Les chroniques de Bernadette Moussy

Etre absent pour bien communiquer. Par Bernadette Moussy

EJE, formatrice et historienne

« Communiquer des émotions avec la musique, c'est forcément renoncer à une partie de soi. Il faut que son sentiment soit là, vrai et sincère, mais il faut aussi à un certain moment lui soustraire ce qu'il a de personnel, pour en extraire ce qu'il a d'universel et d'intemporel... »
La condition pour bien communiquer, c'est d'être absent...
Piotr Anderszewski (talentueux pianiste polonais du XXI°s)


L’éducation est aussi dans ce même genre de communication. Dans la musique nous sommes dans le registre de sentiments retransmis par une technique, dans l’éducation il s’agit de donner l’occasion aux enfants de faire des expériences pour qu’il puisse grandir au mieux de leur destin. Une façon de s’effacer, de renoncer à une partie de soi, pour laisser l’espace à l’autre afin qu’il crée son propre chemin. Lorsque l’auteur de cette phrase parle de « soustraire ce qu’il y a de personnel » c’est parce qu’il pense que la musique est universelle, qu’elle ne lui appartient pas. Il est un passage.  Il en est de même pour le contenu de ce que transmet ou suggère l’adulte, que ce soit une proposition pour faire un apprentissage ou le partage d’une constatation sur la vie. Si nous nous en emparons de ce que nous voulons transmettre comme d’une possession que l’enfant doit à toutes fins atteindre, nous risquons de le réduire à nos limites. Si nous nous identifions trop à notre projet éducatif et que l’enfant ne s’y intéresse pas, nous nous sentons touchés, atteints. On risque alors de rentrer dans un rapport de force avec lui et il n'aura plus d’espace pour que ce soit lui, au moment où il sera prêt, qui s’appropriera ou pas…ce qu’on lui propose.
« Le vrai et le sincère » contenu dans cette phrase a un rôle capital. C’est fondamental dans la relation avec l’enfant qui nous perçoit au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Il se laisse souvent plus impressionner par le ton que nous utilisons pour montrer, encourager ou même consoler, que par le contenu.
On ne peut faire semblant avec un enfant et même s’il ne l’exprime pas forcément, sa sensibilité réagit à la vérité de nos propos car cette vérité vient du cœur.
La connaissance va au-delà de nous. Comme le conteur qui se doit de « ne pas en faire de trop », nous nous éclipsons derrière l’histoire, afin que ce soit d’elle dont l'enfant se souvienne et non de la personne qui a raconté.
Comme si c’était une affaire entre l’enfant et la connaissance. Mais alors pourquoi nous souvenons nous si bien des « interprètes » ? Parce qu’ils sont malgré tout indispensables. Comment oublier cette nourrice ou cette institutrice qui nous a introduits vers quelques vérités ? C’est bien de sa personne dont nous nous souvenons. Nous nous rappelons d’eux justement parce qu’ils nous ont laissé la place de nous identifier, sans s’imposer eux-mêmes. Notre connaissance s’ancre dans le souvenir de leur personne comme notre mémoire est solidaire du lieu où nous avons mémorisé. Je me souviens de la voix de cette institutrice en cours moyen, de son enthousiasme, son humour chaleureux. Les termes géographiques, historiques, de grammaire dans mon souvenir, sont liés à son sourire, sa joie et sa générosité.
Mais alors à quoi servent les fameux objectifs indispensables à une bonne organisation et à l’élaboration des moyens qui y correspondent ? Où est la méthode ? Elle est bien là, mais elle est un moyen. La pédagogie ne disparait pas mais elle est remise à sa place ainsi que l’éducateur qui comme le passeur accompagne l’enfant vers l’autre rive de la découverte de la vie.

 
Article rédigé par : Bernadette Moussy
Modifié le 21 mai 2017