Les aimez pas trop ! Par Camille

Etudiant EJE

enfant tend les bras
La question du lien affectif dans la relation professionnelle à l’enfant est le centre de gravité d’un débat flottant : « Jusqu’où s’attacher à l’enfant ? ». Du professionnel - déjà parent, en désir de le devenir, en souffrance de ne pas l’être - à l’enfant, sur le chemin du vivre ensemble, le mot « amour » est devenu une voie sans issue. Un sens interdit pour lequel notre Jiminy Cricket de conscience professionnelle nous renvoie sur les rails de la « bonne distance ». Et pourtant, si « aimer c’est aider l’autre à grandir », oser l’affectivité dans notre quotidien avec le jeune enfant fait-il de nous de moins bons soignants de la relation ?

Timothée, 2½ ans est accueilli à la pouponnière depuis ses 1 an. Né d’une mère en grande détresse sociale et d’un père qui ne l’a pas reconnu, Timothée est un petit garçon toujours très gratifiant envers l’adulte, dont il investit la disponibilité avec avidité. Un matin, Djibril, son auxiliaire de puériculture référent, l’accompagne au change. Parmi les rires qui soutiennent l’échange, un mot retentit soudain : « Papa », dit Timothée. Qu’entend alors Djibril : « Tu es mon papa » ?

Au sol sous son portique, Léonie, 5 mois, a un chagrin. Elle vient de retrouver sa mère en visite médiatisée. La transition entre l’intimité des retrouvailles maternelles et l’effervescence du groupe est compliquée à vivre pour la petite fille. Tel un sonar, Charline son auxiliaire référente, a repéré ce signal. Elle l’emmaillote dans une écharpe de portage, puis la berce tendrement. Léonie s’apaise. Elle sait la présence attentive et chaleureuse d’une adulte qui, pour éteindre le foyer incandescent de la séparation -rejouant le « mal du placement »- fera constance en l’absence de sa maman.

Nolhan, bientôt 3 ans, quitte aujourd’hui le nid de la pouponnière. Sur le quai du souvenir, il sait que l’ancre du lien qu’il a amarré ici, trouvera fortune dans un autre port d’attache. À ses côtés, Axelle sa référente, sèche quelques larmes. Se retirer est dur. Le moment est solennel. Elle lui dit au revoir et le laisse prendre le large. La main de Nolhan dans celle de son assistante familiale posée sur la dérive d’un bateau nommé « Espoir ».

Investir et désinvestir le lien à l’enfant. Pas si simple… L’expérience n’est pas la vocation d’un mode d’accueil plus qu’un autre. La pouponnière tout comme la crèche, est un lieu de passage, un lieu de séparation. Bien avant donc d’arguer la distinction des mots « autonomie » et « socialisation », comme des invariables manufacturés à l’ordre d’une seule réalité : celle de l’adulte… n’y aurait-il pas à redire que le sens de nos actions se dirige d’abord et surtout vers 2 mots : attachement et continuité.

On nous interdira d’avoir un « chouchou », prétextant que chaque enfant doit recevoir la même quantité d’attention, sinon c’est l’injustice ! Mais on oubliera que l’enfant tout comme l’adulte choisit ses relations. On nous dira « Les aimez pas trop ! », pour laisser suffisamment de place au parent pour exister dans la tête de son enfant, et dans la nôtre. Sans confusion de rôle. Mais on oubliera que l’attachement peut être pluriel et différencié. Et que, comme une petite plante fragile qui se développe en nourrice à l’abri d’une serre, n’est-ce pas « la nourriture affective » d’un pépiniériste qui lui donne aussi l’élan pour prendre racine, et s’étirer à la surface du monde ?

Dans le relais de la relation maternelle, ni de trop près, ni de trop loin, la relation professionnelle a le droit aussi d’être chaleureuse et privilégiée. Le tissu interactif de la relation d’aide ou de soin n’est pas qu’une prestation de service devant un guichet unique. C’est un « moment de cœur-à-cœur ». Et, sans pour autant garder le mètre ruban dans la poche pour s’autoriser une tendresse mesurée, un bisou, une caresse, un câlin, peuvent exister en professionnalité tant qu’ils servent l’intérêt de l’enfant. Tant que l’enfant est approché avec douceur et respect.

Une relation désincarnée d’affects serait-elle défendue comme suffisamment professionnelle, alors que nous sommes des artisans d’humanité ?
Article rédigé par : Camille
Publié le 10 décembre 2018
Mis à jour le 10 février 2019