système de référence revêt en réalité une grande complexité en ce qu’il touche à la fois à l’organisation et au relationnel. On pourrait dire qu’il s’agit là d’une organisation pensée dans les détails au service de la création d’une relation professionnel / jeune enfant authentique et empathique. Le point de vue de Mathilde Renaud-Goud, psychologue clinicienne en crèches et micro-crèches et formatrice à l’association Pikler-Loczy.
Comment est née l’idée de référence ?
Avant de débattre de l’actualité de cette pratique dans les crèches de nos jours, un petit voyage dans le temps nous permet d’en connaître les origines. La première étude faisant référence est la théorisation du syndrome d’hospitalisme, par René Spitz en 1946. En observant des bébés souffrant de carences affectives précoces placés en institution, ce psychiatre découvre que bien que les bébés soient nourris, changés, baignés, s’ils n’ont pas l’opportunité de nouer une relation authentique avec une professionnelle identifiée, alors ils plongent dans un état de marasme psychique et physique et leur développement s’interrompt. Ces bébés, bien que soignés et nourris, se laissent mourir de ne pas avoir rencontré une personne avec qui tisser une relation authentique et chaleureuse.
La même année, à la pouponnière de la rue Lóczy à Budapest, Emmi Pikler, forte de ces nouvelles connaissances, met en place les prémices du système de référence dont les bienfaits à long terme sur le développement des jeunes enfants en institution ne sont plus à démontrer. Quelques années plus tard les travaux de John Bowlby ne feront que confirmer que l’attachement est un besoin vital pour le petit enfant. 

Le système de référence : des repères stables et rassurants
Après ce petit détour historique, revenons à nos crèches, ici et maintenant... C’est en effet une critique parfois adressée au système de référence : pour les pouponnières où les enfants sont privés de leurs parents, la référence peut avoir une utilité, mais dans les crèches et micro-crèches, pour les enfants qui ont déjà ce premier lien d’attachement, cette organisation est-elle alors vraiment nécessaire ? Après tout, les enfants s’adaptent et vont volontiers avec n’importe quelle professionnelle de la section…

Si l’on revient à la mission principale des accueils collectifs, il s’agit de garantir des conditions d’accueil favorables au bon développement de l’enfant, en l’absence de ses parents. Etre séparé de ses parents, et être accueilli au sein d’un groupe à un moment de son développement où il est immature et dépendant, cela représente d’emblée un très grand défi pour une si petite personne ! Esther Bick, médecin et psychanalyste disait que le bébé qui vient au monde est comme un cosmonaute dans l’espace sans combinaison, nous pourrions reprendre à notre compte cette image pour les bébés arrivant en crèche... Si l’arrivée en crèche pourrait s’apparenter pour le bébé à un atterrissage dans un nouveau monde (nouvelles personnes, sons, voix, odeurs inconnus, rythme, gestes des professionnels, portage, soins différents..), alors notre défi est de tout mettre en œuvre pour rendre ce nouveau monde plus familier et donc créer pour le bébé un maximum de repères stables. Faire que le monde extérieur soit le plus stable et prévisible possible pour contrebalancer le chaos que le bébé vit dans son monde interne. Face à ces nouveautés, ces ruptures, ces inconnus, donner des repères stables au bébé lui garantit une tranquillité, une détente, terreau d’un développement harmonieux. 

Concernant les repères, en collectivité, nous professionnels pouvons agir sur au moins trois axes : les repères dans le temps (le tour de rôle pour les soins par exemple) dans l’espace (la place du lit, la place à table, la place des jouets...) et le repère le plus essentiel : le repère de personne. En l’absence de ses parents, le jeune enfant accueilli en collectivité a besoin de savoir à chaque moment de la journée, qui va prendre soin de lui, le nourrir, le consoler. 

La référence, fondement d’une relation individualisée
Le système de référence est donc éminemment lié à la question du soin, et de l’engagement relationnel de la professionnelle durant ce soin. Mária Vincze, pédiatre à la pouponnière aux côtés d’Emmi Pikler définissait le rôle de la référente avec ces mots : « c’est la personne qui, au sein d’un groupe d’enfants, porte la responsabilité à titre particulier du bien-être et du bon développement des enfants, en leur procurant un intérêt particulier, une relation privilégiée et une sécurité affective ». La référente est donc la personne responsable des soins de l’enfant, et celle qui le connaît le mieux, dans les moindres petits détails, or on ne peut pas connaître très bien un grand nombre d’enfants... Et pourtant, c’est bien de réponses individualisées à leurs besoins dont ont besoin les petits enfants !

Malo n’a pas « juste » besoin d’être nourri, comme Zaïn ou Maëlle. Il a besoin d’être assis sur une chaise jaune qui correspond à sa taille, il a besoin que sa purée ne soit pas trop chaude et pas mélangée à la viande, il a besoin d’être seul à table, et il commence toujours son repas par un verre d’eau qu’il sait se servir seul. Pour se sentir accueilli comme une personne singulière et non pas comme un « moyen », un « grand » ou un « aventurier », Malo a besoin de l’attention de l’adulte à ces infimes détails (qui n’en sont pas !). Or, dans une section de 15 ou 20 enfants si en tant que professionnelle, je peux potentiellement donner les repas à tous les enfants selon les jours, alors je ne peux évidemment pas connaître ce niveau de détails, je serais alors tentée de donner des réponses « standardisées », sans prendre en compte les compétences et la singularité de chaque enfant : mettre les bavoirs à tous même si certains savent le mettre par eux-mêmes, servir la même quantité de nourriture, aider tous les enfant à racler l’assiette alors que certains auraient besoin de temps plutôt que d’aide...

