Assistantes maternelles : entre accueil et confinement. Par Françoise Näser

Assistante maternelle, auteure

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bébé avec son doudou
La plupart des assistantes maternelles sortent de ces premiers quinze jours de confinement épuisées, exténuées, lessivées. Si quelques collègues continuent à accueillir les tout-petits en toute sérénité, elles sont tout de même assez rares.

Les autres se partagent entre diverses catégories : celles qui sont malades et luttent contre le virus (meilleurs vœux de rétablissement à vous !), celles qui craignent d’avoir été contaminées et attendent que la période d’incubation se termine, celles qui craignent qu’un membre de leur famille ait été contaminé et s’angoissent pour leurs enfants ou leur conjoint, celles qui n’accueillent plus les enfants pour diverses raisons et appliquent le confinement, celles qui s’inquiètent que leur rémunération soit amputée, en particulier les collègues qui vivent seules et n’ont que ce revenu pour vivre, celles qui ont été brutalement licenciées dès le début, celles qui travaillent en Mam et s’inquiètent de la pérennité de leur activité, et pardon pour celles et ceux que j’ai oubliés car les situations sont si diverses que ma liste ne peut être exhaustive.

C’est une période totalement inédite que nous traversons actuellement, une catastrophe planétaire. Aurions-nous imaginé vivre cela durant notre vie, nous qui sommes trop jeunes pour avoir vécu la guerre (la vraie) ou la pandémie de grippe espagnole ? On nous parle de médecine de guerre, d’hôpitaux de campagne, on égrène le nombre de malades, de morts par jours, le tout dans une ambiance des plus anxiogènes. Difficile de garder son calme. Nous sommes littéralement noyés sous le flot d’informations, parfois contradictoires : tout ce que l’on a pu affirmer il y a un mois se révèle en grande partie inexact. Les experts de tous bords se contredisent, les politiques aussi. La moitié de l’humanité à ce jour confinée, c’est juste inimaginable ! Dans les pays de grande pauvreté, de grand dénuement, de surpopulation, dans les pays en guerre, comment imaginer que ce terrible virus ne se propage à loisir et ne fasse d’innombrables victimes ? Ici, les consignes peuvent paraître plus simples : rester chez soi.

Pourtant, professionnellement, les assistantes maternelles ont été prises dans un maelstrom de directives et d’injonctions paradoxales, parce que chez nous, c’est aussi notre lieu de travail.
Dès la fermeture des écoles et des établissements d’accueil du jeune enfant de moins de 10 berceaux, autrement dit, la fermeture des crèches, notre profession a tout à coup été mise en avant ! Pour la première fois, les journalistes et les politiques ont semblé découvrir qu’il existait d’autres métiers de la petite enfance : « Cela aurait presque pu être risible d’entendre leurs hésitations, leurs confusions de vocabulaire : au fait c’est quoi, celles que l’on appelle nounous : des assistantes maternelles, gardes à domicile ; au fait une crèche, une micro-crèche, une MAM, c’est quoi ? Mais il n’y a pas de quoi rire : c’est grave, tellement nos métiers sont essentiels pour les futurs adultes ! C’est comme si encore aujourd’hui, il ne s’agit pas de vrais métiers ! » (1) et nous, assistantes maternelles, avons tout à coup entendu des « merci » et des louanges. On se souvient in extremis que nous sommes le premier mode d’accueil en France et que nous accueillons 800 000 enfants par jour. C’est vrai qu’on nous considère vraiment comme des Wonder Women à pouvoir accueillir jusqu’à 6 bébés de moins de 3 ans chez nous, tout en surveillant les devoirs de nos propres enfants, tandis que notre conjoint cherche peut-être désespérément une place où s’installer dans notre logement tout à coup surpeuplé, pour pouvoir télétravailler ! A l’impossible nul n’est tenu, et pourtant ...

Nous nous sommes senties, nous nous sentons bien seules ! Celles qui se sont décidées à demander conseil à leur Pmi de secteur ont peut-être trouvé porte close, tandis que d’autres ont reçu un appel de leur puéricultrice référente (et parfois de leur Ram) leur donnant des consignes contradictoires à celles divulguées par le gouvernement, les plongeant ainsi dans le plus grand désarroi. Que dire à nos employeurs, quelle posture professionnelle adoptée en l’absence d’éléments de langage ? Surtout ne pas donner l’impression que l’on refuse d’accueillir les enfants (mêmes si on les dit vecteurs du virus, pauvres Loulous), puisque le gouvernement affirme que nous devons les accueillir afin de préserver l’activité économique du pays, tout en en appelant au bon sens et au civisme de leurs parents : comment respecter les gestes barrière chez nous, maintenir un mètre de distance entre tous, refuser câlins et bisous (impensable !), porter un masque qui effraie les tout-petits ? Comment accueillir les enfants en restant confinées, sans proposer de sorties alors que le printemps est là ? Comment garantir la qualité d’accueil ? Certains Conseils départementaux ont également communiqué, ajoutant du désordre à la confusion, plongeant encore un peu plus leurs assistantes maternelles dans l’incompréhension de ce qu’elles devaient faire, au final.

En période de crise, les masques tombent. Nous assistons actuellement à des comportements irrationnels, magnifiques ou honteux, soit en tant que professionnel, soit en tant qu'employeur. Ceux qui nous assènent à longueur de temps le mot bienveillance (jusqu’à nous en dégoûter parfois), devant le risque du danger, pensent d’abord à eux et montrent un visage tout sauf bienveillant. Des personnes raisonnables en temps normal perdent pied. D’autres qu’on attendait moins, se révèlent empathiques, sympathiques, encourageants, soutenants. Dans quelques semaines, quelques mois, quand tout sera terminé et que nous ferons le bilan de cette période si particulière, il serait fort triste que nous éprouvions de la culpabilité ou de la honte de n'avoir pas fait ce qu'il fallait, de n’avoir pas su trouver les bons mots, de nous être montrés plus durs que nous l’aurions souhaité. Il est important d'agir selon ses principes, et ce, même lorsque nous avons peur. « Avoir peur, c’est bien. Paniquer, ça l’est moins » (2)

Restons donc bienveillants, amicaux et cordiaux les uns avec les autres : soutenons-nous, entraidons-nous, partageons les vraies d'infos que nous avons, sans faire courir de rumeurs inquiétantes. C'est aussi une question de dignité. Et n’oublions jamais que nos enfants nous regardent et apprennent de nous : de cette période si difficile, que voulons-nous qu’ils retiennent ?


(1)   Dans une chronique particulière pour une période si particulière de Monique Busquet

(2). Dans coronavirus : comment accompagner les enfants d'Héloïse Junier.
Article rédigé par : Françoise Näser
Publié le 01 avril 2020
Mis à jour le 01 avril 2020