De l’art délicat d’accueillir les enfants. Par Françoise Näser

Assistante maternelle, auteure

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bébé qui refuse le biberon
Lorsque nous recevons des parents pour la première fois, il peut arriver que ceux-ci arrivent avec un tout petit souci. Rien de grave, qu’on se rassure, mais certains nous avouent assez vite qu’ils rencontrent avec leur enfant « un petit problème ». Un tout petit problème généralement en bonne passe de se résoudre, on y travaille, on se fait aider, on est même parfois suivi : toute la famille est mobilisée autour de cette difficulté, que celle-ci touche au sommeil, au développement, à la nutrition ou au comportement de l’enfant. Mais c’est sûr et certain, au début de l’accueil, tout sera réglé !
Très rapidement, l’assistante maternelle doit se positionner : comment ressent-elle cette situation ? Ce tout petit problème, évoqué de manière très rassurante par les parents, va-t-il vraiment se résoudre avant l’accueil de l’enfant ? L’assistante maternelle se sent-elle d’attaque pour faire face à la difficulté ? Un travail commun autour de l’enfant est-il envisageable ou bien sera-t-elle très vite reléguée au rang de simple salariée chargée uniquement de veiller sur l’enfant et de se taire ?

Lucie refuse le biberon, mais ce n’est pas vraiment un problème : Maman l’allaite, la porte en écharpe et dort avec elle. Papa, qui devait prendre le relais à l’origine, se retrouve pour l’instant exclu de cette relation de symbiose. Ces jeunes parents sont très enthousiastes, fiers de leurs choix éducatifs et visiblement très heureux d’avoir trouvé une assistante maternelle à l’écoute. Celle-ci leur rappelle néanmoins avec humour que les nounous d’aujourd’hui n’allaitent plus et que la petite Lucie devra accepter le biberon d’ici la date prévue pour l’accueil, même si, bien sûr, elle soutient l’allaitement et accepte de donner le lait maternel. Pas de souci, nos jeunes parents ont très bien saisi les enjeux, tout sera réglé à la date dite.
Quelques mois plus tard, notre assistante maternelle épuisée et à bout de solutions, se demandera peut-être à quel moment elle a loupé quelque chose ? Car Lucie ne veut toujours pas du biberon, ne prend que d’infimes quantités de lait et cela uniquement après de très nombreuses tentatives : c’est un bébé stressé, affamé et qui dort peu. Ce qui n’était pas un problème, à l’origine, engendre donc de très grosses difficultés dans l’accueil du bébé et c’est un calvaire pour tous. D’autant que les parents remettent maintenant en doute les compétences de leur assistante maternelle, jugée incapable de nourrir leur fille.

Louis dort peu. Depuis tout bébé, c’est un petit dormeur. Sa maman, particulièrement attentive et aimante, a lu des livres. Beaucoup de livres. Sur ce sujet, elle est incollable : le sommeil est primordial au développement du cerveau. Elle est donc très inquiète et les parents consultent. Ils ont aussi mis en place de nombreux rituels, des habitudes censées favoriser le sommeil de l’enfant. Les parents, les grands-parents, tout le monde se relaie auprès du petit pour lui tenir la main en chantonnant afin qu’il finisse par s’endormir : et lorsqu’enfin ses petits yeux se ferment, ce n’est guère que pour une demi-heure d’un sommeil assez peu réparateur. Et même si cette situation perdure depuis maintenant deux ans, c’est sûr, à la rentrée, les choses seront rentrées dans l’ordre !
Durant l’été, la future nounou et la jeune maman sont régulièrement en contact : l’assistante maternelle est assez confiante en sa capacité à rassurer ces parents angoissés, à travailler conjointement avec eux et à intégrer Louis au petit groupe d’enfants qu’elle accueille. Pourtant un beau jour, la jeune maman finit par lâcher : « mais comment comptez-vous faire finalement, pour que notre enfant dorme chez vous ? » Leur petit problème est donc devenu maintenant le sien, et notre assistante maternelle se sent piégée dans une situation qui la dépasse : va-t-elle finalement devoir, elle aussi, tenir la main de Louis pour qu’il dorme ?

Nous pratiquons « un métier dont l’art est délicat, l’exercice passionnant et la pratique éprouvante » * : combien de petits problèmes jalonnent ainsi notre carrière, combien de situations qui nous émeuvent, nous déstabilisent ou bien nous poussent à bout ? D’autant qu’il n’est bien sûr pas exclu, que l’assistante maternelle rencontre, de son côté également, un petit problème : un souci de santé, un souci de divorce, un souci avec son agrément… Les assistantes maternelles sont un peu funambules ; nous évoluons avec légèreté sur un fil ténu, toujours en risque de chuter mais heureuses lorsque nous arrivons au but, avec maîtrise et élégance !

Si l’art d’accueillir les enfants reste délicat, combien de situations nous remplissent néanmoins de joie, de mille petits bonheurs quotidiens et de fierté d’exercer un si beau métier ?


* Rapport Giampino, page 116
Article rédigé par : Françoise Näser
Publié le 01 mai 2019
Mis à jour le 02 mai 2019