Les mots pour le dire. Par Amandine Micoulin

Puéricultrice, cadre de santé

Professionnelle  avec deux jeunes enfants
Dans notre quotidien auprès des enfants et de leurs familles, nous sommes amenés à communiquer, avec des mots ou des attitudes non verbales que nous répétons tous les jours et qui nous paraissent parfois anodines.
C’est cette infirmière-puéricultrice qui soutient une famille en détresse en posant une main empathique sur une épaule, cette assistante maternelle qui réconforte une mère anxieuse par un regard compatissant lorsqu’elle lui tend son bébé, cette auxiliaire qui fait patienter une famille en attendant l’arrivée du médecin et en ébouriffant les cheveux du cadet. C’est encore cette éducatrice qui invite une étudiante à s’asseoir au milieu d’un groupe d’enfants, cette accueillante qui réconforte par la voix un enfant qui n’a pas pu obtenir au jeu de celui-qui-tire-le-plus-fort, la petite voiture rouge qu’il désirait tant.

Entrainés dans le quotidien de nos journées de professionnels, nous n’accordons pas toujours assez d’importance à notre communication et à nos comportements. Et pourtant, ils sont essentiels à l’enfant qui écoute, qui expérimente.

Les dernières découvertes en neurosciences nous apprennent que le cerveau de l’enfant est différent du nôtre. Catherine Gueguen dans « Pour une enfance heureuse », nous explique que notre cerveau est fait de trois parties : la partie archaïque (cerveau reptilien) directement liée à notre instinct de survie : Non, je ne veux pas venir manger je suis en train de jouer, alors je crie très fort, je deviens tout rouge et je jette mon eau en l’air ; la partie liée aux émotions et à leur mémorisation (cerveau limbique) :  j’ai remarqué que si je pleure à la sieste, Juliette vient me bercer, alors tous les jours je sanglote parce que j’en ai beaucoup besoin et qu’elle est douce ; et  enfin, la partie supérieure, réfléchie (néocortex) qui n’est pas encore mature à la naissance et qui va se développer dans les premières années de vie.

L’enfant ne peut donc pas physiologiquement se comporter comme un adulte et gérer ses émotions car son cerveau n’est pas encore fonctionnel. L’aider à mettre un mot sur ses ressentis et les reconnaitre va lui permettre de s’apaiser : « je vois que tu es très en colère et ça doit être difficile, je comprends. Tu as envie de continuer à jouer, mais là c’est l’heure du repas. Si tu veux, tu retourneras jouer aux voitures après. »

Essayons de transposer les choses à notre propre état d’adultes, nous qui, bien entendu, savons toujours gérer…
C’est un peu comme si, alors que nous sommes épuisés et que nous avons accepté de venir travailler demain sur un jour de repos, notre collègue ou notre hiérarchie nous lançait un regard compatissant en disant : « tu as l’air fatiguée et en plus tu as accepté de nous dépanner demain, ce doit être difficile pour toi ». La pression retombe aussitôt, être reconnu dans nos émotions est primordial.

Les comportements que nous avons auprès des enfants vont donc avoir un impact direct sur leur vision du monde. Durant ses premières années de vie, l’enfant fait la découverte du monde qui l’entoure et les interactions qu’il y vit ont un lien direct avec la perception qu’il s’en fait. Selon le neurobiologiste Changeux, le fœtus expérimente ses interactions pour finir par les confirmer dès sa naissance et lors de ses premières découvertes. Ainsi, en fonction de ses rapports avec le monde, de ses confrontations avec les autres, le nouveau-né crée lui-même des circuits neuronaux particuliers qui vont devenir sa réalité.1

Plus l’enfant va être amené à vivre de manière répétée une expérience, plus il développera des canaux neuronaux qui définissent cette expérience.
Si au quotidien l’enfant est confronté à de l’empathie, de l’équité, du respect, de la liberté dans ses découvertes, de l’autonomie, etc. Il va schématiser ces notions comme usuelles.
Nous avons souvent l’impression que l’enfant imite. Par exemple, lorsqu’il recopie les mimiques de sa mère devant un miroir en faisant mine de se maquiller, lorsqu’il refait la cuisinière dans ses gestes en l’aidant à distribuer le pain… En fait, il ne fait pas qu’imiter, il a développé l’encodage identique à force d’expérience.
Oui, mais alors, si l’enfant vit dans sa vie personnelle des expériences désagréables me direz-vous, il n’y a plus d’espoir ? Et bien non, laissez-moi vous parler de la merveilleuse plasticité cérébrale. Si certaines connections sont renforcées, elles ne sont pas immuables, le cerveau est « ouvert et motivé »2.

Dans mon parcours professionnel, j’ai été amenée à accompagner de nombreux enfants qui vivaient des expériences « désagréables » dans leur quotidien familial. Tous les moments qu’ils vivaient dans l’établissement, au contact des adultes bienveillants comme des autres enfants, étaient tant d’expériences nouvelles que leurs cerveaux allaient analyser et « câbler » comme existantes.

Ces attitudes, ces mots, ces conduites non verbales que nous avons dans le quotidien de notre expérience professionnelle ne sont donc pas si anodines, elles conditionnent le comportement des personnes qui nous entourent.
Je conclurai par une phrase de Céline Alvarez, qui est une grande source d’inspiration : « accompagner un enfant exige une présence à soi, une observation consciente de nos propres gestes et attitudes. Si nous souhaitons voir l’enfant s’exprimer joliment et avec aisance, avoir des gestes délicats et harmonieux, ou faire preuve d’empathie, il n’y a pas 36 solutions : la première des choses à faire est de le faire soi-même ».


1. Revue française de sociologie 2010/4 (Vol. 51), pages 645 à 666
2. L’homme de vérité, Jean-Pierre Changeux
Article rédigé par : Amandine Micoulin
Publié le 03 avril 2019
Mis à jour le 04 avril 2019