Pour ces petits enfants que nous accueillons au quotidien, c’est un besoin fondamental de se sentir sujet, d’être considéré comme une personne à chaque petit moment de sa vie. On doit à René Roussillon, psychologue et psychanalyste la formule : « Pour se saisir de soi comme sujet, il faut d’abord avoir été sujet pour l’autre ». Or en collectivité, c’est lors des moments de soins individualisés, caractérisés par cette attention aux détails, cet ajustement à ses compétences, que le bébé va s’éprouver comme une personne singulière. Parce que je reçois des réponses différenciées à mes besoins, je prends conscience que moi, Malo, je ne suis pas Zaïn, ni Maëlle, ni un « moyen » parmi « les moyens ». Dans le regard de ma référente qui me considère comme une personne unique, je me sens moi aussi comme un sujet à part entière. 

C’est précisément en cela que le système de référence est à envisager non seulement du côté de l’organisation des soins (Sidonie « s’occupe » des mêmes 7 enfants toute l’année) mais aussi et surtout comme un outil au service de la création d’une relation authentique, chaleureuse et individualisée (donc individualisante.). Si Sidonie, bien que référente de 7 enfants, leur change la couche strictement de la même manière, avec les mêmes gestes, sans attention spécifique aux petits progrès, au rythme, aux initiatives de chacun, alors peut-on vraiment parler de système de référence ? Tel qu’il a été mis en place par Emmi Pikler, c’est véritablement dans le « faire-ensemble » durant le temps de soin où l’enfant est partenaire, que s’enracine la relation professionnel/enfant.  

De la référence au système de référence
Mais fort heureusement, Sidonie n’est pas seule pour prendre soin de ces 7 petites personnes, et c’est là où le terme « système » prend tout son sens. Tout d’abord, d’un point de vue purement pratique, cela serait proprement impossible : les enfants en crèche sont rarement aux 35h, donc la question de qui porte la responsabilité de l’enfant en dehors des heures de travail de sa référente se pose inévitablement. De plus, en collectivité, cette illusion que l’enfant ne pourrait être accueilli que par une seule professionnelle serait périlleuse à plusieurs titres : on pourrait craindre l’exclusivité du côté de l’enfant, la solitude du côté de la professionnelle, une rivalité accrue du côté du parent, et un manque de pluralité des regards sur l’enfant. La référente ne peut donc pas assurer seule la responsabilité de l’enfant, sans une référente relais garante de la continuité pour les enfants de « son groupe ». Même si la référente porte une attention plus soutenue et continue à certains enfants, les décisions qui les concernent sont prises en équipe. 
Par ailleurs, lorsque sa référente n’est pas là, le bébé a absolument besoin de savoir qui va prendre soin de lui, et surtout que cette référente relais soit identifiée ! Selon les plannings des enfants et des adultes, il est souvent nécessaire d’identifier 2 professionnelles relais. En l’absence de la référente, la référente relais n°1 assure la continuité, puis lorsqu’elle et la référente sont absentes, c’est la référente relais n°2 qui prend soin des enfants. Bien évidemment, cette organisation ne peut empêcher les absences imprévues des professionnelles mais elle permet d’offrir à chacun, enfants comme adultes un maximum de repères. La référente, les référentes relais ainsi que les autres professionnelles de la crèche (éducatrice du groupe, directrice, psychologue...) constituent les éléments de ce système complexe garantissant à chaque enfant une relation authentique source de sécurité affective. 

En définitive, le rôle de la référente et d’être garante de la continuité de chacun des enfants accueillis, tisser pour eux le fil rouge qui reliera ses différentes expériences, le monde de la maison et celui de la crèche, les différentes personnes qui prennent soin de lui dans la journée...C’est grâce à ce précieux fil rouge que le petit enfant arrivera progressivement à faire l’expérience de sa continuité, à éprouver ce que Winnicott nomme « le sentiment continu d’exister ». 

Le système de référence pour apprivoiser la collectivité
Pour conclure, après un petit tour dans le passé et une réflexion sur l’actualité des modalités d’accueil, projetons-nous dans un futur proche pour imaginer, rêver ce que seront ces bébés dans quelques années... Bien entendu, il n’est pas question de deviner qui sera astronaute ou dresseuse d’ours, mais certaines études, certaines expériences nous invitent à dessiner les contours de leur avenir social, relationnel. En effet, Bowlby (encore lui...) dans ses travaux sur l’attachement nous a appris que les premières relations servent de modèle au bébé pour construire ses relations futures. L’expérience des enfants accueillis à Lóczy n’a fait que confirmer cette théorie. Si tu me traites avec respect, considération, sollicitude, alors je vais tenter de faire de même avec les autres humains que je croiserai sur mon chemin. Les parents en priorité mais les professionnels aussi ont donc une part importante à jouer dans l’avenir social du jeune enfant. 
En mettant en place un authentique système de référence, le projet sous-jacent n’est donc pas que le petit enfant s’adapte, s’accommode bon an mal an à la vie en collectivité, mais bien qu’il noue de véritables relations où sa sensibilité, ses initiatives, ses émotions et son rythme de développement seront pris en compte. L’ambition est toute autre... 
Article rédigé par : Mathilde Renaud-Goud
Publié le 14 septembre 2021
Mis à jour le 24 septembre 2021