Bébés mordus, bébés mordeurs : mais que fait la crèche ? Par Anne-Cécile George

Infirmière-Puéricultrice, directrice de crèche

Bébés qui se disputent
Pour cette nouvelle chronique, j’aurais pu aborder tellement de sujets qui me passaient par l’esprit ces temps-ci. J’avais envie de dire un mot sur la confidentialité des transmissions, le management quand on débute en tant que directrice de crèche, et puis je revenais toujours à lui. Ce sujet qui est sur toutes les lèvres en réunion de section. Il devient la préoccupation des familles quand leurs enfants passent par cette étape et il hante mes pensées depuis deux  années : car oui, je suis une des premières concernées, avec mon fiston bien aimé. As-tu deviné ? Je te parle du sujet  préféré des manifestations d’agressivité, à savoir quand bébé-tout-lisse devient bébé-mordeur ou bébé-coup-de-pied. Autant les mentalités évoluent quant à l’éducation bienveillante et la lutte contre les violences éducatives ordinaires, autant je remarque que la société est toujours aussi intolérante à l’agressivité quasi innée de nos chérubins. Bon nombre de parents ne tolèrent plus l’excès de sauts de cabris, de jetés de pieds, de dents qui croquent et demandent, las et à bout de nerfs, une ordonnance d’Atarax pour calmer les explosions d’émotions de leur progéniture. 

 Chaque année, je reçois les familles qui obtiennent avec grand soulagement leur place en crèche (après avoir tué père et mère, repoussé les limites de l’orgueil et de la fierté, écrit une jolie lettre qui explique pourquoi il est important pour leur enfant (plus que pour le marmot du voisin) d’avoir cette futain de place en crèche,  après avoir fait écrire leur marmot de six mois et trois jours (« chère directrice de crèche, je serais sage et très poli, je ferais de la peinture sans tâcher mon tee shirt Reine des neiges que maman a payé cinquante boules, et démoulerais des cacas qui sentent la rose et le jasmin, please ! Aide mes parents chéris qui gagnent très bien leur vie à avoir leur place dans ta merveilleuse crèche, pshiiit, je t’envoie plein d’étoiles, rien que pour toi. »). J’en rajoute, mais c’est à peu près ça. Alors voilà, je reçois les familles dans mon bureau pour leur expliquer le fonctionnement de la crèche et j’ajoute toujours une petite phrase sur les manifestations d’agressivité des enfants en bas âge. Je parle de morsures et de griffures qui viendraient égratigner l’idéal de la collectivité où rien ne peut arriver, comme pour conjurer le sort. J’entends à chaque fois la même réponse standard : « oui, bien sûr, ce ne sont que des enfants… ». Tout paraît si naturel et coulant de source, quand rien n’est arrivé, et quand tout est intellectualisé. 

Quelques mois passent et le marmot est mordu. Preuve à l’appui, papa dégaine la photo de l’enfant prise au moment du bain, je ferme les yeux… adieu dignité et pudeur. Ils exigent des explications. La morsure, au visage de surcroît, renvoie toujours au sentiment de cannibalisme, intolérable pour les parents qui disaient trois mois auparavant « ce ne sont que des enfants ». Il va de soi que j’ai omis de lancer une invitation à Hannibal Lecter, et cherche une explication tangible à proposer aux jeunes parents inquiets. Je rassure, développe ma pensée sur les mécanismes de l’agressivité, le développement des enfants, l’absence de langage, le trop plein d’émotions, et j’en passe. La jeune maman m’interrompt pour me donner un cours magistral sur l’éducation du jeune enfant : « moi, je ne comprends pas ! Les parents du gamin qui mord ont vraiment un problème d’éducation… quand mon fils a essayé de me mordre la première fois… je l’ai mordu ! Eh bien, je peux vous dire qu’il n’a jamais recommencé ». Il y a des légendes urbaines, du type ancien précepte à la mode, qui persistent et qui durent.  Donc ça, c’était une des légendes urbaines bien connues de l’éducation du jeune enfant, parmi tant d’autre : « tape ton enfant, sinon c’est lui qui te tapera » « faut le laisser pleurer, ça lui fera les poumons » « si je le prends trop dans les bras, je risque de l’habituer » « le nourrisson de six mois et trois jours est connu pour faire des caprices »… et je suis certaine que tu en connais, toi aussi. 

