La place des plus petits dans la pédagogie Itinérance Ludique. Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

Souvent on me pose la question de savoir comment organiser la crèche en pédagogie Itinérance Ludique avec les enfants les plus jeunes, ceux qui ne se déplacent pas, ou peu. Les réactions sont assez identiques d’une équipe à une autre. Soit, l’équipe a peur que les enfants marcheurs piétinent ou fassent mal aux plus petits, soit elle craint que les plus petits soient perdus et trop insécurisés dans un environnement trop vaste ou trop mobile pour eux. Cela fait trop de « trop ».
On constate d’une part que c’est l’équipe elle-même qui est insécurisée et d’autre part que les représentations professionnelles sur la manière dont les enfants apprennent à se sécuriser et à créer leurs relations sociales sont souvent construites sur de mauvaises bases. En effet pour cette seconde difficulté, comment, en fait, permettre aux enfants d’exercer leurs compétences relationnelles avec des plus grands ou avec des plus petits si aucune ou trop peu d’occasions leurs sont données de le faire ?

La séparation des enfants par tranche d’âge est une organisation empruntée au temps scolaire, qui a pour leitmotiv de pouvoir répondre aux besoins supposés être identiques des enfants du même âge. Ce présupposé, qui est peut-être, mais de façon très incertaine, une réalité dans des tranches d’âges supérieures, n’est absolument pas fondé chez les jeunes enfants. Ces derniers ont en effet un développement très rapide et surtout très individuel. Un bébé de 6/7 mois peut éventuellement déjà se déplacer rapidement et faire de nombreuses explorations, tel un soldat faisant le parcours du combattant, alors qu’un autre est plus occupé par la découverte et la manipulation de ses mains et ses pieds. L’un a besoin de beaucoup dormir matin et après-midi, un autre très peu. Certains ont besoin d’être longuement pris dans les bras, alors que d’autres n’apprécient pas, etc.
En gros, rien n’est plus différent qu’un bébé d’un autre bébé, aucune comparaison n’est possible. C’est donc une erreur de penser que tous les bébés ont des besoins similaires la première année, d’autres besoins la seconde année et encore d’autres la troisième année. De plus le développement des jeunes enfants s’organise par vagues successives, avec des allers-retours, une vague chevauchant une autre vague, et non par pallier, une marche après l’autre, comme le pensait Piaget. De ce fait, rencontrer des enfants qui n’ont pas le même âge mais chevauchent la même vague peut avoir de l’intérêt pour les apprentissages des enfants. Sans compter qu’apprendre à jouer à la balle avec un enfant plus grand sera toujours plus intéressant qu’avec un adulte, et apprendre à s’occuper des petits sera aussi toujours plus intéressant avec un vrai petit. Sans compter l’intérêt pour les fratries d’aller se retrouver où ils veulent et quand ils veulent.

Ce qui est sous-jacent dans cette organisation par groupe d’âge est le souhait, ou l’habitude, qu’ont les professionnels de travailler avec un groupe d’enfants, dans une organisation jugée plus aisée que celle, sans groupe, dans laquelle des enfants peuvent « s’éparpiller » de façon plus autonomes comme cela se passe en pédagogie Itinérance Ludique. Le groupe semble plus « gérable » et « contrôlable » par les adultes.  Or cette notion est contraire au développement autocentré des très jeunes enfants. La notion de groupe ne leur sera accessible qu’une fois le langage bien établi et l’accès à la théorie de l’esprit, c’est-à-dire le fait de comprendre que les autres puissent avoir des états mentaux différents ou similaires des siens. De ce fait il faut regarder les choses du point de vue des enfants et non de celui des adultes, et organiser l’environnement de manière à trouver l’équilibre entre sécurité et aventure, pour chacun d’eux et non pour un groupe grand ou petit.

Alors ne crions pas au loup avant qu’il se présente et ne disons pas que le chien a la rage pour le tuer. Je m’explique. Organisons l’environnement de manière à permettre la protection des plus petits sans entraver l’activité des plus grands et sans dire que ces derniers ont des gestes agressifs inappropriés, avant même d’en constater la réalité des faits. Et faisons des essais organisationnels dans ce sens pour en tirer des conclusions réelles et non des présupposées. La pédagogie Itinérance Ludique demande énormément de réflexion pour son organisation et aussi des essais/erreurs pour les ajustements.

Pour les plus petits, il faut commencer par mettre en place un espace DELIMITE mais franchissable et visible, comprenant un tapis de sol sur lequel les enfants sont installés AVEC un professionnel PRESENT et des objets ludiques de type « objets de manipulation à orientation sensorielle ». Cet adulte sécurise les enfants qui ne se déplacent pas. Ils doivent se sentir en sécurité par sa présence constante et non hachée par d’éventuels allers et retours vers des tâches autres.
Ainsi il semble impossible que des agressions se produisent, car les intentions seront arrêtées à temps et la limitation de l’espace dit « sensoriel » ou « tapis des bébés » ou « palais des bébés » permet aussi de réduire la circulation enfantine et les mouvements trop importants qui pourraient perturber les plus jeunes. Cet espace sécurisant n’est pas fermé pour que les autres enfants puissent y venir créer leurs jeux et entrer en contact avec les plus petits. Il faut aussi que les enfants, lorsqu’ils commencent à se déplacer puissent voir ce qui se trouve au-delà du tapis pour avoir envie de partir à l’aventure, un peu plus loin, de plus en plus loin, première étape de leur découverte de la crèche et de leur éloignement de leur zone de sécurité et figure d’attachement…

En attendant, dans cet univers ludique, terme employé en pédagogie Itinérance Ludique, les tout-petits sont installés soit dans les bras de l’adulte présent, soit ils sont allongés au sol avec l’adulte auprès d’eux.  Leurs premiers apprentissages seront les interactions précoces avec l’adulte et les autres enfants et la motricité dos/ventre…Et ce n’est qu’un début…

 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 08 décembre 2019
Mis à jour le 08 décembre 2019