Il a perdu ou oublié son doudou ! Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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gaspard et son doudou
Devenu culte aujourd’hui, le doudou a une histoire récente et n’a pas toujours été aussi présent et accepté par les éducateurs, parents comme professionnels, dans la vie des jeunes enfants. Théorisé par Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste anglais, sous le nom d’objet transitionnel, dans les années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, le doudou est devenu le compagnon reconnu, accepté et indispensable de chaque petit.
Il est même vénéré et entré dans les représentations comme étant la « chose » indispensable au bébé, symbole de sa petite enfance, à tel point qu’on ne demande plus aux parents si leur enfant a ou pas un doudou, mais quel est-il ! Or certains enfants ne choisissent pas de doudou et il conviendrait de respecter cette situation.

Imprégné de l’ensemble des odeurs de sa vie, le doudou du bébé, le suit partout et connait les mêmes aventures que lui. Il est une sorte de prolongement de lui-même, à la fois extérieur, et chargé de son intériorité. Et si l’on demande à un enfant pourquoi il a choisi cet objet précisément, il sera surpris et répondra : « parce que c’est mon doudou ! » et : « parce que je l’aime depuis toujours. » Certains enfants cherchent même avec leur doudou à résoudre leurs questionnements ou à dépasser leurs inquiétudes. Ils les investissent de pouvoirs spécifiques. Comme ce doudou, jeté par l’enfant dans les toilettes, pour voir ce qui se passe et où il peut bien aller lorsqu’il tire la chasse d’eau ! Le doudou a bouché les canalisations menant à la fosse septique de la maison, obligeant le père de l’enfant à creuser le jardin pour les déboucher !
Ainsi le doudou a pris une telle place que sa perte ou son oubli peut entraîner un passage difficile pour l’enfant et ses parents, voire pour les de la petite enfance. Il est un objet un peu trop sacré, qu’il convient de posséder, de ne pas oublier et de ne pas perdre, tant il semble impossible de s’occuper d’un bébé non muni de son doudou. Les croyances portent sur le fait que l’enfant ne va jamais pouvoir se calmer ou s’endormir en son absence, qu’il ne va pas cesser de pleurer et restera inconsolable à jamais… C’est à se demander si le doudou de l’enfant ne rassure pas surtout les adultes, qui ont souvent eux-mêmes leur propre doudou, celui de leur enfance conservé quelque part, ou un doudou plus actuel comme leur téléphone ! Concernant le doudou de l’enfant, il n’est pas rare que des parents en achètent deux pour le cas où le premier serait égaré. Comme si la perte éventuelle du doudou représentait un tel traumatisme qu’il faille en occulter sa réalité en le remplaçant au plus vite. Plus tard ces mêmes parents achèteront sans doute plusieurs hamsters qui se succèderont et mourront dans la cage, sans que l’enfant en soit informé. Il s’agit pour eux de ne pas traumatiser un bébé, un enfant, jugé bien trop jeune pour comprendre la notion de perte ou de mort.
C’est sans doute une erreur. Certes l’investissement du doudou par l’enfant est important et il remplit sa fonction essentielle qui est, en tant qu’objet transitionnel, de le protéger de son trop plein d’angoisses ou de frustrations, de le rassurer en lui conférant un sentiment de maîtrise des situations, notamment celles de séparation. Mais, lorsque l’enfant perd son doudou, cela lui donne aussi l’occasion d’apprendre à surmonter une triste épreuve de perte.

Et pour cela il a besoin de pouvoir s’appuyer sur les adultes qui l’entourent. Or, si les adultes, et particulièrement les professionnels, comptent plus sur la présence du doudou que sur leurs propres capacités, ils sont eux-mêmes dans une situation peu propice à aider l’enfant. Ce qui est dommage, car, comme le disait Françoise Dolto, le meilleur objet transitionnel reste encore le verbe. Signifier à l’enfant que l’on a compris ce qu’il ressent, qu’il s’agit d’une perte importante et que son émotion de tristesse ou de colère est justifiée est tout à fait nécessaire. Mais lui dire aussi que ses parents ou ses autres figures d’attachement que sont les professionnels de la petite enfance, sont présents pour lui et qu’il peut compter sur leur affection sans limite, est complètement indispensable.  
Il ne s’agit donc pas d’être effondré, angoissé ou désespéré en lieu et place de l’enfant sans son doudou, mais d’accepter et de reconnaître son malheur, tout en lui proposant de l’aider. Pour cela il importe que les adultes soient confiant d’une part sur leurs propres capacités à rassurer un enfant, et d’autre part sur le fait que l’enfant investira momentanément ou définitivement un autre objet ou d’autres phénomènes transitionnels, s’il en a besoin.

Et même si c’est, ou c’était, mieux avec son doudou, il est aussi possible d’aller à la crèche ou chez l’assistante maternelle sans. Les professionnels de la petite enfance sont suffisamment compétents pour expliquer à l’enfant ce qui se passe, ce qu’il vit, et lui proposer d’autres formes de ressourcement. Bercer, caresser et câliner, chanter des comptines, raconter des histoires, sont aussi des moyens d’apaisement qui, certes, demandent plus d’investissement de la part des adultes, mais qui sont aussi bien plus efficaces. Car un enfant qui a un malheur, doit pouvoir compter sur ses figures d’attachement. S’il a appris que seul son doudou lui offre du secours, à chaque nouveau problème ou devant chaque situation d’angoisse, il ira chercher ce même secours auprès des objets au lieu de se tourner vers les êtres humains.

Ce sont en fait les réactions des adultes qui permettent à l’enfant même très petit, de surmonter cette situation que représente l’absence d’un objet investi d’amour et d’attachement. Si cette perte, ou cet oubli, sont bien explicités et bien accompagnés, alors l’enfant franchit simplement une étape de sa vie. Il grandit, et continue d’avoir confiance dans ces adultes qui sont là pour lui, à la « bonne » hauteur de ce qu’il ressent !


 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 04 janvier 2021
Mis à jour le 04 janvier 2021