Oser réagir. Par Françoise Näser

Assistante maternelle, auteur

enfant triste
« Nounou, tu m’as sauvé la vie » s’est écrié le petit Alexandre bien des années après et ces quelques mots, Zoé ne les oubliera jamais. Car effectivement, qui sait ce qu’il serait advenu d’Alexandre si son assistante maternelle n’avait pas si promptement réagi ? Nous qui sommes au contact direct des familles et qui connaissons tout ou presque de leur vie privée, des grandes joies aux terribles malheurs, sommes souvent confrontées à des situations délicates qui requièrent une multitudes de qualités : une capacité d’analyse très fine, un recul souvent difficile à trouver lorsqu’il s’agit d’un tout-petit, une infinie diplomatie et une bonne dose de bon sens ! Il peut nous arriver de constater chez nos parents-employeurs des comportements qui interpellent, parfois dès le début de l’accueil, parfois au fil du temps : maladies ou addictions des parents, violences dans le couple, séparation ou divorce, problèmes comportementaux suite à un accident ou à un choc psychologique, une mise au chômage, un deuil. Nous ne sommes aucunement préparées, ni formées, à faire face à une multitude de situations qui nous déstabilisent, nous choquent aussi parfois, qui peuvent nous conduire alors à devoir prendre des décisions rapides et radicales lorsque le bien être, la santé ou même la vie d’un enfant sont en jeu. En tant que simple citoyen notre devoir est bien sûr de signaler toute information préoccupante (1), en tant que professionnelle de la petite enfance encore plus (2). Or il serait bon de rappeler que la détection des signes de maltraitance sur enfant, signes parfois infimes, le partage et le traitement de ces informations, et les fonctionnements complexes des différents services du Conseil départemental (3) ne sont abordés que très succinctement lors de la formation initiale, voire pas du tout.

Car ce vendredi midi-là, Zoé avait bien tenté de joindre la PMI, encore sous le choc de ce qu’elle venait de découvrir : elle avait même failli en « tomber dans les pommes », tant les ecchymoses sur le bas du dos de l’enfant étaient impressionnantes. Un gros bleu sur le visage avait tout de suite attiré son attention lorsqu’elle était allée chercher Alexandre à l’école mais celui-ci avait prétendu être tombé à l’école. Or voilà que le petit peinait visiblement à s’asseoir à table pour déjeuner et désirant en avoir le cœur net, Zoé lui avait demandé l’autorisation de soulever son t-shirt. Que décider ? Il fallait agir dans l’urgence en cette fin de semaine. La PMI ne répondant pas, Zoé doit trouver en elle-même les réponses à ses questions : aller au commissariat montrer l’enfant et porter plainte, le laisser reprendre l’école et passer le week-end chez sa maman et son beau-père ? Elle décide de prévenir le papa qui, désolé de ne pouvoir intervenir lui-même au risque de perdre son droit de visite, lui confirme que tout repose sur sa décision et qu’elle seule peut intervenir pour son fils. L’heure tourne. Pour Zoé, une seule chose est certaine, elle ne remettra pas l’enfant aux mains de son bourreau. C’est donc vers la directrice de l’école qu’elle décide de se tourner, la mettant en demeure de prendre ses responsabilités. Celle-ci convoque l’institutrice pour tenter de comprendre comment l’état de l’enfant avait pu passer inaperçu, mais le bleu sur le visage avait visiblement été pris pour une trace de peinture... Zoé est à deux doigts de perdre patience.

Plusieurs années après, elle a encore du mal à en parler sans que les larmes ne coulent. La détresse de l’enfant qui s’en était remis à elle, sa souffrance physique et psychologique, sa culpabilité de nuire à sa maman, sa crainte de n’être pas entendu des adultes prompts à minimiser ses dires. Quel courage il faut aux enfants pour oser dénoncer leurs tortionnaires lorsque ceux-ci sont des êtres aimés ! Zoé sait tout cela, elle connaît l’emprise psychologique qu’ont les parents bourreaux sur leurs enfants. Elle sait aussi la crainte d’éventuelles représailles car si le papa d’Alexandre est heureux, soulagé et reconnaissant que l’assistante maternelle de son fils ait su le protéger, il n’en est pas de même du beau-père violent : va-t-il venir s’en prendre physiquement à sa famille ou ses menaces resteront-elles sans suite, se demande Zoé ? Bien que le bilan hospitalier, l’arrestation, la garde à vue, le procès et le verdict l’aient confortée dans l’idée qu’elle avait fait ce qu’il fallait, sa propre famille n’est pas sortie tout à fait indemne de ce drame et ses enfants confrontés à une violence qu’ils ne connaissaient pas, en restent marqués. La puéricultrice de secteur finalement informée des événements avait félicité Zoé pour sa réactivité et son action décisive : avoir impliqué l’école et la directrice était sans aucun doute la meilleure décision, car pour nous, assistantes maternelles, seules face à nos parents-employeurs et à l’administration, la transmission d’informations préoccupantes reste malgré tout un acte compliqué. Combien de cas de maltraitance pourraient être évités si nous étions mieux informées, mieux formées et mieux accompagnées.


(1) « On entend par information préoccupante tout élément d’information, y compris médical, susceptible de laisser craindre qu’un enfant se trouve en situation de danger ou de risque de danger, puisse avoir besoin d’aide, et qui doit faire l’objet d’une transmission à la cellule départementale pour évaluation et suite à donner. »*
(2) « Il est recommandé que chaque cellule départementale se dote d’un numéro d’appel à leur disposition (utilisable en cas de besoin par les personnels de l’éducation, de santé, les services de police et de gendarmerie, les services municipaux, les associations) […] en liaison avec le service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger qui répond de manière permanente au numéro 119 en recueillant notamment les appels des particuliers. »*
(3) « La loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance charge le président du Conseil département du recueil, du traitement et de l’évaluation des informations préoccupantes concernant les enfants en danger ou en risque de danger. »*


* issu du document pdf « La cellule départementale de recueil, de traitement et d‘évaluation »
Publié le 01 juin 2017
Mis à jour le 01 juin 2017