Cultivons le doute. Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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bébé avec adulte
Nos représentations, nos opinions, tout comme nos ressentis, influencent nos pensées et impactent nos actes, nos discours et nos comportements professionnels. En petite enfance, comme ailleurs.
Mais il me semble que le milieu éducatif en général et la petite enfance en particulier, sont bien plus traversés par des « croyances », que les autres métiers. Le livre "L’art d’accommoder les bébés" de Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, pourtant sorti en 1980, reste toujours d’actualité. Il retrace et met en perspective les recettes de puériculture ordonnées par la Faculté pendant un siècle, montrant à quel point elles peuvent être contradictoires et dépendent bien plus des modes et des croyances que de la science, même si cette dernière est souvent présentée comme étant le fondement et la raison de la pratique.

Le mode de couchage du bébé par exemple,  Adolphe Pinard, grand professeur membre de l’Académie de Médecine, nous dit en 1924 : « Couché sur le dos, le tout petit est exposé à être étouffé » ou encore « Jamais un nouveau-né ne doit dormir ailleurs que dans son berceau ou petit lit de fer assez élevé, solide sur ses quatre pieds, pour qu’on ne puisse pas le balancer ; Le bercement constitue une mauvaise habitude, antihygiénique ». Ce diktat nous fait sourire tant il semble que ce grand professeur se soit trompé, autant sur le plan biologique que psychologique. Le couchage sur le dos a permis de diminuer drastiquement les cas de mort inattendue du bébé et le bercement est aujourd’hui reconnue comme favorisant l’apaisement du bébé et lui permettant de secréter une hormone protégeant son cerveau.  Mais gardons-nous de juger les façons de faire d’hier avec nos yeux d’aujourd’hui. La leçon n’est pas là. Elle réside dans le fait de relativiser nos pratiques actuelles en les soumettant au doute ou en les éloignant des certitudes.

Les professionnels de la petite enfance subissent des injonctions, tout comme ils sont aussi prescripteurs ou passeurs de consignes aux parents. En effet, si l’on poursuit sur le thème du couchage, nombre de crèches actuelles présentent des chambres (dortoirs) avec des alignements de lits à barreaux munis de matelas sur lesquels sont posés des gigoteuses pour enfants qui gigotent (ou turbulettes pour enfant turbulents).

Pourquoi sommes-nous si assurés que les enfants dorment mieux dans une gigoteuse ? Ni voyons-nous pas aussi une entrave à leur mobilité ?  Ou pourquoi déshabiller des enfants, si c’est pour leur mettre une gigoteuse, sensée les protéger du froid ? Tout ceci pour une durée allant de quelques minutes à une ou deux heures maximum, et non une nuit entière… De ce fait, les enfants sont déshabillés, puis enveloppés, puis habillés à nouveau, parfois 20minutes après... Où ils restent en body, en attendant le coucher suivant…Et ils ont froid !
Ne jouent-on pas à la poupée ? Est-ce réellement un temps de plaisir pour les enfants ?  Y-aurait-il une raison qui interdirait que les enfants soient couchés avec leurs vêtements à la sieste? Non. Mais en puériculture, on peut toujours brandir le drapeau hygiène, lorsque tout le reste ne fonctionne pas.  Alors ce serait non hygiénique de laisser les enfants dormir tout-habillés dans leur lit… Leurs vêtements sont considérés comme sales, puisqu’ils jouent, et leur lit est considéré comme propre, puisqu’ils n’y jouent pas ! Et pour appuyer cette thèse, comme le coucher a souvent lieu après le repas, il y a encore plus de risques d’avoir un enfant avec des vêtements salis par l’alimentation… Alors je pose une question : si les vêtements d’un enfant sont sales, n’est-il pas préférable de le changer plutôt que de décider que tous les enfants doivent être déshabillés ?
Fut-un temps, on déshabillait tous les enfants avant le repas pour pallier ce désagrément. Cela donnait une drôle de consigne énoncée ainsi aux enfants : « Allez venez les enfants, on va manger, déshabillez-vous ! » L’idée était de préserver les vêtements des enfants en les mettant de côté le temps du repas. Et comme les enfants allaient ensuite dormir pour la sieste, on ne les rhabillait pas. Cette pratique est restée pour partie et on continue de déshabiller les enfants avec d’autres arguments, celui de l’hygiène ou celui, plus en vogue du bien-être. Mais là encore si l’enfant n’est pas à l’aise pour dormir dans ses vêtements, il est fort probable qu’il ne le soit pas non plus pour bouger et jouer. Et le mouvement est inhérent au jeu chez les plus petits. Donc pourquoi ne pas changer ses vêtements bien avant, afin qu’il soit au mieux pour jouer Et pour dormir ?
 Ce n’est qu’un exemple de cette difficulté que nous pouvons avoir à remettre en question nos croyances, desquelles découlent nos savoirs et pratiques professionnels. Pourtant, cultiver le doute est nécessaire et devrait permettre la réflexion menant sans cesse à l’amélioration des pratiques et à leur adéquation avec le ressenti, non plus des adultes, mais des enfants. Demandons-leur leur avis... Mais, comme me l’a fait remarquer récemment une puéricultrice de PMI : ils ne parlent pas encore…Ah, c’est vrai ce sont des bébés, où avais-je la tête ?! Un bébé qui ne parle pas ne communique-t-il pas ? Bien sûr que si et c’est tout le travail des professionnels que d’apprendre à déchiffrer ce qu’ils nous disent, avec leurs mimiques, avec les mouvements de leur corps, avec leurs pleurs et leurs cris. Un enfant à l’aise se déplace sans difficulté et joue, il s’endort aussi sans difficulté si c’est le moment pour lui, si cela lui convient ainsi, s’il est rassuré, s’il retrouve son espace sensoriel, etc. Il suffit de l’observer…pour comprendre ce qu’il dit.

Sortir des recettes de la puériculture ou de l’éducation infantile, de la pensée commune, celle qui est le plus partagée ou celle qui est donnée comme acceptable par les organismes de contrôle, n’est pas facile. Cela peut même être risqué. Car faute de guidance pédagogique, chacun reste avec des représentations générales et communes, dans des consensus pédagogiques un peu mous, un peu flous, mal délimités ou non pensés, mais qui ne froissent personne. Celui qui a le plus de pouvoir impose sa vision, d’une façon ou d’une autre. Comment imposer la réflexion ? Comment l’imposer quand elle dérange ?
 Prendre conscience des origines de nos pratiques et des raisons de leur imposition, est, à mon sens, un début essentiel pour être en capacité de remettre en question nos certitudes, interroger notre savoir professionnel et cultiver notre doute, source de notre réflexion. Même si cela est difficile et que d’autres utilisent la culpabilité pour nous influencer dans le sens commun : ce n’est pas propre, ce n’est pas confortable, ce n’est pas bienveillant, ce n’est pas habituel, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire, …Ah oui, mais que dit ce bébé ?  

 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 04 novembre 2019
Mis à jour le 04 novembre 2019