Attention tu vas tomber ! Par Bernadette Moussy

EJE, formatrice (enseignement des courants pédagogiques)

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tout-petit devant eau
Des étangs, une forêt, des allées pour se promener. Deux jeunes femmes sont derrière moi. Elles sont accompagnées d’un petit garçon de deux ans et demie qui va et vient. Il s’approche de la berge et sa maman lui conseille de faire attention, sans plus, pas de cri, pas de geste pour le retenir ou lui courir après. Ces jeunes femmes continuent à discuter. Entre temps je me suis assise à une table avec des amies et les jeunes femmes se sont installées aussi au bord de l’étang. A un moment je vois le petit garçon demander quelque chose à sa maman qui accepte. A la suite il va très proche du bord et s’offre l’expérience jouissive d’uriner dans l’étang. Petit homme, légèrement cambré, très attentif à envoyer le plus beau jet possible dans l’eau. Il me fait le cadeau d’être en face du véritable « Mannequen pis ».

A un moment ma voisine me dit tout bas : « Je ne ferais jamais une chose pareille ! » Je suis son regard et vois le petit garçon descendre dans l’étang par un petit escalier. Sa maman lui dit : « Tu regardes bien ». Le petit garçon disparait, les deux jeunes femmes continuent à bavarder. Nous sommes très attentives, ma voisine et moi. Je lui dis : « Je suis sûre qu’il ne va rien arriver ! » mais entre nous, je tremble un peu. Le petit garçon réapparait. Remonte sur la berge. Continue à aller et venir. Des commentaires divers dans mon groupe d’amies expriment les émotions ressenties par ce « qui aurait pu arriver tout de même ! ».
Oui, mais qui n’est pas arrivé !

En regardant cette scène je me suis souvenue des observations concernant les accidents dans les jardins publics ou institutions d’accueil de la petite enfance. Accidents qui arrivent lorsque l’ambiance est insécure, qu’il y a des interdictions et des peurs d’adultes projetées sur les enfants et qui les déséquilibrent. Elles cassent leur concentration, les empêche de se connaitre et d’utiliser leurs compétences de façon ajustée. Alors qu’ils ont certaines expériences à la portée de leurs possibilités qui leur apprennent à « être prudents ». Pour reprendre les arguments d’Emmi Pikler. Sinon comment effectuer les tâtonnements indispensables pour savoir ce qu’ils peuvent faire ou pas !

Il y a actuellement des « normes » de protection des enfants en collectivité qui représentent surtout les peurs des adultes plutôt qu’une connaissance de ce qu’est l’éducation et surtout de ce dont a besoin un enfant. Je m’autorise à rappeler ici que éduquer un enfant, c’est lui apprendre à vivre. Je donne pour exemple parmi d’autres, ces revêtements que l’on met sur le sol et qui protègent les enfants des chutes douloureuses, mais aussi de faire des expériences qui leur permettraient d’apprendre à tomber sans se faire de mal. L’herbe amortit aussi et je crois qu’elle a moins de produits toxiques que contiennent ces revêtements.

Actuellement si les éducateurs sont d’accord pour laisser les enfants faire certaines expériences afin de se connaitre et découvrir le monde, ils sont confrontés à des cadres institutionnels portés par cette peur plus que par un sens des responsabilités clairvoyant. Une bonne information, des connaissances retransmises par des experts de confiance, des témoignages sont indispensables pour annuler cet obscurantisme.

Pour revenir à la scène au bord de l’étang, les peurs sont justifiées. Mais j’avais senti entre cette maman et son petit un tissage d’expériences de confiance réciproque depuis … toujours. L’enfant sécurisé par la présence dans sa tête de l’affection attentive de sa maman, est lui-même attentif pour mesurer le risque. Il a appris. Cette scène n’a pu exister quand dans un certain contexte et il est hors de question, tant que la peur est là chez l’adulte, de laisser les enfants prendre des risques.

L’assurance ou la réassurance se construit entre autre par la connaissance toujours en recherche, de la petite enfance, de ses besoins et de ses possibilités. Mais une confiance dans la vie de la part des éducateurs est nécessaire. Ce qui n’empêche pas non plus des mouvements, des tâtonnements et une construction constante, et des échanges. Et l’enfant ressent ces mouvements. Car c’est la vie !
Article rédigé par : Bernadette Moussy
Publié le 17 juin 2019
Mis à jour le 19 juin 2019