Il a une drôle de tête : l’autre épidémie ! Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

bebe dans transat
Il semble qu’aujourd’hui près de la moitié des bébés auraient une drôle de tête. Une tête aplatie sur un côté ou à l’arrière. C’est ce qu’on appelle la plagiocéphalie. Cette « épidémie » silencieuse et récente est surtout apparue lorsque les bébés ont commencé à être couchés sur le dos, ce qui a augmenté leur temps passé sans bouger la tête. Le problème n’est pas ici le couchage sur le dos qui ne peut et ne doit pas être remis en question tant cela a permis « d’éradiquer » pratiquement toutes les morts inattendues du nourrisson, mais bien l’ensemble des pratiques d’installation des bébés lorsqu’ils ne dorment pas. En effet ce n’est pas réellement le couchage sur le dos qui est en cause, mais bien la trop longue immobilisation de la tête du bébé. Or sans que nous nous en rendions toujours compte, il y a de nombreuses situations qui favorisent cette immobilisation ou plutôt qui n’offrent pas aux bébés suffisamment d’occasion de bouger la tête.

Prenons par exemple la mode actuelle des transats mous. Ce sont ces sortes de nids ou de poufs que l’on trouve dans de nombreuses crèches. Les petits bébés installés à l’intérieur ont l’ensemble du corps qui s’y enfonce, y compris la tête. Cela semble bien douillet du point de vue de l’adulte qui a l’impression que les bébés y sont lovés et contenus et donc rassurés. Mais ce maintien ne leur permet pas de mobiliser leur tête. Et de plus, s’ils tournent trop la tête sur le côté, leur visage se trouve enfoui dans les billes et le tissu, gênant leur respiration. C’est pourquoi il est vivement conseillé de ne pas laisser les bébés dormir dedans sans surveillance. Ce genre de matériel est très attractif pour les adultes.  En effet, on a l’impression que les bébés y sont installés en toute sécurité grâce aux différentes attaches et harnais, on pense qu’ils y sont bien sur le moment, car ils ne pleurent pas, mais on ne pense pas que cela crée aussi des inconvénients dans un second temps. C’est le même problème avec le transat qui permet le mouvement des bras et des jambes mais beaucoup moins celui de la tête, ou la balancelle et le cosy qui ont les mêmes défauts, sans parler des coussins de maintien installés au niveau de la tête d’un bébé lorsqu’il se trouve sur le tapis.

 Souvent les professionnels ont cette idée qu’un bébé est perdu sur un tapis de jeu et qu’il faut alors l’entourer de boudins, de coussins ou autres contenants. C’est une erreur, un bébé n’est jamais perdu si un adulte se trouve à ses côtés. Ou s’il l’est, c’est qu’il a encore besoin des bras avant de jouer sur un tapis.  L’environnement le plus adapté pour un petit bébé est le portage dans les bras d’un adulte. Et puis il y a aussi les objets dits de stimulation sensorielle mais qui d’une part ne font généralement appel qu’à un seul sens, celui de la vue, et d’autre part bloque le regard du bébé dans une seule direction dont il n’est pas toujours ou pas encore en capacité de se détacher. Ce sont les arches installées au-dessus du transat ou du tapis, ou encore les mobiles de lit ou ceux surplombant les espaces de jeux. Les bébés installés sur le dos ont leur regard attiré par ces « décorations » et ne font plus l’effort de tourner la tête vers les objets qui sont près d’eux. Rappelons au passage que plus un objet présente plusieurs modalités sensorielles (il est en couleur et fait du bruit, ou il a un toucher et une odeur spécifique), plus il intéresse les bébés. Rappelons aussi que les objets ludiques sont stimulants et permettent aux bébés de faire des apprentissages lorsqu’ils peuvent être manipulés et pas uniquement regardés.

Il est important de réfléchir à l’ensemble des pratiques qui entravent les mouvements des bébés. De la même manière que nous avons bataillé et bataillons encore pour laisser les petits pieds-nus, pour les habiller avec des vêtements dans lesquels ils peuvent respirer et se sentir à l’aise, il faut aussi lutter contre ce matériel de soi-disant contenance ou protection qui n’a pas d’autres effets que de bloquer les mouvements de la tête. Les bébés doivent être stimulés et ils le sont par les professionnels présents, assis à côté d’eux sur le tapis, et dont le travail consiste à leur présenter des objets d’un côté et de l’autre de leur tête pour les aider à la tourner. Ensuite, c’est elle qui entraînera l’ensemble de leur corps à se tourner sur le côté pour arriver sur le ventre, étape nécessaire et naturelle pour apprendre à se déplacer. Les professionnels présents savent parler aux bébés pour requérir leur attention, savent jouer avec eux pour leur faire découvrir leur corps et le plaisir relationnel du jeu. C’est ce travail qui leur est demandé et non « l’abandon » dans un nid.

Certes, la plagiocéphalie n’est pas un problème important et semble disparaître naturellement après l’âge de 2 ans, mais elle est révélatrice de pratiques qui ne correspondent pas au bon développement des bébés.  Ce sont les adultes, les parents et les professionnels qui créent l’environnement des bébés. Or ce cadre de vie doit être pensé en fonction de ce que sont les petits et de ce dont ils ont besoin d’apprendre. Trop souvent on se trompe de représentation, on crée une image idéale avec un bébé présenté comme confortablement installé dans un nid dont on dit qu’il l’adore. Il passe son temps à regarder la même arche de jeu, sans même pouvoir porter son regard ailleurs et ne crée pas le mouvement de tête nécessaire à ses apprentissages ! Il n’y a alors aucune aventure pour le bébé et sa tête est déformée par cet immobilisme. Le mouvement est une nécessité vitale pour un bébé, soit sur un tapis, soit dans les bras d’un adulte qui le porte !
 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 04 mai 2020
Mis à jour le 04 mai 2020