Les chroniques de Camille

Stagiaire, où es-tu ? Par Camille

Etudiant EJE

DR
petite fille appliquée
« C’est papa qui t’as amené ce matin à la crèche, hein ? C’est bien ça change… Parce que tu sais, maman, elle se prend pour le centre du monde ». « Sainte vierge ! La force qu’elle a cette gamine ! Elle est branchée sur 100 000 volts ! ». « Arrêtes, chut ! Après tu dors jusqu’à 15h30 ! Dors maintenant. Comme ça tu goûtes en même temps que les copains ». « Fais dodo sinon je t’enlèves la tétine ! Si tu veux la garder tu sais ce qu’il te reste à faire ». « Ne me dis pas que tu as fais caca toi ! Je ne sais pas ce qu’il mange chez lui mais alors ça sent… ». Entendre ceci, entendre cela. Voir ceci, voir cela. Pas besoin d’être stagiaire pour s’interroger sur le b.a.-ba de la prise en charge du tout-petit en collectivité. Comme le fait de s’allonger sur un enfant à la sieste pour qu’il ne bouge pas de son « panier ». Des attitudes, des paroles, des gestes adressés à l’enfant qui questionneraient sans forcément mettre en toile de fond de la théorie « estampillée EJE ». Ne jure-t-on pas par bon sens dans nos pratiques ?

Sujet naïf, quelle place a le stagiaire et quelle place lui laisse-t-on avoir, pour exercer un droit d’agir sur un double objet de recherche – l’enfant et sa famille – qui, jusqu’à présent, lui a été conté dans les livres, et dont il fantasme et soupçonne la réalité ? Car bien souvent, l’épreuve du réel nous est bien plus pénible à écouter que la liturgie des cours de l’École. Sacro-sainte théorie ! On nous aurait donc menti ? Et quand notre stagiaire retourne au front du stage, comment fait-il pour inscrire ses actions dans la neutralité, alors que la formation fait naître en lui un élan critique pour regarder les choses de manière désobéissante ? Entre affirmation de son identité professionnelle naissante et crainte de l’évaluation, osera-t-il rompre la corde de l’inclinaison aux bonnes mœurs de la maison et bondir – hors de l’enclos – jouer les chèvres de Monsieur Seguin, au risque d’écorner son image de bien gentil stagiaire ?

Le stagiaire, c’est un peu le bon Samaritain de l’équipe. Sur le banc de touche ou dans les vestiaires, porteur d’eau ou coupeur d’oranges, son intervention s’évoque en filigrane avec une parole mise entre parenthèses. De toute évidence « Il ne sait pas, il apprend ». Pourtant il est bien là. Les enfants ressentent sa présence. Il gratte sur son bloc note. Sa posture interpelle. On se méfie. « Qu’est-ce qui l’écrit ? Dis… tu nous espionne ? ». L’œil de Moscou ! LOL On en oublierait presque sa mission : OBSERVER. Oui… Mais observer et dire ou observer et ne rien dire ? Dans certaines structures – remplaçant sur la feuille de match l’absent du jour – notre élève sera porté en joker ou en roue de secours, et s’affranchira du Code moral du stagiaire. Compté dans l’effectif, il sera seul à accompagner un groupe d’enfants dans des situations qui peuvent le mettre en difficulté. Au repas, à la gestion d’une table de 6 enfants d’âges transversaux ou dans le jeu, lors d’un atelier motricité qui a du succès avec 10 gamins qui partent en vrille et prennent maintenant le toboggan à l’envers. « Ah bravo ! Tu leur fais faire n’importe quoi ! ». SOS, aidez-moi ! « Oh, ça va. Le stagiaire est là… ». Abus de confiance ou d’utilité ? Bizarrement, on le retrouve moins (ou est-il moins invité ?) à « mettre la main à la pâte » pour changer les couches. « Oh non toi c’est le jeu. Non hein, bon… ». « Lis-leur une histoire ». « Il y a l’activité de Noël à finir ». « Qu’est-ce que tu viens faire chez les bébés !? ».

L’instant du stage est un incontournable dans la vie de l’étudiant. Si certaines structures sont en demande pour accueillir un stagiaire, le sens de sa présence est parfois discutable et discuté. « Il critique mais il ne propose rien ! » Qu’apporte-t-il au quotidien des professionnels ? 2 mains de plus pour soulager les crampes de l’équipe ? Un regard de jouvence et dévergondé sur la routine ? Dans le questionnement, ses mots peuvent-ils être à l’origine d’une analyse de la pratique (inconsciemment désirée par la direction) ? – Entre se faire remarquer (à bon escient) et l’art de rester à sa place. Entre montrer les crocs ou montrer patte blanche – Alors qu’on nous demande rapidement prises d’initiatives et polyvalence, un stagiaire n’est pas une monnaie d’échange ou une solution discount sur l’absentéisme des professionnels. Ce n’est pas non plus un lévrier de course sur lequel on mise, ni un thérapeute aux maux de l’équipe. Donnons-nous le temps et la place d’apprendre. Apprendre à apprendre. Apprendre avec ce droit à l’erreur qui caractérise deux qualités fondamentales de nos futurs métiers : l’indulgence et l’humilité.

 
Article rédigé par : Camille
Publié le 27 décembre 2017
Mis à jour le 27 décembre 2017

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