Les chroniques de Françoise Näser

Bonjour tendresse. Par Françoise Näser

Assistante maternelle, auteur

femme enceinte
Depuis quelques temps déjà, Maman semble différente : elle a cet air si particulier, le regard vague, l’esprit un peu absent, un soupçon de sourire aux lèvres : Maman a un secret. Est-ce une idée ou sa démarche est un peu différente et ses vêtements moins ajustés ? Cette chemise un peu ample, ce pantalon moins serré, cette jupe plus large … Bien sûr, une simple prise de poids reste envisageable : c’est qu’il ne faudrait pas faire de maladresse non plus en se lançant dans des spéculations hasardeuses ! Mais il y a aussi ce petit air fatigué, ces quelques soupirs et cette main parfois posée sur les reins. Il serait néanmoins bien mal avisé de mettre le sujet sur la table : si secret il y a, il faut savoir attendre le moment propice. Eh puis un jour, n’y tenant plus, maman se lance : « on a quelque chose à vous dire. Enfin ... en réalité, vous serez la première à le savoir ! La famille n’est pas encore au courant, en fait : je suis enceinte ! »
Les assistantes maternelles qui côtoient les parents matin et soir durant plusieurs années, partagent souvent leurs joies et leurs peines, assistent aux malheurs et aux bonheurs quotidiens, entrent de plain-pied dans l’intimité de ces familles.  Nous sommes souvent aux premières loges lorsque arrivent les petits soucis  ou les incidents plus graves et prenons parfois de plein fouet, sans aucun filtre, les angoisses et les inquiétudes, mais nous sommes aussi associées de manière privilégiée aux bonnes nouvelles. Nous développons ainsi une relation très particulière : entre distance professionnelle et liens affectifs. Il n’est pas rare que nous partagions aussi parfois quelques secrets. Proches du cercle familial, mais pourtant extérieures à la famille, nous avons décidément une place à part car nous nous retrouvons autour de l’intérêt porté à l’enfant, et ce lien est unique.
« Oh, quelle merveilleuse nouvelle ! Toutes mes félicitations pour cet heureux événement ! C’est pour quand ? » Un rapide calcul : ah oui, déjà ! Voilà donc ce grand secret révélé : on ne s’était pas trompée, un nouveau bébé est bel et bien en chemin. Très vite, l’assistante maternelle pense à la logistique et aux conséquences de cette nouvelle sur son travail. Que va-t-il se passer pour elle ? Les parents ont-ils déjà réfléchi à la suite des événements? Maman va-t-elle prendre un congé parental pour s’occuper de ses deux enfants ? Ou bien, les parents souhaitent-ils  les confier tous les deux à leur nounou actuelle et celle-ci aura-t-elle une place de libre au moment adéquat pour le nouveau bébé ? Vont-ils lui retirer le petit pour mettre leurs deux enfants en crèche ou opter pour une garde à domicile ?  Va-telle être licenciée ? Toutes ces questions se bousculent dans l’esprit de l’assistante maternelle qui continue néanmoins d’afficher un grand sourire.
Notre statut de salariée du particulier-employeur est très loin de recouvrir l’étendue de l’investissement affectif et émotionnel que représente le fait d’œuvrer jours après jours au plus près des parents. Leurs inquiétudes deviennent souvent les nôtres. Une maladie, un retard de développement, un trouble alimentaire : nous voilà en train de faire des recherches dans notre littérature professionnelle ou sur internet pour pouvoir les conseiller au mieux. Un problème juridique, contractuel, comptable : nous nous démenons pour trouver l’information qui nous fera sortir de l’impasse. Une grossesse ? Nous voilà à compter les jours avec eux, à compatir aux nausées matinales ou autres joyeusetés qui accompagnent parfois la fabrication d’un bébé. On conseille pour la poussette-double, l’aménagement de la chambre, on réfléchit déjà à un cadeau de naissance, on se retiendrait presque d’acheter de la layette «  mais qu’ils sont mignons ces petits bodys taille 50 ! Et ces minuscules petits chaussons ! ».
Et voilà le grand jour enfin arrivé ! Si certains employeurs nous préviennent d’un laconique texto : « bébé né cette nuit. Tout va bien. Le grand sera là demain aux horaires habituels », d’autres nous font participer étape par étape au grand événement. Papa passe déposer le plus grand sur le chemin de la maternité dans la plus grande effervescence, avec plus ou moins de détails « elle a perdu les eaux » ou bien « on en est à une contraction toutes les 5 minutes » et un rapide « on vous tiendra au courant ! ». Nous voilà tout aussi émue et stressée que pour un membre de notre propre famille, consciente de participer à une aventure hors du commun : l’arrivée sur notre terre d’un nouveau petit être. Parfois, certaines d’entre nous auront alors la chance de pouvoir visiter la jeune maman quelques heures à peine après l’accouchement et de commencer ainsi l’adaptation du nouveau bébé dès la maternité. Comment exprimer ce que l’on peut ressentir à prendre dans ses bras ces quelques kilos de chair palpitante, guettant un premier sourire, tandis que la maman se repose sur les oreillers en lançant « je sais qu’il sera bien avec vous ».
Article rédigé par : Françoise Näser
Modifié le 30 janvier 2017