Puis vient la solution toute trouvée du papa, à l’évidence plein de ressources « pourquoi ne pas mettre l’enfant mordeur dans un parc ou un lit à barreau… ». Je dois t’avouer que je n’y avais pas pensé. Autant de bon sens. Et puis on pourrait lui jeter des cacahuètes aussi de temps en temps. Arf non. Les cacahuètes, ce n’est pas avant trois ans… Force est de constater qu’il est difficile de gérer la propre agressivité des adultes. Une morsure, c’est comme une attaque. Et l’être humain rentre inévitablement dans des postures de contre-attaque. 

Et le mordeur dans tout ça ? … Il a entendu petit, qu’on avait envie de le manger tout cru, sa maman lui a fait des bisous dévorants, sur le ventre, sur les pieds, sur les mains. Un petit doigt de pied croqué. Alors où est le mal ? Faire la différence entre le faire semblant et la réalité, à 18 mois, c’est compliqué. Quand vient le moment de la rencontre avec l’autre, on est encore un peu maladroit… difficile de s’exprimer quand on n’a pas encore le langage. Et quand on n’a pas le verbe. On a le geste. Ça part, ça fuse. 

Choubi-fonceur me disait encore la semaine dernière « j’ai mordu miss-chipie parce que c’était trop long de lui expliquer, et mordre c’était plus court ». Preuve en est, qu’à quatre ans et avec un langage bien développé, on peut encore manifester son trop plein d’émotions par les tapes ou les morsures. Le cortex frontal, qui permet de maîtriser ses pulsions, est encore immature. 

Mais on en souffre. Les étiquettes sont mauvaises pour la santé ! ( je viens de le décréter). Les adultes parlent au-dessus de la tête du petit d’homme qui entend toute l’animosité à son égard, et qui ressent toute l’impuissance de l’adulte. Son estime de soi en prend un coup. Il rentre chez lui penaud, il me dit «aujourd’hui, j’ai perdu tous mes contrôles !! » « Mais de quel contrôle tu parles choubi ? » « les contrôles dans ma tête ! ». Il me dit qu’il a été puni, qu’il n’a pas été sage, qu’il a fait des bêtises, qu’il a mordu… On en parle. Blanc. Il reprend la discussion de lui-même alors que je cuisine, « tu sais Elyne, elle n’est plus amoureuse de moi » « oh petit cœur » (en réalité c’est mon petit cœur de maman qui se brise aussi sec… on n’aime pas les voir malheureux) « tu sais, tu trouveras une autre amoureuse, tu es un gentil petit garçon de quatre ans, plein d’humour ! Toujours joyeux ! » « mais maman… de qui tu parles ? » « ben de toi… c’est toi le gentil petit garçon » « ah bon ? ».

Si vous désirez en message privé, recevoir un guide de destruction de l’estime de soi, n’hésitez pas, je vous adresserais à qui de droit. 
Il est important de donner la règle, de poser un cadre, donner des limites. Mais il est tout aussi important de valoriser. L’identité d’un enfant ne se résume pas à ses actes pulsionnels. Et l’image qu’il a de lui se construit au travers du regard que l’adulte porte sur lui. 

Pour aller plus loin, suivre notre formation en ligne Tout-petits qui tapent, poussent, mordent ou griffent : comment réagir à l’agressivité ?
Article rédigé par : Anne-cécile Grorge
Publié le 30 juin 2016
Mis à jour le 01 juillet 2019

3 commentaires sur cet article

les "légendes urbaines" sont très encrées et j'ai vraiment la sensation qu'il se crée une rupture entre les parents et les pro quand il arrive ce genre d' "échanges" (j'avais écrit instinctivement "incident"...mais il s'agit bien pour moi d' "échanges"entre enfants et surement un "incident" pour les parents, voire pire!) votre dernière phrase est très importante, elle devrait être dans les esprits chaque jour. merci pour cet article. Cdlt
J'ai adoré ce texte ! Ça fait plaisir une directrice de crèche qui pense comme ça ! J'ai travaillé en crèche 2 ans et c'est vrai que le souci de la morsure est un vrai dilemme... pour les familles ! Et c'est difficile de leur faire passer ce message de l'enfant qui s'exprime par ses moyens, tout simplement. Merci !!
Bonjour, je souhaiterai recevoir un guide de destruction de l’estime de soi. Merci