Comment je me suis faite internée à mon insu. Par Anne-Cécile George

Directrice de crèche, infirmière-puéricultrice

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bébé qui sourit
Cher lecteur,
Après un long passage en crèche (j’ai redoublé plusieurs fois), je rentre enfin à l’école (mais j’ai sauté beaucoup de classes). [Mise en garde : cette chronique est susceptible de comporter quelques traits humoristiques (humour allant du 1er au 10ème degré) pouvant heurter la sensibilité du lecteur.] J’avais évoqué avec toi l’envie de reprendre les études pour devenir cadre de santé et m’ouvrir ainsi le champ des possibilités.

J’ai donc fait ma rentrée pour un an à l’école des cadres d’un célèbre hôpital psychiatrique parisien. L’environnement est très vert, apaisant. Il y a de jolis parcs arborés. Je suis entourée de beaucoup d’infirmiers issus de la psychiatrie. Tout le monde est très gentil. Peut-être trop. Je m’explique.

Le doute s’est invité quand on a commencé les thérapies de groupe… enfin, les formateurs les nomment « accompagnement pédagogique collectif ». Nous étions 10 patients environ, pardon… dix étudiants, et nous devions nous présenter en nous lançant le ballon (alias la thérapie par la médiation). Il fallait parler de soi, dire son prénom, et tout le monde répétait « bonjour Anne-Cécile », on applaudissait quand on était touché par les propos de collègues de promo. Je ne ferais aucun parallèle avec les réunions des puéricultrices anonymes (si, ça existe… quand on est au bout du rouleau, on se fait une petite réunion). Puis le doute a persisté au moment des entretiens en tête à tête avec le psy… je veux dire le formateur référent, où l’on devait se livrer sur ce que l’on cherchait dans la formation, nos difficultés, nos ressources. En définitive, j’ai vraiment eu la puce à l’oreille quand des collègues de promotion ont admis dormir sur place, soi-disant pour des questions pratiques. Beaucoup se voilent encore la face. Je crois que le doute d’être hospitalisée à mon insu subsistera jusqu’à la fin de l’année. A cette issue, si on me donne un traitement plutôt qu’un diplôme, je saurai à quoi m’en tenir.

Quand je disais que tout le monde était très gentil, je voulais dire bienveillant. Maintenant le terme est très en vogue, et on l’emploie facilement pour dire qu’une personne a été juste aimable. Mais là, je parle d’une véritable bienveillance où l’écoute et un réel souci d’autrui sont présents. Une école qui bouscule mes présupposés. Les techniques d’animation utilisées lors des séquences (que je partage ici avec toi, et que je n’hésiterais pas à réutiliser avec les équipes pour animer les journées pédagogiques, par exemple), sont les débats mouvants, le photolangage, les jeux de ballon donc, pour apprendre à se connaitre. Nous avons même débuté un cours par une séance de Qi gong. Le but était de nous relaxer (d’où mon rapport d’étonnement en début de récit). Les formateurs s’enquièrent de connaître le style d’apprentissage de l’étudiant afin de s’appuyer sur ses atouts. Un peu à la manière des tests qui sont soumis aux élèves entrant au CP, à la différence qu’au primaire on cherche uniquement à connaitre le niveau. Est-ce qu’on part du postulat que les enfants sont identiques sur le plan cognitif ?

Là n’est pas le débat, pour revenir à la formation entamée : tout est mis en œuvre pour développer notre propre réflexivité. Si tu préfères, c’est une école Montessori pour adultes. L’unique aspect qui aurait pu me freiner dans la reprise de ce cursus était ma famille. Certains dissocient ardemment sphère pro et sphère privée : « les problèmes persos s’arrêtent à la porte du travail ». A moins d’avoir une double personnalité, la sphère privée influence inéluctablement les choix au travail.  J’avais donc la crainte de ne pas assez voir mes enfants car c’est une année de sacrifice où l’on prend du temps pour soi.

Et puis quelques semaines ont passé et je me rends compte que chacun en tire des bénéfices. Je suis une maman ogre*. J’ai tendance à aimer tellement que j’en deviens dévorante. En outre, je ne laisse pas respirer le petit dernier. Cette année permet aux enfants de reprendre leur souffle et redonne de l’autonomie à tout le monde (y compris le mari qui s’autonomise dans la mise en route du lave-vaisselle). J’apprends le lâcher prise : le jour de la rentrée scolaire, notre fille portait de jolies ballerines roses avec d’épaisses chaussettes noires rayées argentées. Why not ? Chacun trouve sa place et a toute la latitude pour être soi. L’ogresse ne mange plus d’enfants mais des cours magistraux (c’est un peu moins digeste mais arrosé de méthodes pédagogiques innovantes, ça passe).

Alors voilà, dans les professionnels-parents qui lisent les articles des Pros de la Petite Enfance, il y en a peut-être qui sont motivés à l’idée de reprendre les études. N’hésitez plus.
Et sinon, si tu aimes bien les chroniques, le livre « La crèche est mon quotidien, une directrice prend la parole » est sorti en septembre… pour ça aussi il ne faut plus hésiter !


* Boris Cyrulnik et la petite enfance, Philippe Duval Editions, 2016
Article rédigé par : Anne-Cécile George
Publié le 02 octobre 2018
Mis à jour le 02 octobre 2018