Les chroniques de Laurence Rameau

En ce moment on travaille les couleurs à la crèche ! Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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petite fille peignant à la crèche
« Cette phrase » d’une éducatrice de crèche m’a marquée récemment. Elle m’a rappelé un chapitre d’un de mes livres où les parents du petit Léo lui disent « travaille bien mon chéri ! », en le quittant le matin à la crèche* ! Comment peut-on penser que les bébés des crèches travaillent ? Comment peut-on imaginer qu’ils fassent autre chose que jouer ? Peut-être est-ce que leur jeu représente une telle évidence qu’il n’appelle pas à être souligné ? Car je n’ose croire que, pour des professionnels, le travail du si jeune enfant ne puisse être autre chose que le jeu. Or, énoncé ainsi : « On travaille les couleurs », indique que l’adulte a des objectifs, des attendus. Qu’il espère apprendre les couleurs aux enfants !  Quelle erreur !

Nous n’apprenons rien aux bébés, mais nous leur permettons d’apprendre, puisqu’ils ne font que ça : des expériences d’apprentissage. Nous organisons des environnements qui sont autant de stimulations sensorielles, motrices, cognitives et affectives. Ces stimulations engendrent des connexions synaptiques dans le cerveau des bébés. Ce sont des chemins qui seront ensuite organisés et se spécialiseront, permettant aux bébés d’apprendre encore, ou bien disparaitront, faute d’être utilisés ou de mener quelque part. Mais les bébés restent les auteurs de leurs apprentissages comme de leurs jeux, puisque les deux sont liés à cet âge de la vie. Eux seuls savent ce qui les intéresse et explorent le monde.
Nous savons qu’ils sont attirés par la compréhension des caractéristiques physiques des objets et la manière de les combiner. Nous savons qu’ils s’intéressent plus aux objets sur lesquels ils peuvent agir et notamment lorsque leurs actions provoquent des réactions, comme courir après les pigeons. Lorsque les réactions deviennent prévisibles cela les rassure et leur permet d’apprendre comment les objets fonctionnent. Mais lorsque les réactions des objets sont plus imprévisibles cela les étonne, et les intéresse particulièrement. Cet équilibre forme la manière dont les bébés apprennent.
Et sachant cela, c’est ainsi que nous devons concevoir les environnements ludiques des crèches. Non comme des petites écoles dans lesquelles les enfants apprendraient ce que les adultes ont décidé, mais comme des lieux où ils peuvent vivre des expériences permettant leurs apprentissages, ceux qui ne sont pas déjà établis par les adultes, les chemins des possibles, entre sécurité et aventure, entre régularité et étrangeté.

Ainsi le bébé explore son environnement, fait des essais et recherche des liens entre les causes et les effets pour comprendre ce monde qui est le sien. Dans ce monde les objets ont des couleurs différentes. Il cherche à comprendre si ce facteur influence leurs réactions, leurs utilisations, ou toute autre chose. Sont-ils différents s’ils sont de couleurs différentes ? En entendant les adultes nommer les couleurs des objets, alors, et de manière implicite, les bébés apprennent aussi ces mots qui désignent des couleurs. Ils apprennent à les nommer sans que nous ayons besoin de leur apprendre ! C’est ainsi que les bébés apprennent : de manière IMPLICITE. Alors ne nous trompons pas et ne trompons pas les parents. Certes les bébés apprennent, montrons aux parents comment ils le font et ce que nous mettons en place pour eux afin que leur permettre de le faire. Nous créons des univers ludiques ouverts à toutes les possibilités d’explorations ludiques soutenues par les professionnels.
Car le  jeu est tout à la fois le moteur et le témoin du développement des petits, que l’enfant fréquente une collectivité ou pas. A l’inverse du travail, le jeu est une activité gratuite qui ne donne pas lieu à une quelconque « rétribution » ou restitution. Grâce à lui l’imagination de l’enfant est convoquée et sa créativité peut naître, s’y exprimer et s’y développer à chaque instant. Il signifie alors réorganisation des évènements passés, traces, imitation, évocation de scènes potentielles, invention, expérimentation. Cette créativité spontanée faite d’improvisation permanente, y compris dans le choix de l’objet de jeu ou du jeu lui-même ne peut advenir si l’activité est « dirigée » par l’adulte ou initiée dans l’idée d’une production quelle qu’elle soit, que ce soit un dessin ou un apprentissage prévu, organisé ou initié par l’adulte…
Les professionnels s’en défendent en disant que ce sont les parents  qui font pression (encore que la pression n’est peut-être que celle de leurs propres injonctions…) pour obtenir des « productions » de leur l’enfant : dessin, peinture, confection, sapin de noël en gommettes, cadeau de fête des pères et des mères, spectacle… Toutes choses aux antipodes de la créativité spontanée du très jeune enfant. Et dès ce moment-là, il ne s’agit plus de jeu mais d’un exercice d’apprentissage qui utilise le ludique, pour le plaisir des adultes. Les professionnels se sentent alors obligés de donner le change. Comme à l’école, prise souvent comme modèle éducatif, ils travaillent sur de thèmes imposés aux enfants. Parfois ces thèmes sont très loin des préoccupations des bébés. Récemment on me rapportait le thème du Moyen-âge choisi dans une crèche comme thème de l’année ! Il y a de quoi sourire devant tant de bonne volonté à la mise e œuvre d’une si mauvaise idée !
 
Plus les professionnels de la petite enfance se rapprochent des apprentissages de type scolaire, plus ils risquent de compromettre ces moments merveilleusement indispensables que sont les temps de jeu de la petite enfance
 : pouvoir jouer en toute liberté, pouvoir exercer son imagination à souhait, sans intrusion, sans but affiché, sans conséquences apparentes. Le jeu des enfants est une activité sérieuse, importante, nécessaire, qui soutient et organise leurs propres préoccupations internes.  Il n’y a aucune futilité dans le jeu, car il est le moyen qu’utilisent les jeunes enfants pour leur développement simultanément physique,  moteur, cognitif, affectif et relationnel. Et cette « dérive » sociale qui tend à faire croire que l’enfant « travaille », lorsqu’elle touche également les professionnels d’accueil, même s’ils s’en défendent, me semble dommageable pour les petits. Car ce ne sont pas les enfants, mais  les professionnels qui travaillent. Un travail difficile, qui demande surtout de bien comprendre l’importance du jeu dans le développement des enfants, afin de leur apporter de quoi satisfaire leur curiosité naturelle et leurs aptitudes à apprendre.


*Laurence Rameau, A la crèche, il était une fois, édition Erès 2010
Article rédigé par : Laurence Rameau
Modifié le 10 novembre 2017