Les chroniques d'Anne-Cécile George

Les surnoms. Par Anne-Cécile George

Directrice de crèche, infirmière-puéricultrice

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petit garçon
La question des surnoms est encore un sujet à polémique car chaque personne en fonction de son vécu et de ses affects a son avis sur la question. Pour certains, donner un petit nom à un enfant de la crèche sera gage d’un lien fort créé avec l’enfant, pour d’autres il sera nécessaire de se l’interdire pour garder la juste distance et respecter l’individualité de l’enfant. Pour le premier cas, pourquoi certains s’en verront affublés et d’autres non ? Ne serait-ce pas déjà marquer une différence ? On pourrait même penser que se trame la notion de chouchou dans cette histoire de diminutif affectueux. Pourquoi Lucas se verrait systématiquement nommé Lulu, alors qu’Adèle serait nommée invariablement par son prénom. A l’inverse, la relation deviendrait-elle aseptisée à l’extrême en s’interdisant les mots tendres ? Alors même que le tout petit marche essentiellement à l’affect dans ses apprentissages et a un besoin intense d’individualité pour évoluer, progresser, grandir.

Maintenant, imaginez-vous dans un amphithéâtre, 800 personnes planchent sur leur cours et écoutent plus ou moins attentivement le prof. C’est votre première année de fac. Vous peinez à suivre et la moindre distraction vous donne l’occasion de vous évader quand tout à coup le prof vous dit « Prenez l’exemple de Marc ! ». Electrochoc. Il a prononcé votre prénom et ça réveille ! Cela vous fait même plaisir car vous vous sentez reconnu, vous laissez même tomber l’idée de vouloir attirer l’attention par un jet de boulettes de papier car vous vous sentez éclairé. (Certains diront  que vous êtes même à deux doigts de vous remettre au travail). Comme lorsque l’on croise un individu dans la rue, qui vous interpelle « Tiens ! Marc ! ça me fait plaisir, qu’est-ce que tu deviens ? » (vous aussi, ça vous fait plaisir mais impossible de remettre un nom sur ce visage… mais ça c’est un autre sujet, on en parlera dans la chronique des poissons rouges d’Asie du sud-est). Il a dit votre prénom, c’était le mot juste. Il n’a pas dit Mike ou Math, non il a dit Marc. Qu’il est bon de se sentir reconnu dans son individualité. L’enfant qui vit dix heures par jour baigné dans le collectif et qui fait partie d’un tout, d’un groupe, qu’on nomme plusieurs fois par jour « Allez les enfants, on va manger » « Allez les enfants, on va à la sieste » « Allez les enfants, on va changer la couche ».
Cet enfant résumé par ce « on », se sentira estimé lorsqu’enfin l’adulte s’adressera à lui de manière individuelle. En le nommant, par son prénom.

Pas « Soso », mais Soan. Parce qu’à chaque fois qu’on le nommera par ce diminutif, c’est son identité toute entière qu’on égratignera. Car ces parents auront fait le choix à sa naissance de lui donner un prénom, une histoire, une origine. Cette histoire du choix du prénom, on en parlera souvent et l’enfant interrogera ses parents « pourquoi vous avez choisi ce prénom pour moi ? » « Vous l’aimiez bien alors ce prénom ? ». Alors oui, ses parents l’appellent affectueusement Soso, si bien qu’on ne verra pas où est le mal à le nommer ainsi à la crèche. Mais cela leur est réservé, c’est un surnom qui fera partie du cercle familial, de leur intimité, de leur trésor quand ils se retrouvent enfin après une journée de collectif. Le prof de fac ne se permettra pas de dire à Marc « Prenez l’exemple de MarcoPaolo (avec l’accent) ! ». Marc se dira certainement « Eh mais il se prend pour qui ? ».
Nous, professionnels de la petite enfance, nous ne sommes pas des tatas, des nounous, mais des assistantes maternelles, des auxiliaires de puériculture et des CAP petite enfance, et on le revendique ! On s’offusquera quand un parent de la crèche dira à son enfant « tu vas voir tes tatas ? » On préfèrera « regarde, je te laisse avec Marie ».
Je l’ai vécu côté maman. Mon fils se voyait affublé d’un surnom assez réducteur à notre goût : « Antoinette » à la place d’Antoine. Tadam ! la grande classe, hein ? Maintenant il faut avouer que son prénom est beau (c’est la mère qui parle) et ne laisse aucune place à une particule en « ette » aussi péjorative. Il n’était pas seul. Loin de là. Robin devint ainsi Robinet, Kévin, Kéké… du grand art. Pour résumer, mon fils âgé de trois ans à l’époque le déplora et me demanda de réagir. Preuve qu’à cet âge, ça dérange et on aime être reconnu à sa juste valeur.

Alors voilà, l’individualité, ça commence par le prénom. Et quoi de mieux qu’un rituel, une chanson qui permettra à l’enfant d’être nommé au moins une fois dans la journée. On pourra personnaliser la relation en passant du temps en individuel avec l’enfant, en jouant avec lui, en lui apprenant à mettre son manteau individuellement, en  sans pour autant déformer son prénom.
Article rédigé par : Anne-Cécile George
Modifié le 21 novembre 2017